Notre invité de cette semaine est  Bertrand Casteres, le CEO de la compagnie d’assurances Mauritius Union Assurance (MUA) et, depuis quelques jours, le président de l’Association des assureurs mauriciens. C’est en tant que nouveau président que nous sommes allés l’interroger sur le monde de l’assurance à Maurice.

l Combien existe-t-il de maisons d’assurances qui font partie de l’Association des assureurs mauriciens dont vous êtes le nouveau président ?

– Il existe quinze compagnies dans l’assurance générale qu’on appelle assurance court terme, pour tout ce qui concerne les biens : moteurs, bateaux, propriétés, etc. Par ailleurs, nous avons sept compagnies d’assurances-vie avec des produits d’investissements, d’épargne, d’éducation et de pensions. Aujourd’hui, la majorité des compagnies couvrent l’assurance générale, mais l’assurance-vie est en train de croître de façon un peu plus rapide.

l Qu’est-ce qui explique cette croissance de l’assurance-vie ?

– Le fait est que les actifs sont limités à Maurice. Nous avons un taux de pénétration qui est assez important par rapport à nos amis du continent africain. Certes, il y a encore de la progression possible, car les Mauriciens sont très peu assurés en assurance-habitation, par exemple, mais avec l’assurance-voiture qui est obligatoire, nous sommes déjà arrivés à un certain plafonnement pour l’assurance automobile, qui est le plus gros secteur en général. Dans le domaine de l’assurance-vie à Maurice, tout reste à faire. Il existe une tendance générale à protéger ses actifs, ce qui fait la vie de tous les jours et puis on commence, petit à petit, quand on a un peu plus de moyens financiers, à penser à ses vieux jours, sa pension, l’avenir et l’éducation de ses enfants.

l Si l’assurance-voiture n’était pas obligatoire, vous pensez qu’il y aurait moins d’assurés dans cette branche ?

– Sans aucun doute. En fait, ce qui est obligatoire c’est l’assurance responsabilité civile, c’est-à-dire les dommages que l’assuré peut causer à autrui. C’est important d’avoir cette obligation de protéger l’autre en cas d’accident de la route. En cas d’accident de voiture et si l’assuré est en faute, l’assurance va rembourser les dommages causés à l’autre, mais pour les dommages de l’assuré, il peut décider de ne pas se couvrir.

l La notion : j’assure ma voiture, ce qui est obligatoire, et je m’assure aussi, ce qui est à ma discrétion: est-ce en train de changer ?

– C’est difficile à dire. Mais je pense qu’il y a, de plus en plus, un progrès dans la prise de conscience des assurances à Maurice. Nous sommes quand même dans un pays sujet à des catastrophes naturelles…

l De plus en plus fréquents.

– En théorie, oui. Mais il faut aussi réaliser que les Mauriciens ont un peu oublié ce qui se passe quand un cyclone s’approche dangereusement du pays. On a vu ce que cela peut être avec ce qui s’est passé à Madagascar, au Mozambique et à Rodrigues. A Maurice, le dernier cyclone dévastateur remonte à 1994, c’était Hollanda, ce qui fait tout de même vingt-cinq ans. Mais depuis, il y a eu des pluies torrentielles, de plus en plus fréquentes, parfois meurtrières, hélas, qui nous rappellent que les impacts du changement climatique ne se produisent pas qu’ailleurs. D’autant plus que nous vivons sur une île qui doit faire face à l’érosion des plages et l’on a tous le devoir de protéger notre environnement, de se protéger et de protéger ses proches.

l Vous avez dit, au départ de cette interview, que Maurice compte plus d’une vingtaine de compagnies d’assurances. Est-ce que c’est beaucoup ou peu pour la taille de notre pays ?

– C’est beaucoup, une vingtaine d’assurances qui proposent les mêmes produits par rapport au nombre d’habitants que nous avons – un peu plus de 1,2 million à Maurice.

l Mais, en théorie, c’est bon pour l’assuré qui a le choix et peut faire jouer la concurrence afin de bénéficier de meilleurs tarifs.

– Effectivement, mais je pense qu’on peut avoir aussi un bon environnement de compétitivité avec cinq ou six assurances, plutôt qu’avec plus du triple de ce nombre. En matière de compétition, c’est bon. On n’a pas à limiter le nombre d’assurances, sous réserve qu’elles soient toutes à un niveau de solvabilité, et de solvabilité financière satisfaisante. Si on a tous les meilleurs assureurs du monde sur le marché mauricien qui injectent des capitaux et des liquidités financières, ça ne peut apporter que du bien, une compétitivité et, du coup, une recherche de plus d’efficience, de rapidité dans le traitement des dossiers.

l Est-ce le cas, monsieur le président de l’Association des assureurs mauriciens ?

– C’est à la Financial Services Commission de s’assurer de cela. Je crois qu’il y a des choses qui sont très positives et que l’ensemble du secteur accueille favorablement, dont l’amélioration de nos textes de loi à partir du meilleur de ce qui se fait ailleurs. Je pense notamment au « risk management framework », qui a été mis en place depuis un peu plus d’un an, qui oblige les assureurs à présenter un bilan pour certifier qu’elles peuvent en cas d’événements catastrophiques théoriques — cyclones, sinistres, augmentation des coûts opérationnels, crise boursière, etc. — faire face à leurs engagements.

l Est-ce un nouveau mécanisme d’évaluation de la solidité financière des assurances ?

– C’est un nouveau mécanisme calqué sur les systèmes européen et sud-africain, qui consiste à avoir une approche par les risques. Nous sommes très favorables à ce nouveau mécanisme, comme nous sommes favorables au projet du gouvernement d’instaurer un fonds de garantie si jamais une des compagnies d’assurances se retrouvait en situation de faillite. Si une situation de ce genre survenait, ce serait ce fond qui viendrait rembourser les assurés de la compagnie qui aurait fait faillite. Ce que nous disons à l’association, c’est qu’il faut moderniser certes, mais qu’il ne faut pas aller trop vite. Il faut s’assurer que toutes les compagnies soient en mesure de s’adapter à cette nouvelle réglementation, d’établir les actions nécessaires avant de s’embarquer dans une réforme de fond. L’association, tout comme la FSC, n’est pas capable aujourd’hui de savoir quelles sont les compagnies d’assurances qui sont plus vulnérables que d’autres. Il faut arriver au niveau où elles auront passé le test de solvabilité avant de concevoir un système de fonds de garantie entre les assureurs.

l Si ce système avait existé en 2015, Maurice n’aurait pas connu l’affaire BAI ?

– Ecoutez, l’humain est bien fait parce qu’il apprend de ses erreurs. C’est après les avoir commises qu’il est en mesure d’éviter qu’elles se reproduisent. Dans le cas que vous citez, je ne suis pas sûr qu’on savait tout. Le danger serait de vouloir communiquer ou donner son avis, alors que l’on ne savait pas tout sur une affaire. Dans l’affaire BAI, on peut avoir un avis très personnel à partir de ce qui a été dit dans la presse et se demander si, à l’époque, les régulateurs ont joué leur rôle comme il le fallait, tout comme les auditeurs externes qui ont publié des rapports.

l Je vous rappelle que cette situation, que vous ne voulez pas commenter, a duré des années.

– Absolument. Après, il faut en tirer les conclusions. C’est l’un des côtés positifs de cette nouvelle loi, le Risk Management : veiller à ce que les compagnies soient solvables. On a un environnement de risques qui a beaucoup évolué ces dernières années avec la crise financière, dont Maurice est un peu épargné et qui se modernise, s’enrichit et qui pousse à penser qu’on peut prendre plus de risques. Il existe désormais une corrélation entre les risques mondiaux et Maurice qui n’est plus une petite île protégée par l’océan. Nous sommes connectés au monde, aux réalités du marché économique et il faut donc qu’on se protège. L’association demande au gouvernement et au régulateur que les compagnies d’assurances soient un peu plus transparentes.

l Elles ne le sont pas assez ?

– On peut toujours faire des progrès sur la transparence. Je ne suis pas pour une transparence totale : il y a certes des sujets qui doivent être confidentiels à divers échelons des entreprises — en matière de stratégie commerciale, entre autres. Mais on peut communiquer, comme c’est le cas en Europe, sur la solidité financière des compagnies, qui doivent avoir un certain ratio de solvabilité, au moins deux fois le minimum des opérations, ce qui rassurerait aussi le client.

l Ce n’est pas une obligation légale à l’heure actuelle ?

– Non. C’est une de nos recommandations dans nos discussions avec le régulateur. Nous demandons davantage de transparence, parce que nous avons, à Maurice, des compagnies qui sont de très bon niveau, et nous ne voudrions pas qu’il puisse en avoir une qui fasse faillite ou qui aurait un mauvais fonctionnement interne qui puisse altérer l’image globale du secteur des assurances.

l Le risque qu’une compagnie d’assurances puisse faire faillite existe actuellement ?

– Bien sûr. Au moment de l’affaire BAI, beaucoup de Mauriciens se sont posé, très légitimement, la question de savoir si tout le secteur des assurances fonctionnait mal. Nous avons communiqué à cette époque pour dire de bien faire attention, d’éviter l’amalgame. Il faut donc être plus transparent. C’est la leçon que, nous, assureurs retenons de cette affaire : il faut être plus transparent avec le marché et l’opinion publique.

l Vous avez dit que tout en modernisant les lois gérant les assurances, il ne faut pas aller trop vite. Pour quelle raison ?

– Il faut aller loin, mais étape par étape. Il ne s’agit pas de calquer et de copier tout ce qui a été fait en Europe sur le plan légal dans le secteur des assurances. Il faut s’adapter aux changements internationaux, en prévoir d’autres qui surgiront à l’avenir, notamment dans le domaine de la comptabilité, pour plus de transparence et de comparabilité. Pour répondre précisément à votre question, je dis qu’il faut d’abord s’adapter à ces changements avant d’en ajouter d’autres pour lesquels le secteur local n’est pas tout à fait prêt.

l Parlons un peu des assurés. Beaucoup se plaignent du changement d’attitude entre le moment où l’on signe le contrat et celui où l’on fait une réclamation. Dans le premier cas, le futur client est accueilli comme un ami, pour ne pas dire un membre de la famille. Dans le deuxième, il se sent parfois traité comme un tricheur en puissance. Votre sourire m’indique que ce n’est pas la première fois que vous entendez ce reproche.

– Ce reproche, qui colle à l’image de l’assureur, nous est souvent fait et il est mondial. Je ne pense pas que l’on puisse changer l’image de l’assureur, mais on peut l’améliorer. Cette mauvaise image repose, et là je parle en mon nom personnel, sur le principe de la mutualisation qui est en opposition avec le courant mondial de l’individualisme. L’assurance a été créée il y a des milliers d’années dans des petites communautés où les gens mettaient en commun de l’argent pour le jour où l’un d’entre eux se trouverait dans le besoin. Aujourd’hui, avec l’individualisation, on se dit pourquoi je paye une prime qui ne me rapporte rien, parce que tout le monde, heureusement, ne fait pas d’accident. Souvent l’assuré, qui choisit la prime la moins élevée et en cas d’accident, est étonné de ce qui lui est payé, selon le contrat qu’il a signé. Effectivement, nous, assureurs avons un devoir d’information dès le départ pour que l’assuré sache ce qui est couvert et, plus important, pourquoi il n’est pas couvert. J’admets qu’il y a encore aujourd’hui une lacune, un manque d’information à ce niveau. On a une tendance générale à blâmer l’assureur, et cela, malheureusement, fait partie de notre travail.

l Est-ce que l’agent, pressé de vendre un contrat d’assurance, ne joue pas un rôle dans ce manque d’information ?

– Je ne veux pas mettre tous les agents dans le même panier, mais il en existe certainement. Selon la loi, l’agent doit être conscient de ses devoirs et des risques qu’il prend en ne fournissant pas l’information requise au client. J’aimerais rappeler qu’il y a dans l’assurance une notion de solidarité envers les autres : on n’a rien reçu, parce qu’on n’a pas été sinistré, mais nos primes ont permis de venir en aide à des sinistrés.

l Les maladies d’origine psychologiques et psychiatriques se multiplient et, paradoxalement, les assurances ne couvrent pas les traitements et les soins qui y sont attachés.

– L’assureur est aussi une compagnie privée qui a des actionnaires et un devoir de performance et de rentabilité. Il y a aussi dans certains pays des proportions de l’assurance qui sont assurées par le gouvernement. La question suivante se pose : est-ce que l’assurance médicale est une assurance ou un produit de consommation ? A Maurice, elle est un peu les deux. J’aurais tendance à dire que les « catastrophe covers » sont une assurance, mais que ce n’est pas le cas pour le remboursement des Panadols, disons. Il faut trouver un juste milieu entre les deux systèmes. Est-ce que les Mauriciens sont prêts à payer plus cher pour être totalement couverts médicalement ? Ces types d’assurances existent à Maurice, elles sont chères et pas très demandées. Mais, comme on dit généralement, on ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre. Cela dit, c’est une vraie question à laquelle les assureurs réfléchissent avec les pouvoirs publics.

l Quels sont les principaux problèmes des assureurs mauriciens ?

– Ce sont ceux de toute compagnie en général qui propose un service : satisfaire les attentes des clients, qui ne cessent d’augmenter. Avec l’internet, le Mauricien, les jeunes en particulier, savent à quels services ils peuvent avoir accès et sont très demandeurs et très exigeants en termes de produits nouveaux. Nous devons être plus performants, plus réactifs et plus rapides à tous les niveaux. Il y a aussi la nécessité d’être en phase avec les réglementations qui évoluent.

l Un mot sur le bonus-malus dans l’assurance automobile qui est un des sujets de discussion au sein de la profession.

– L’ensemble du secteur y est favorable et c’est, à mon avis, un enjeu national. Nous sommes dans une île où le nombre de véhicules par kilomètre est de 200, un des plus élevés au monde. Le nombre de morts sur les routes est croissant. Nous avons des véhicules de plus en plus puissants. Le corollaire c’est qu’il y a de plus en plus d’accidents et les assureurs et les autorités en sont conscients. La sécurité routière est un enjeu national de première importance. Deux moyens ont permis de réduire de façon significative le nombre d’accidents de la route dans plusieurs pays : la formation et la répression. Ici, des écoles de formation ont été ouvertes et des campagnes organisées. Pour ce qui est de la répression, il y a eu, malheureusement, les conséquences de l’abandon du permis à points. Aujourd’hui nous proposons une méthode qui a fait ses preuves en France où elle a fait diminuer le nombre de morts sur les routes par trois : le bonus-malus. Il s’agit de donner un score au conducteur sur sa manière de conduire, à partir du nombre de contraventions qui, selon qu’elle est bonne ou mauvaise, peut faire diminuer ou augmenter le montant de sa prime d’assurance. C’est une manière de récompenser ceux qui respectent le Code de la route et ceux qui le font moins bien. Les discussions à ce sujet ont déjà commencé, depuis quelque temps déjà, avec tous ceux concernés et nous souhaitons aboutir à une première proposition d’ici la fin de l’année.

l Terminons par l’implantation de la MUA, dont vous êtes le CEO, vers l’Afrique de l’Est. Est-ce à dire que l’avenir — donc la croissance — de la MUA est en Afrique, pas à Maurice ?

– Les deux. Comme je vous l’ai dit, le marché mauricien où nous détenons 25 % ne croît pas autant que nous l’aurions souhaité, sa moyenne étant de 5 à 6 % par an. Nous sommes arrivés aujourd’hui à un seuil en ce qui concerne les assurances à Maurice. Notre appétit de croissance se réalisera en Afrique où nous faisons déjà 25 % de notre chiffre d’affaires et souhaitons le doubler dans les cinq ans à venir. Nous avons atteint une forme de plateau à Maurice, alors qu’en Afrique, où le taux de croissance annuel est de 15 %, tout est à faire. Nous sommes effectivement présents au Kenya, en Ouganda, au Rwanda et bientôt en Tanzanie. C’est un marché extrêmement important qui a plus de cent fois le nombre d’habitants de Maurice. Nous avons eu l’opportunité de racheter le groupe Phœnix qui était déjà présent dans ces quatre pays, ce qui nous a permis de diversifier nos activités, en quelque sorte de ne pas mettre tous nos oeufs dans le même panier. Nous sommes encore tout petits en Afrique, mais nous avons le regard fixé sur le Kenya où nous devons renforcer nos investissements et nos démarches avec des partenaires locaux pour atteindre les 3 ou 4 % du marché au cours des prochaines années. Pour la MUA, 2019 est déjà l’année du Kenya. Mais ceci étant, et tout en étant très présents sur le marché africain de l’Est, nous allons continuer à développer nos produits et nos services localement pour devenir l’assureur de référence des Mauriciens.