Le parc marin qui faisait la fierté de Blue Bay n’est plus le même, selon les opérateurs qui font la visite des lieux. Ils déplorent le fait qu’une bonne partie des coraux sont morts, laissant ainsi un spectacle de désolation aux touristes et autres visiteurs. Au Centre de Recherche d’Albion, on veut toutefois dédramatiser la situation, arguant que des mesures correctives ont été prises pour réhabiliter le parc marin. Un peu plus loin, dans la région du Chaland, les algues et autres espèces marines ont été balayées par une eau boueuse provenant du chantier des travaux à l’aéroport de Plaisance.
La semaine dernière, l’organisation non-gouvernementale Eco-Sud a logé une injonction pour réclamer l’arrêt des travaux sur un terrain à proximité du parc marin de Blue Bay. Le promoteur n’est autre que le ministère de la Pêche, alors que les travaux ont été confiés aux Infrastructures publiques.
Selon le panneau indicatif sur place, la construction d’un centre de recherche est en cours. Sauf que cette région a été classée site Ramsar, ce qui veut dire qu’elle est protégée par la Convention sur les zones humides. Ce qui a provoqué une levée de boucliers des habitants de la région qui se demandent si une évaluation de l’impact de ces travaux sur le parc marin a été réalisée au préalable. Dans sa plainte, Eco-Sud reproche aux autorités d’empiéter sur la buffer zone censée protéger ce site.
Si le juge a renvoyé l’affaire au 11 juillet afin d’entendre toutes les parties concernées, les habitants eux, ne cachent pas leurs craintes. « Nous sommes à 50 mètres de la mer, où va se déverser l’eau boueuse, si on commence à fouiller sur le site ? », se demandent-ils.
Ces derniers font ressortir qu’il y a quelques années, un groupe hôtelier a fait aménager un parking non loin de là et qu’il avait eu des problèmes avec les autorités, en raison de l’impact sur le parc marin. « Cette partie est censée être une buffer zone. Plus il y a des développements par ici, plus les risques de sédimentation sur le parc marin augmentent », ajoutent-ils.
Les réserves sont d’autant plus grandes que le parc marin est actuellement dans un état préoccupant. Il est estimé qu’une bonne partie des coraux est morte. Les raisons exactes de cette situation n’ont pas été communiquées.
Les opérateurs qui font la visite des lieux n’hésitent pas à qualifier le sanctuaire des coraux de « simityer koray. » Ces derniers ne cachent pas leur embarras envers les touristes tant la différence entre les images et la réalité est frappante. Sanjay, un des opérateurs, témoigne : « Cela fait 11 ans que je suis dans ce métier, la situation s’est dégradée au fil des années. Peut-être que si on avait agi à temps, nous n’en serions pas là. Koumadir enn lepidemi pe touy partou… »
Si certains pointent du doigt le nombre de bateaux de plaisance faisant des allers et venues dans le lagon de Blue Bay, les opérateurs se demandent, eux, ce qu’il en est des développements et autres plantations autour.
Albert, un autre skipper, se dit inquiet pour son travail. « Tou koray pe mor, touris nepli vini, pa kone ki nou pou fer. Bokou zenes pe fer sa travay la. »
Michel, lui, se montre plus critique : « Bann misye la bizin sorti dan zot biro vinn get impe ki pe pase. Dakor ena sanzman klimatik, me bizin rode si pena lot problem par la. »
Toutefois, au Centre de Recherche d’Albion on se montre moins alarmant sur la situation. « Il y a bien eu un blanchiment des coraux à certains endroits, mais les autres endroits sont intacts. C’est le réchauffement climatique qui a provoqué cette situation et nous avons déjà pris des mesures correctives. Nous avons commencé un projet de coral farming pour sauver le parc marin. Les plateaux de corail seront posés sur le site ce mois-ci », explique Meera Koonjul, Scientific Officer.
Eau boueuse et stagnante
La pression sur le parc marin de Blue Bay s’est accrue depuis mars dernier. Avec les pluies torrentielles qui se sont abattues sur l’île, une coulée de boue, provenant du chantier des travaux de l’aéroport, s’est déversée dans la mer au Chaland, à proximité de l’hôtel Shandrani.
Quatre mois plus tard, l’eau à cet endroit est toujours opaque. On ne voit ni algues, ni poissons ou toute autre espèce marine. Louis Thelva, pêcheur de la région, affirme que c’est avec un pincement au coeur qu’il constate les dégâts. « Cela fait 45 ans que suis pêcheur et que je fréquente cette région. Je n’ai jamais vu une telle chose. »
Le pêcheur souligne que cette région abritait un banc d’algues, où on trouvait aussi des palourdes. De même, les poissons venaient s’y nourrir. « Aujourd’hui il n’y a plus rien. De la boue s’est déposée sur les algues. Tout est mort. »
Louis Thelva reconnaît la prompte réaction des garde-côtes de la localité qui ont tout de suite alerté le ministère de l’Environnement sur la question. À ce niveau, on soutient que cette accumulation de boue relève d’un événement « naturel » et que le ministère de la Pêche est en train de faire le monitoring des lieux.
Au Centre de Recherche d’Albion, on affiche la même sérénité : « Le 30 juin, nous avons effectué une visite dans la région de Grand Anse, Petit Anse, Shandrani et Le Chaland, après avoir été alertés par les garde-côtes d’une possible pollution. Nous n’avons rien trouvé de suspect sur place. Des échantillons ont tout de même été prélevés aux fins d’analyse », nous explique-t-on.
Les pêcheurs, eux, ne cachent pas leurs appréhensions pour l’avenir. « Auparavant, il y avait de la canne à sucre sur ce terrain en pente. On a enlevé les plantations pour effectuer des travaux. Que se passera-t-il aux prochaines averses ? »
Airports of Mauritius se veut rassurante et explique que des mesures ont été prises, pour éviter d’autres déversements boueux à Blue Bay (voir hors-texte).
Louis Thelva se demande, lui, dans combien de temps la mer à cet endroit retrouvera son état naturel. « Lorsque la marée est basse, on navigue dans une eau boueuse et stagnante », regrette-t-il.