CARINA GOUNDEN

Si seulement ce ‘bizin netwaye’ s’appliquait plus souvent aux tonnes d’ordures que nous laissons sur notre passage. Si seulement, ce ‘bizin netwaye’ faisait référence à Mare Chicose qui fait une overdose de déchets et qui hurle, ‘bizin resiklaz, mo nepli kapav’. Si seule- ment, ce ‘bizin netwaye’ ne sonnait plus la mort de tout ce qui est vert…
Les mots ne sont jamais que des mots. Au contraire, ils donnent à voir notre état d’esprit, des réflexes, des habitudes, une manière d’être au monde.

Le mot qui m’intéresse pour ce texte, vous l’aurez compris, c’est « nettoyer » qui veut dire « rendre propre, net, pur », ou encore « débarrasser, libérer de ce qui gêne, qui nuit ». Peu importe la définition que nous choisissons, « nettoyer » se réfère à quelque chose de nuisible, d’indésirable, de superflu et à l’action qui consiste à rendre propre, agréable, sain… bref, ‘zot inn konpran’.

Ce qui nous interpelle plus précisément ici, c’est le cas de figure où vous voyez un peu de verdure, et vous vous dites ‘fer dezord’, un peu de terre non bétonnée est forcément ‘malang’, un arbre ‘ki fann tro boukou feyaz’ et j’en passe. D’ailleurs, il y a un parallèle intéressant à établir entre ‘netwaye’ et ‘fann medsinn’. Aujourd’hui ‘fann medsinn’ parlant de l’agriculture, et plus concrètement, des fruits et légumes que nous allons consommer et donner à nos enfants, fait référence, pour la plupart d’entre nous, à une action banalisée, une routine de beauté pour nos champs, ‘pou touy bebet ek gayn plis rannman, legim- la vinn pli gro etc…’ Ce ‘fann medsinn’ assimilé à un « traitement », quelque chose qui devrait être positif a priori. Nous reconnaissons le mot très rassurant de « medsinn », qui sert d’emballage, alors qu’en réalité nous parlons d’une palette variée de poisons. Le choix d’un mot plutôt qu’un autre a une très forte incidence dans la construction d’une perception, et va nourrir notre positionnement. Si pour changer vous cessiez de dire ‘fann medsinn’ mais ‘fann pwazon’ ?

Non seulement, ce serait en effet du grand n’importe quoi, d’arracher notre alliée ‘lalyann batatran’. Mais ‘ki zot problem ar li ?’ Vous vous sentez agressés par ce tapis vert ? La couleur verte vous donnerait-elle des convulsions ? Sommes-nous en guerre contre
le vert dans ce pays ?

Idem, beaucoup d’entre nous, encore aujourd’hui, nous avons une approche particulière du mot « nettoyer », surtout lorsqu’il est utilisé pour évoquer notre environnement, la Nature, quoi ! On oublie qu’elle est bien faite cette Nature et que c’est à nous de comprendre com- ment elle fonctionne pour arrêter de commettre des impairs, des massacres, et de nous mettre en péril.

Très récemment, on m’a dit, convaincu, qu’il fallait arracher les lianes ‘batatran’ qui filent sur la plage de Gris- Gris…Pourquoi ? ‘Bizin plas pou marse’. Et de surenchérir, nous sommes en 2019, et ‘bizin netwaye’. J’avais envie de dire, justement parce que nous sommes en 2019, il est temps que nous questionnions ce que nous impliquons par le
mot « nettoyer »,car concrètement, l’assimiler à tout raser sur son passage, détruire, nuire à l’environnement, consiste à faire un contre- sens d’une action qui a pour but de « rendre sain ».

Je prends cet exemple, car je l’ai fraîchement en tête. J’ai vainement essayé d’expliquer à cette personne, et à d’autres avant, que cette végétation est vitale, qu’elle participe activement à stabiliser et préserver la plage de Gris-Gris contre une érosion massive et rapide. Par le passé, certains avaient arraché ces lianes, lors de grands moments de nettoyage. Nous nous souvenons aussi de la démarche incompréhensible du ministère de l’Environnement, dans sa très grande lancée ‘to embellish’ (voilà un autre mot qui nous a bien fait sourciller) nos plages, et qui avait prévu d’envoyer une pelleteuse, sur la plage de Gris-Gris en passant par un versant des falaises, où la machine aurait tout simplement tout détruit sur son passage. Nettoyer !

Le plan apparemment, c’était de mettre des ‘slabs’ en béton, des lumières pour y faire un sentier…sur la plage. ‘Parski dimounn pa kapav mars lor disab ?’ Non seulement ils allaient faire du tort à l’équilibre de la plage. Mais cet endroit a accueilli plusieurs fois des tortues marines venues pondre. Je peux en témoigner, ayant grandi là-bas, j’en ai vu plusieurs fois et nous espérons qu’elles reviendront. J’ai aidé des petites tortues à regagner la mer. Dans mes yeux d’enfants, un rêve éveillé. Ce genre d’expérience ne s’oublie pas et j’espère bien que d’autres auront la chance de voir ce spectacle.

Mais, revenons à notre précieuse liane car elle me permet de dire à quel point, ça ne tourne pas rond dans nos têtes. Heureusement, elle a toujours repris ses droits et file à nouveau pour notre plus grand bonheur. Non seulement, ce serait en effet du grand n’importe quoi, d’arracher notre alliée ‘lalyann batatran’. Mais ‘ki zot problem ar li ?’ Vous vous sentez agressés par ce tapis vert ? La couleur verte vous donnerait-elle des convulsions ? Sommes-nous en guerre contre le vert dans ce pays ? Le vert figure pourtant sur notre quadricolore et est censé nous rappeler la nature luxuriante de notre pays.

Pourtant nous assistons à un acharnement contre les arbres, lianes, buissons… Le vert de notre quadricolore vire-t-il au gris ? Gris béton ?

Le seul nettoyage dont nous devrions nous soucier lorsque nous nous rendons dans ces coins de nature, c’est le ramassage de nos ordures. Et il y a des lieux, où on n’a pas à se rendre, surtout si nous ne savons pas respecter les vies qui s’y trouvent. Ayons un peu plus d’humilité et de respect sur notre passage.

Nous avons déjà affaire aux bulldozers des grands chantiers du pays, ‘metro, lotel, vila par isi, vila par laba, smart city…’ Les acteurs de ces projets ne veulent rien entendre, sans concessions, sans pitié pour la Nature. Ces projets qui rasent tout sur leur passage. Alors des fois ils se donnent bonne conscience, ils promettent de replanter. Ils n’ont pas compris que ces arbres qu’ils tuent, qu’ils massacrent, ont une valeur plus profonde pour beaucoup d’entre nous. Une valeur patrimoniale. Une valeur émotionnelle aussi. Nos arbres déracinés…

Nous avons déjà dû faire nos « adieux » à de grandes allées d’arbres qui faisaient notre bonheur, qui contribuaient à la carte postale aussi, ces arbres qui ont abrité nos jeux d’enfants, nous ont donné de l’ombre qui  rendaient notre environnement plus propre et sain, qui nettoyaient justement l’air qu’on respire. Alors, si on ne réagit pas contre cette folie généralisée, cette croisade contre les arbres, contre la Nature si généreuse et bien faite pour nous, nous ne sommes pas dignes du beau pays que nous avons hérité. Qu’allons- nous transmettre à notre tour ?

« Développer » comme « nettoyer » ne devraient pas être les équivalents de
« massacrer ». Ce sont des mots à visée positive à la base, et aujourd’hui ces mots sont vidés de leur sens, et sont utilisés pour faire avaler n’importe quoi, pour que quelques égoïstes et hypocrites remplissent leurs caisses.

Nous sommes nombreux à réagir contre cet odieux massacre national, certes. Mais il faut plus d’engagement. « Développer » comme « nettoyer » ne devraient pas être les équivalents de « massacrer ». Ce sont des mots à visée positive à la base, et aujourd’hui ces mots sont vidés de leur sens, et sont utilisés pour faire avaler n’importe quoi, pour que quelques égoïstes et hypocrites, remplissent leurs caisses.

Dans de nombreuses régions du monde, des gens se sont remis à replanter massivement, une révolution autour et avec les arbres est enclenchée. Sur notre petite île, de plus en plus de citoyens s’y attellent aussi. Mais à ceux qui disent toujours, car ils sont encore trop nombreux, ‘ki zot pou netway lanatir, koup partou’, je me permets un partage. Nous ne naissons pas avec la science infuse et il faut en effet développer une nouvelle compréhension pour amener certains changements. Nous devons nous intéresser à notre environnement, comprendre son fonctionnement, acquérir et partager ces connaissances.

C’est un mouvement en soi, d’aller vers la connaissance et de la disséminer aussi. S’auto éduquer. Et la connaissance est accessible à tous, encore plus aujourd’hui, avec le formidable outil qu’est internet. Il y a une locution qui m’a toujours accompagnée, depuis le jour où je l’ai entendue, « OSE SAVOIR ! » , en français, « SAPERE AUDE » en latin, et nous avons la chance d’avoir une langue extrêmement percutante à Maurice, de ce fait je vous propose ma traduction, ‘PA MOR KOUYON’. Et une fois la connaissance acquise, il n’y a plus qu’à avoir la volonté et le courage de mettre en pratique. Osons être responsable. Il faut sauver le « vert » de notre quadricolore, pour un avenir moins gris et terne.