Beas Cheekhooree

« Le secteur manufacturier tourné vers l’exportation reste fragile », déclare le président de la Mauritius Export Association (MEXA), Beas Cheekhooree. Malgré un semblant de reprise au niveau des recettes d’exportation, la baisse des investissements dans le secteur est redoutée car elle « annonce un processus de désindustrialisation » qui est dangereux pour le pays. Notre interlocuteur appelle à la modernisation et à l’autonomisation de nos entreprises ainsi qu’au développement des compétences humaines pour assurer la survie de l’industrie manufacturière. La MEXA, annonce-t-il, mettra sur pied un Think-Tank pour réfléchir sur la direction que doit prendre le secteur d’exportation.

Le Fonds monétaire international (FMI ) vient de revoir à la baisse ses prévisions concernant la croissance mondiale, celle-ci ayant été ramenée à 3,7% en 2018 et 2019, soit 0,2 point de pourcentage de moins que l’estimation faite en avril dernier. Ces prévisions suscitent-elles chez vous une certaine inquiétude concernant l’avenir?

Les récentes tensions entre les grandes puissances internationales ont causé une incertitude à travers le monde. Des mesures protectionnistes ont refait surface. Ce n’est pas une surprise de voir le taux de croissance mondiale être revu à la baisse, car qui dit incertitude, dit aussi prudence. Comment les petites économies retrouveront-elles leur place sur la scène internationale ? C’est difficile à dire. Nos industries et notre secteur manufacturier dépendent largement des recettes d’exportation. Nous appréhendons et nous suivons ce nouveau paradigme et les conséquences qui peuvent en découler.

Avez-vous des craintes quant à l’évolution de la situation dans nos principaux marchés à l’exportation?

En effet, nous constatons que les pays qui nous intéressent et qui constituent nos principaux marchés comme la Grande Bretagne, l’Europe de l’Ouest et l’Afrique du Sud enregistrent des taux de croissance relativement bas pour le premier semestre 2018. En ce qu’il s’agit du Brexit, nous anticipons la signature d’un protocole confirmant que notre accès au marché de la Grande Bretagne ne sera pas remis en question. Ce sera un gros soulagement.

Les États-Unis, eux, surfent actuellement sur une vague mais nous ne sommes pas encore en mesure d’en tirer profit. Nous sommes loin géographiquement et notre logistique actuelle ne nous permet pas d’exploiter les opportunités de ce marché. Les exportations vers les États-Unis sont en déclin ces trois dernières années avec une baisse cumulée de 38% de 2015-2017. L’introduction récente des tarifs commerciaux sur divers produits dont le textile et l’habillement, échangés entre les États-Unis et la Chine, a créé une tension à travers le monde. Une grande incertitude plane sur les échanges commerciaux mondiaux. Cela peut donner lieu à des opportunités à exploiter pour l’Afrique tout comme elle peut pousser la Chine à se tourner vers ses autres marchés, dont l’Union européenne, plus agressivement avec tous les risques que cela peut représenter pour nous.

À Maurice, certaines institutions tablent sur un taux de croissance de 3,9% pour cette année et un possible 4% l’année prochaine. Jugez-vous cette performance satisfaisante ?

Si nous pouvons estimer être chanceux et d’avoir pu générer une croissance en dépit d’un contexte international difficile, nous ne pouvons, cependant, nous reposer sur nos lauriers. Le taux de croissance est resté sous la barre de 4 % ces quatre dernières années.
Durant la même période, nous avons non seulement enregistré une contraction mais aussi un faible taux d’investissement dans le secteur manufacturier, résultant en une dangereuse spirale. Le taux d’investissement dans l’industrie manufacturière a connu une baisse de 48% en 2018 par rapport à 2017. La contribution du secteur à notre Produit intérieur brut (PIB) est tombée à 16%.

À la MEXA, nous appréhendons cette situation qui annonce un processus de désindustrialisation. Nous ne sommes pas très loin du point de non-retour. Une telle situation est dangereuse pour le pays. Nous devons absolument renverser la tendance pour éviter que Maurice entre dans une spirale dont elle n’arrive plus à s’en sortir.

Nous relevons, cependant, que les recettes du secteur d’exportation ont augmenté au premier semestre 2018 (Rs 21,2 milliards) comparativement à la période correspondante de 2017 (Rs 20,5 milliards). Quels ont été les facteurs à la base de cette progression ?

Bien sûr, il faut se réjouir de cette meilleure performance (+3.4%) après plusieurs années difficiles où le secteur de l’exportation dans son ensemble a vu ses revenus chuter d’année en année. Les semestres à venir seront critiques car ils nous confirmeront si nous avons enfin renversé la tendance. Le secteur de l’exportation reste très fragile.
L’ensemble des mesures introduites dans le sillage des budgets 2016 et 2017 a certainement contribué à la hausse des exportations. Je fais plus particulièrement référence au « Speed to Market Scheme » – (STMS) et au « Sea Freight Rebate Scheme », deux mesures phares destinées à favoriser l’exportation.

Le STMS encourage les exportateurs à utiliser de plus en plus l’avion pour exporter leurs produits vers l’UE. Ce moyen a grandement aidé nos entreprises à réagir plus rapidement à une clientèle et un marché devenu plus exigeant. Le temps de transit maritime vers notre marché principal, l’UE, était et reste un gros désavantage pour l’Île Maurice entière. L’avenir de nos exportations dépendra largement d’un coût de fret aérien compétitif et disponible vers diverses destinations dont les États-Unis.

Le ‘Sea Freight Rebate Scheme’ vise à stimuler le commerce régional, notamment vers les îles de l’océan indien et la côte est de l’Afrique. Les PME sont les plus aptes à exploiter cette assistance. C’est un facteur déterminant dans notre stratégie de pénétration des marchés régionaux.

Quelles sont les conditions devant être réunies pour assurer la durabilité de cette bonne performance à l’exportation ?

D’abord, le maintien des mesures d’accompagnement citées plus haut pour permettre à notre secteur de l’exportation de se consolider. Les coûts d’opération, faut-il le souligner, ne cessent d’augmenter sans que nous ayons une amélioration sensible de la productivité. L’automatisation et la modernisation de nos entreprises avec l’introduction de nouvelles technologies sont des conditions sine qua non de survie de notre secteur. Nous avons besoin de la technologie non seulement pour améliorer notre productivité mais aussi pour accroître notre capacité à ajouter de la valeur à nos produits.

Il faut également relancer l’investissement dans l’industrie manufacturière. Bien sûr personne ne nous fera le cadeau de venir investir que pour jouir de nos plages et du soleil. Par cela je veux dire qu’il nous faut impérativement créer un écosystème dynamique qui attire les investisseurs dans de nouveaux créneaux et non seulement dans des activités où Maurice a déjà montré ses limites. Il faut diversifier notre activité industrielle.

S’agissant des compétences, je dirai que le pays a besoin de réaliser un « quantum leap » de notre capital humain pour soutenir la modernisation du secteur manufacturier. Nous avons un retard considérable à rattraper. On n’y arrivera pas seul, il nous faut l’apport de l’expertise étrangère dans plusieurs domaines de la technologie. Donc, une politique ciblée pour attirer des compétences que nous n’avons pas, non seulement pour combler le déficit mais aussi pour former et orienter nos jeunes vers de nouvelles activités industrielles.
Nous estimons également que notre diplomatie économique doit être le moteur de notre secteur. Notre politique d’accès aux marchés internationaux et, en contrepartie, l’accès au marché mauricien doivent être le résultat d’une stratégie bien réfléchie en prenant en compte les intérêts des principaux protagonistes: opérateurs, grand public et autorités.

Nous attendons avec impatience la vision de l’Economic Development Board quant à l’implémentation d’une stratégie rigoureuse axée sur la « ré-industrialisation » de notre économie. Il faut absolument démarrer un grand chantier pour pousser la contribution du secteur vers les 20 % de notre PIB dans un premier temps et ensuite accélérer davantage vers les 25% et plus dans un futur pas très lointain.

En disséquant les données concernant les exportations par catégorie de produits, on peut voir que le textile/habillement et le « seafood » parviennent à se tirer d’affaire. Ces deux gros secteurs ont-ils encore de beaux jours devant eux ?

Je crois que nous devons faire extrêmement attention aux performances ponctuelles que nous avons enregistrées durant le premier semestre de 2018 car il y a des mesures tactiques qui ont contribué à stopper l’hémorragie. Bien sûr, ces mesures furent obtenues suite à une collaboration et décisions de tous les « stakeholders » et, plus particulièrement, les autorités qui ont vite compris le challenge. On ne sait pas encore si ces mêmes mesures seront disponibles dans le futur. La délocalisation des capacités de production des compagnies qui opèrent dans le textile vers d’autres destinations est quasiment faite et sera difficilement réversible. Le secteur du seafood a connu une situation difficile avec un manque de thon en 2017 qui a causé un arrêt technique des opérations chez certains de nos membres. Cette situation risque de se reproduire si une solution durable n’est pas trouvée. C’est un mauvais signal. Il faut rapidement conclure les négociations avec l’UE pour assurer la pérennité de ce secteur.

Ceci étant dit, il existe un potentiel pour exploiter le textile et l’habillement autrement avec, par exemple, l’« E-Commerce ». Sommes-nous prêts ? La MEXA, avec le soutien du gouvernement et de la SADC, travaille sur un projet visant à développer notre capacité dans ce domaine. Une étude est en cours et elle nous dira si effectivement une telle plateforme peut nous être utile pour repositionner Maurice comme une ‘sourcing destination’ fiable, efficace, et quelles sont les ressources dont le pays a besoin pour mieux exploiter cette nouvelle donne.

Quant à notre secteur du seafood, la surveillance de notre Zone économique maritime est capitale de même que notre collaboration avec les autres îles de l’océan Indien, notamment les Seychelles, pour assurer que les prises dans nos eaux nous reviennent prioritairement. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui.

Sur le front de l’emploi, nous constatons un fléchissement graduel au niveau des entreprises tournées vers l’exportation avec une baisse de quelque 1 800 emplois en une année. Cette tendance négative se maintiendra-t-elle au fil des années ?

C’est un fait que nous faisons face à une contraction du secteur manufacturier traditionnel. Pour ajouter ce que j’ai dit plus haut, avec l’automatisation et la modernisation, le nombre d’emplois dans notre secteur manufacturier baissera. C’est inéluctable. On pourra difficilement inverser la tendance. Maintenant, il nous faut avant tout veiller à ce que cette baisse affecte moins les employés locaux. Paradoxalement, il faut en même temps accélérer la modernisation de nos entreprises, investir dans de nouvelles techniques de production et dans la formation des jeunes tout en recyclant les moins jeunes dans la nouvelle technologie.

Depuis quelques années, nous faisons face à un autre phénomène, le « graduate unemployment » qui découle principalement de l’écart entre les compétences requises et celles que produisent nos institutions académiques et vocationnelles. La MEXA et le ministère de l’emploi ont collaboré pour mettre en place le « Dual Training Programme » qui est un pas dans la bonne direction mais il faut ajouter d’autres programmes similaires où l’industrie, les institutions d’éducation tertiaires et les autorités se concertent davantage pour trouver des solutions ponctuelles à ce problème de « mismatch ».

Peut-on dire que le secteur d’exportation a obtenu un véritable ballon d’oxygène avec l’allégement conséquent (de 15% à 3%) du taux d’imposition sur les revenus d’exportation ?
D’abord il faut savoir que nos opérateurs ne faisaient plus une montagne de profits depuis belle lurette. Certains groupes étaient et sont profitables parce que leurs centres de production se trouvaient ailleurs. Néanmoins cette mesure est principalement destinée à aider les opérateurs à moderniser leurs outils de production pour retrouver une meilleure efficacité et productivité, des éléments qui nous ont tant fait défaut pendant la dernière décennie. Mais plus important, cette mesure est aussi incitative car elle est destinée à ceux qui veulent investir à Maurice, plus particulièrement dans des secteurs non traditionnels.

Estimez-vous qu’il y a d’autres mesures d’accompagnement qui méritent d’être considérées par les autorités ?

Je pense que le temps des mesures ponctuelles ou ‘ballon d’oxygène’ est révolu. Nous devons absolument encourager l’investissement dans notre secteur manufacturier, que ce soit dans la modernisation de nos usines existantes ou dans de nouvelles activités qui contribueront à insuffler une nouvelle dynamique industrielle.

Je pense qu’il faut promouvoir l’entrepreneuriat parmi les jeunes. Je considère que notre secteur a besoin d’un nouveau souffle, d’entrepreneurs avec une nouvelle vision. Cela ne pourrait se faire sans un élargissement de l’espace entrepreneurial pour donner une chance à tous ceux qui ont le potentiel. Il nous faut l’encourager et le déployer parmi les jeunes particulièrement dans le domaine de la nouvelle technologie et dans le sillage de la révolution industrielle 4.0. Je fais ici allusion à l’intelligence artificielle et ses applications dans tous les domaines de la vie, l’« Internet of things », le codage, le développement de logiciels, entre autres.

Nous avons un déficit de dialogue de qualité et constructif avec nos jeunes. Nous ne les écoutons pas assez et nous ne leur offrons, non plus, une plateforme adéquate pour qu’ils viennent de l’avant avec des idées nouvelles. C’est très dommage. Nous devons comprendre que ce sont eux qui seront responsables du destin de notre île et nous devons leur donner une chance de contribuer à l’élaboration de leur avenir.

Au niveau de la MEXA, nous avons décidé de lancer une nouvelle initiative, soit la mise sur pied d’un « think tank » comprenant des collaborateurs et « stakeholders » venant de divers secteurs. Nous avons la ferme intention d’y inclure les jeunes dans cette réflexion sur l’avenir de notre secteur manufacturier et de dégager un plan d’action concret pour notre diversification industrielle que nous pourrons partager avec tous ceux qui tiennent à cœur l’avenir de notre secteur.

Un mot sur la politique monétaire. La trouvez-vous favorable dans la présente conjoncture ?

Nous pensons que la roupie a retrouvé son équilibre face au dollar et qu’elle reste stable vis-à-vis de l’euro. Concernant la livre sterling, sa chute nous a été néfaste. Je ne pourrai dire davantage car je ne suis pas un économiste mais je constate que les facteurs importants sont en dehors de notre contrôle. Le taux d’inflation étant autour de 3–3.3% nous donne une marge de manœuvre. Néanmoins, il faut mentionner que la Banque centrale a réagi promptement pour atténuer l’impact des différentes monnaies lorsque le besoin s’est fait sentir.

Les exportations vers le continent africain semblent marquer le pas. Quels sont les efforts déployés par l’industrie pour se relancer dans ce domaine ?

Le commerce vers L’Afrique est difficile. Quelqu’un qui vous dit le contraire ne sait pas ce dont il parle. D’abord nous ne pouvons parler de l’Afrique comme si c’était un seul continent. Elle ne l’est pas car elle est composée de 56 pays différents – aussi différents l’un de l’autre. Les cultures et environnement de business, les lois, sont différents. La logistique, l’acheminement des produits vers les pays enclavés présentent des challenges que nos exportateurs ne maîtrisent pas complètement.

La MEXA a suggéré la mise sur pied d’une structure de logistique dont un ‘warehouse’ dans un pays de l’Afrique de l’est pour réceptionner les produits mauriciens avant de les acheminer vers d’autres destinations – voire les pays enclavés. Nous attendons, incessamment, le rapport d’un consultant qui nous indiquera les produits et services avec lesquels nous pourrons pénétrer le marché africain de manière durable.

Le potentiel des marchés africains est immense mais il faut de la patience. Si nous prônons une stratégie sur le long terme nous avons une chance de pouvoir exploiter les opportunités de façon durable. Autrement la désillusion peut être brutale. Il y a quelques sociétés mauriciennes qui ont eu des « learning curves » difficiles mais ont atteint leur vitesse de croisière aujourd’hui. Les bénéfices générés ont plus qu’absorbé les pertes cumulées les années précédentes. Mon message: si vous avez un profil de risque conservateur, évitez l’Afrique. Investissez ailleurs.

Maurice vient de conclure un accord de libre-échange avec la Chine et s’apprête à signer un Comprehensive Economic Cooperation and Partnership Agreement avec l’Inde ? Ces développements doivent-ils nous réconforter ?

Les négociations avec la Chine ont été conclues. Elles présentent de réels potentiels pour nos exportateurs – dans plusieurs domaines et secteurs confondus. Alors que nous aurons l’opportunité de voir quelques-uns de nos produits être exemptés des tarifs dès janvier 2019, nous avons d’autres qui verront une réduction graduelle des barrières tarifaires. Au total, nous estimons que nous avons du concret même si nous avons ouvert nos portes aux exportateurs chinois depuis des années et que plusieurs de leurs produits ont accès au marché mauricien sans tarifs depuis plus d’une décennie.

Par contre les négociations du CECPA, avec les Indiens sont très compliquées et durent depuis des années sans progrès. Nous sommes parfois sceptiques sur les intentions réelles des Indiens à nous accorder l’accès à leurs marchés. Pourquoi les négociations butent est un mystère car notre taille ne peut constituer une menace pour l’industrie locale indienne. Les experts en négociations doivent reprendre leurs bâtons de pèlerin pour déboucher sur du concret.

Le secteur de l’exportation est-il bien armé pour prendre avantage de tels accords?

Je suis certain que nous avons déjà identifié les produits qui ont un potentiel pour ces deux marchés. Certaines compagnies mauriciennes y opèrent déjà, surtout en Inde, et sont donc familières avec les forces du marché, le standard de qualité. Néanmoins, le défi se trouve au niveau de la logistique. C’est une considération importante dans le commerce moderne. Sans une logistique efficace et compétitive, nos chances de pénétrer ce type de marché sont considérablement réduites.