Le président du National Wage Consultative Council (NWCC), Beejaye Coomar Appanah, évalue le coût d’implémentation du salaire minimum de Rs 10 200 à environ Rs 1 milliard pour les secteurs public et privé. Dans l’interview qui suit, il explique la philosophie et la méthodologie qu’il a utilisées pour arriver à ce chiffre. Selon lui, c’est désormais en 2025 qu’aura lieu une nouvelle révision du salaire minimum. En attendant, c’est la compensation salariale qui prendra le relais pour le réajustement salarial jusqu’en 2025, le temps que l’allocation de Rs 500, accordée par le gouvernement, soit éliminée graduellement. Les prochaines étapes du NWCC concernent la publication d’un rapport ce mois-ci sur l’impact du nouveau salaire sur plusieurs secteurs d’activité. Il prévoit également que le Pay Research Bureau (PRB) vient « très vite » avec un rapport pour corriger la relativité salariale dans la Fonction publique.

Quels sont les facteurs que vous avez considérés pour revoir le salaire minimum ?

Avant de procéder à la révision du salaire minimum, nous avons dû travailler sur des salaires hypothétiques et les différentes options à adopter. Pour ce faire, nous avons travaillé sur différentes méthodologies : la proportion du salaire moyen et le salaire médian. Pour obtenir le salaire moyen, il faut diviser l’enveloppe salariale par le nombre d’employés pour arriver à un résultat. Le salaire médian, lui, est le point qui divise la distribution salariale en deux. Il est au fait plus bas que le salaire moyen. Nous avons établi le salaire médian à Rs 14 200 alors que le salaire moyen est évalué à Rs 22 200. Sur le plan international, la proportion pour le salaire médian est de 60% et de 40% pour le salaire moyen. Lorsque nous avons fait nos calculs, la moyenne est de Rs 8 800 et de Rs 9 000 pour le salaire médian. Nous avons aussi d’autres méthodologies comme la House Expenditure Methodology, qui concerne un couple avec deux enfants. Avec cette méthode, nous sommes arrivés à Rs 9 260. Nous avons aussi utilisé comme méthode la ligne de pauvreté. C’est-à-dire établir un barème salaire pour qu’une famille ne se trouve pas dans la catégorie de Relative Poverty. Là nous sommes arrivés à Rs 9 150.

Pour arriver au chiffre de Rs 9 740, nous avons considéré que 1,8 personne travaille au sein d’une famille. C’est une méthodologie internationale où on considère qu’au sein d’un couple, l’épouse qui travaille dépense au moins 20% de son temps à aller déposer son enfant chez sa belle-mère. L’autre méthodologie qu’on a utilisée est pour connaître le pourcentage de valeur ajoutée de la personne qui contribue au gâteau national. Avec celle-ci, on arrive à Rs 9 345. L’autre méthode est le salaire minimum rapporté au GDP per capita. On arrive alors Rs 9 390. Selon moi, un salarié aurait dû toucher au moins 30% de sa contribution, soit Rs 9 980. Au fait, c’est cette méthode que nous avons adoptée où une partie de cette somme est payée par l’employeur et le reste par le gouvernement. Pour s’approcher donc aux pays à revenu élevé, nous avons décidé d’appliquer la méthode de 30% Per Capita GDP.

À partir de quand avez-vous alors décidé de démarrer les négociations ?

C’est après avoir obtenu tous ces chiffres que nous avons démarré les négociations au niveau du conseil qui est composé de 29 membres. Parmi, on compte sept représentants de l’employeur, sept représentants des ministères et départements, sept des travailleurs, deux de l’Université de Maurice, deux représentants des associations des consommateurs, un représentant du National Remuneration Board et un autre du Pay Research Bureau. Après discussions, nous sommes venus avec un salaire minimum de Rs 10 200, qui est acceptable aux niveaux national et international. Je dois dire que, si l’employeur avait été appelé à payer seul le salaire minimum de Rs 10 200, c’est sûr qu’il y aurait eu la fermeture des entreprises. Prenant en considération ce risque, nous avons décidé que le gouvernement continue à payer l’allocation de Rs 500 aux travailleurs, à l’exception de la zone franche. Nous avons aussi décidé que l’employeur paie un salaire minimum de Rs 9 700 et que le gouvernement ajoute une allocation de Rs 500 pour arriver à un salaire minimum de Rs 10 200.

Nous savons que la zone franche est un secteur différent dans le sens où elle doit être en compétition avec des pays comme le Pakistan, le Bangladesh, l’Inde, l’Indonésie et le Vietnam. Il fallait donc adopter un autre régime sans pour autant créer une discrimination entre les travailleurs mauriciens et étrangers en termes de salaire. Après discussions avec le gouvernement, celui-ci a décidé d’augmenter sa part de contribution à Rs 1 200 pour les travailleurs étrangers, au lieu de Rs 500. Ce qui fait que l’employeur paie Rs 9 000 et le gouvernement ajoute le reste pour arriver à Rs 10 200. Il faut savoir que, d’après nos calculs, l’allocation du gouvernement de Rs 500 disparaîtra au fil des années. En 2021, cette allocation passera à Rs 400 et l’employeur paiera Rs 9 800. En 2022, l’allocation passera à Rs 300 et Rs 200 en 2023. En 2024, l’allocation du gouvernement passe à Rs 100 et l’employeur paiera Rs 10 100. Ce n’est qu’en 2025 que l’employeur paiera la totalité du salaire minimum, soit Rs 10 200. Nous avons adopté cette stratégie pour que personne ne perde son emploi.

Combien de salariés sont concernés par le salaire minimum ?

Avec le salaire minimum de Rs 9 700, nous touchons facilement 108 000 employés. Lorsque nous arrivons à un salaire minimum de Rs 10 200, c’est 124 000 salariés qui sont touchés. Il faut aussi savoir que ceux qui touchent un salaire de Rs 9 800 auront droit à une allocation pour arriver à Rs 10 200. Il faut savoir que la compensation salariale est incluse dans le salaire minimum de Rs 10 200. Ce n’est pas comme si le salarié touchera Rs 10 200 plus la compensation salariale de Rs 300. Notre recommandation représente environ 68% du salaire médian, au lieu 63,4% comme c’était le cas auparavant. En effet, le salaire minimum représentait 28% du GDP Per capital et, aujourd’hui, il a dépassé le chiffre de 30%.

D’après vos analyses, toutes les entreprises locales ont la capacité de payer un salaire minimum de Rs 10 200 ?

Allons dire que la zone franche faisait partie des secteurs qui pouvaient avoir des difficultés. Mais nous sommes venus de l’avant avec des recommandations fermes sur la façon dont le salaire minimum doit être appliqué. Nous savons aussi qu’il y a des secteurs fragiles tels que les petites et moyennes entreprises.

Cependant, pour certains, le salaire de base dépasse le salaire minimum. Nous avons mis sur pied un comité pour voir comment on peut aider les entreprises en difficulté. Cette aide peut prendre différentes formes. Il pourrait y avoir des exceptions dans des cas où il y a des arguments solides. La crainte de l’industrie sucrière se focalise au niveau de la relativité salariale, mais des comités travaillent déjà sur le dossier.

Après la mise en application du salaire minimum à Rs 10 200, il faut certes revoir les grilles salariales dans le pays. Qu’en pensez-vous ?

Il est vrai qu’une personne qui touche Rs 8 900 et que son salaire devient Rs 10 200 alors que son collègue qui touche Rs 8 100 voit son salaire passer au même niveau que lui, créera définitivement un problème, surtout si celui qui touchait le salaire de Rs 8 900 supervisait son travail. C’est là le fameux problème de relativité salariale. J’ai cru comprendre que la dernière fois, lorsqu’on avait introduit le salaire minimum, le National Remuneration Board avait corrigé cette relativité salariale dans 30 Remuneration Orders et, maintenant, le gouvernement a déjà pris la décision pour implémenter ses recommandations à partir du 1er janvier 2020. Au sein de la Fonction publique, j’apprends que le PRB vient de soumettre son rapport sur la correction de la relativité salariale après l’introduction du salaire minimum. Maintenant après la révision de ce dernier, il paraît que le gouvernement soumettra à nouveau ce cas au NRB et au PRB. Le problème sera réglé.

Qu’en est-il de la situation pour les « part-time workers » ?

Afin d’encourager les travailleurs à temps partiel à devenir des travailleurs à plein-temps, nous avons décidé de majorer chaque heure de travail par 10% de plus. Pour qu’une personne soit éligible au salaire minimum, la loi stipule qu’un travailleur doit effectuer au moins 45h par semaine, à l’exception du “household” qui est de l’ordre de 48h de travail par semaine. Moi, je dis que “the market will ajust itself”.

Quel est le coût de l’implémentation du salaire minimum ?

D’après nos calculs, le coût de l’implémentation du nouveau salaire minimum est d’environ Rs 1 milliard pour les secteurs public et privé.