La « médiocratisation » accélérée en lieu et place de la démocratisation gratifiante, méritocratique et donnant les mêmes chances et les mêmes perspectives à tous pour pouvoir prendre sereinement l’ascenseur social. C’est ce que nous évoquions en filigrane la semaine dernière ici même en nous désespérant de la baisse du niveau de l’éducation, de l’instruction, de l’expression orale et des valeurs, à tous les étages. Plus direct, le président de la Government Teachers Union, Vinod Seegum, déclarait à un confrère du matin, en début de semaine, que « toute la pédagogie et le niveau de l’enseignement sont en train de s’effondrer ». Il tire la sonnette d’alarme. C’est bien que quelqu’un de l’intérieur le fasse, mais le problème ne date pas d’hier.

Les résultats du PSAC de cette semaine le confirment. Les écoles privées réalisent un sans-faute avec un résultat de 100 %, ce qui est éloquent en lui-même. Des ZEP progressent, ce qui est très bien, mais la moyenne recule, et même ceux qui ont été reçus vont sans doute, avec la pyramide qui est cruelle dans son travail intrinsèque d’élimination, se fracasser sur le parcours qui mène à l’ultime étape. Avec les 5 crédits pour accéder au Higher School Certificate, il faut qu’à la base les acquis soient autrement plus solides. Nous donnons-nous les moyens pour que le plus grand nombre arrive au HSC ?

Le lent, mais sûr, plongeon du système d’éducation mauricien a peut-être commencé avec un bribe électoral en 1976, lorsque la gratuité de l’éducation avait été annoncée en catastrophe par un pouvoir aux abois, un gouvernement en situation d’agonie et en phase terminale. Sauvé in extremis après une confiscation de la victoire du MMM aux élections de 1976, le gouvernement PTr/PMSD dut, dans l’urgence, mettre la gratuité à exécution. Ce fut non seulement un tâtonnement initial très coûteux pour la trésorerie publique, parce qu’incontrôlé, mais le contenu et les objectifs du système eux-mêmes avaient été négligés. La massification, pour souhaitable qu’elle ait pu être, n’a pas été suffisamment encadrée pour qu’elle vise une école de l’excellence.

Rien ne s’est arrangé depuis. Avec internet qui est passé par là, les textos qui massacrent l’écrit, on a fini par avoir, certes, pléthore de diplômés en tous genres, mais des personnes incapables de formuler une phrase correcte, d’avoir une conversation bien articulée et une réflexion intéressante.

A quel niveau de l’éducation publique y a-t-il obligation de lire en classe et de discuter du contenu de l’ouvrage ? Si cela est censé se faire depuis le plus jeune âge, comment expliquer que même des lauréats, qui sont populaires comme des demi-dieux, arrivent parfois difficilement à s’exprimer.

Tout le monde ne peut pas être Sudhir Hazareesingh, devenu grand spécialiste de Napoléon et de de Gaulle et dont le dernier ouvrage « Ce pays qui aime les idées. Histoire d’une passion française » a séduit la presse de l’Hexagone, ni avoir l’éloquence de ces ténors du barreau qui ont tous pour la plupart plus de 40 ans, les nouveaux venus étant, à quelques rares exceptions près, très moyens. Et c’est généreux.

Un observateur faisait récemment remarquer qu’un enseignant du primaire des années 1970/80 était un puits de science comparé à certains conférenciers du tertiaire d’aujourd’hui qui affichent paresse intellectuelle autant qu’indigence de la pensée. Le professeur d’hier était inspirant. Sa manière de partager ses connaissances suscitait de l’adhésion, de l’intérêt.

Et c’est parce qu’on sort de l’école sans aucun vrai bagage, si ce n’est quelques notions de base, que l’on entend des énormités un peu partout. Lors d’une matinale cette semaine, un animateur qui accueillait Avinash Teeluck n’a pas cessé de répéter de manière emphatique que le ministre des Arts et du Patrimoine culturel intervenait depuis « Bagota ». Un lapsus, ça va, cela arrive à tout le monde, mais crucifier le nom de la capitale de la Colombie en plusieurs fois n’est pas acceptable. Or, il semble que l’à-peu-près et l’approximation aient été érigés en art.

Et c’est comme ça que l’on finit avec des élus, aussi accidentels que folkloriques comme en 2014, et on va sans doute bientôt découvrir que l’on n’est pas mieux loti depuis le 7 novembre. Avec un système qui ne pousse pas l’individu à être exigeant avec lui-même, qui ne le met pas sur la voie de la recherche de l’excellence et de la qualité, quel que soit son domaine, l’académique, le sport, les arts ou la culture, il n’est pas étonnant que l’on se montre finalement très indulgents vis-à-vis de ceux qui sont censés nous représenter.

C’est Lindsay Rivière qui, prophétique, disait, il y a quelque temps déjà, que le temps des géants était révolu. Oh, que oui ! Avec la disparition des « role models », des êtres d’exception, qui ont une histoire, des choses à dire, des adhésions à emporter, le clown du coin peut vite aujourd’hui devenir une idole et même accéder au statut d’icône. Un pays qui se passionne pour un “monsieur malin” et pour d’autres personnages folkloriques du même acabit a un sérieux problème de références et de repères.

C’est tout ce qui est décrit plus haut qui explique que l’on ait eu mandat après mandat, l’érosion d’élus de qualité, et des ministres et des députés qui sont incapables de dire deux mots de suite sans consultation extensive de discours écrits souvent par d’autres et même des questions supplémentaires censées être conséquentes aux réponses ministérielles, mais qui, elles aussi, étaient déjà prérédigées.

C’est comme ça que nous sommes gratifiés du « zanzani » du « zoz enn zat » venant de professionnels dont le métier repose, pourtant, sur l’intelligibilité, l’à-propos et la capacité de convaincre. Rien ne dit qu’ils seront plus performants dans le kreol, dont l’introduction à l’Assemblée est nécessaire, la maîtrise du langage pouvant être déficiente, quel que soit le mode dans lequel on s’exprime.

JOSIE LEBRASSE