Le Blue Penny Museum a sorti cette semaine le petit livre qui accompagne l’exposition temporaire consacrée au goni, d’accès libre et encore visible ici jusqu’au 3 octobre, avant qu’elle ne parte pour La Réunion à l’écomusée Stella Matutina, partenaire du projet. Offrant à la fois des repères de micro-histoire industrielle, des éléments ethnologiques sur les habitudes qui se sont nouées autour d’un matériau, et ouvrant la voie à l’imaginaire de deux plasticiens, l’expo Goni redonne à cette matière souvent méprisée, toute sa puissance symbolique.
Goni est non seulement une exposition mais aussi un ouvrage depuis cette semaine d’environ trente-cinq pages, qui rappelle les principales étapes du développement et de la disparition à Maurice de l’industrie des gonis, ces sacs en toile d’aloès qui habitaient le quotidien mauricien jusqu’à l’invasion du plastique. Il présente également le Réunionnais Jean-Bernard Grondin et la Mauricienne Sabrina Kathan, les plasticiens ont fait de ce matériau à la fois une source et un support de création.
Le livre « Goni » se distingue d’emblée par sa couverture entoilée d’un tissage grossier en fibre naturelle, réalisée spécialement pour l’occasion. Aloès en pleine floraison dans la nature luxuriante, vue des quais de Port-Louis dans la première moitié du XXe siècle, ou encore dhobi très spéciales lavant la fibre d’aloès pour la débarrasser de sa pulpe, dockers en train de charger un bateau dans le port… Les gravures ou photographies d’époque illustrent pour une large part la première vie du goni : sa confection ainsi que le premier et principal usage auquel il était destiné, à savoir le transport de marchandise.
Mais la part des images (et objets dans l’exposition) consacrée à sa seconde vie est tout aussi importante et particulièrement représentative de l’inventivité humaine telle qu’elle se pratiquait au quotidien. Si le goni est méprisé dans le langage courant comme matériau sans valeur (pa mem enn goni li ena lor so ledo, etc.), les multiples usages auxquels il se prêtait montrent au contraire ses nombreuses propriétés, qui ne tenaient pas seulement à sa solidité et sa grande longévité.
Aloès transformé
À Maurice, il a représenté une industrie, du jour où un procédé d’extraction de la fibre d’aloès a pu être mis en place. À partir de 1871, Maurice a exporté du goni en aloès au lieu d’importer les sacs de jute du Bengale, et dans sa période la plus florissante, cette activité a concerné quelque 8 000 employés… Mais la mise en place du système du vrac à la fin des années 70, pour le stockage et l’embarquement du sucre dans le port, puis le développement à outrance de l’emballage en plastique lui ont réglé son sort en deux ou trois décennies.
Ce matériau était omniprésent autant dans l’emballage et le transport des marchandises que dans la vie quotidienne pendant plus d’un siècle à Maurice. Des objets, documents visuels ou écrits, et quelques explications nous le rappellent de vitrine en cimaise. Les outils du manutentionnaire, tels que le “rouk”, ce pic dont il se servait pour attraper les sacs sans s’irriter les mains à la rugosité de la fibre, sont exposés sous vitrine. Le sac en goni cicatrise par lui-même, rebouchant instantanément sous la pression de son contenant, le trou qui a pu y être formé par le testeur du contrôleur de marchandise, cette petite pelle en pointe qui permet de prélever un échantillon. Surtout, il laissait la marchandise respirer, évitant le pourrissement sur les longs trajets en bateau.
Sa seconde vie montre son extraordinaire longévité et sa solidité à toute épreuve qui permettait d’en faire aussi bien un paillasson que l’enveloppe d’un matelas fourré de paille, des chaussons, des bandes molletières pour les coupeurs de canne, capuche et sac de récolte à la fois pour les ouvrières du thé ou encore couverture imprégné d’eau pour les fruits et légumes au marché qu’il maintenait au frais… Paillasson ou serpillière, matelas ou vêtement du pauvre, le goni a été de génération en génération recyclé, reprisé, ravaudé et transformé, grâce à sa polyvalence et la souplesse qui lui était propre.
Mémoire et imaginaire
S’il a quasiment disparu de nos vies, il demeure dans l’imaginaire un symbole rustique particulièrement puissant, régulièrement utilisé dans le design et les arts plastiques. D’ailleurs, à la nouvelle exposition de l’Institut d’art contemporain de l’océan indien Material matters, l’artiste et activiste sud-africain Mawande Ka Zenzile montre un buste martyrisé entièrement enveloppé de goni. Matériau du transport, le goni transcende les frontières par sa puissance symbolique.
Jean-Bernard Grondin a été quotidiennement confronté au sac en toile dans le cadre de son métier de postier, ce matériau lui rappelant le goni de son enfance. Aussi dans sa vie parallèle d’artiste l’a-t-il rapidement considéré simultanément comme support et source d’inspiration. Souvent il le coud et l’assemble reprenant artistiquement le geste de son père, pêcheur de métier, qu’il a vu remonter ses filets jusqu’à sa disparition. Il préserve souvent le format et les imprimés d’origine du sac sur lequel il fait apparaître une forme simplifiée de poisson ou d’oeil, cercle ou coeur, entourée d’un bourrelet ou d’une tresse de fibre à l’intérieur de laquelle une couleur dense macule la toile, le noir intense du basalte ou l’incandescence de la lave en fusion du volcan dont cet habitant de La Plaine-des-Cafres est familier.
Sabrina Kathan pratique quant à elle le moulage en plâtre et le bas-relief auquel elle donne ici un nouveau sens par l’ajout de la toile de goni qui adopte ici différentes fonctions. Les formes saillantes de plusieurs visages, ressemblants mais différents, donnent du relief à l’enveloppe en goni qui les couvre ou les entoure selon les cas. En colonne ou en pyramide, les visages sont alignés tels des marchandises sous la toile, nous renvoyant symboliquement aux temps honni de l’esclavage et aussi à celui terriblement actuel, des réfugiés entassés dans quelques containers ou camions réfrigérés.
Parfois, sous la pression, la toile se fend, laissant apparaître la vérité du visage en plâtre, visage que l’artiste a parfois peint en bleu ou en vert, allusions aux océans traversés qui ont englouti leur lot de passagers. Ailleurs, vision positive et de plus en plus individualisée, le goni enturbanne un visage qui sort littéralement d’un cadre doré imitant le style ancien. Recouvert d’une couche d’or, ce visage devenant unique en son cadre, prend métaphoriquement de la valeur, mais si unique soit-il, il garde encore le caractère impersonnel d’un moulage sans regard, sans expression, anonyme. À quand l’affirmation de l’être ?