Présent dans la littérature mythologique ne serait-ce qu’à travers le voile infini de Draupadi, symbole de la pureté qu’il est impossible d’enlever, le sari existe assurément depuis au moins 5 000 ans. L’initiative du Blue Penny Museum et de son conservateur Emmanuel Richon de consacrer une exposition et un catalogue à ce vêtement si emblématique de la culture indienne rend justice à un objet qui concerne autant les occasions rares que le quotidien le plus banal, un objet qui identifie l’Inde dans sa diversité grâce aux nombreux motifs qui l’ornent d’une région à l’autre, l’objet d’une industrie florissante depuis des siècles et enfin aussi un objet d’inspiration littéraire et mythologique. À découvrir gratuitement jusqu’au 28 février.
Le livre accompagnant l’exposition écrit par Emmanuel Richon vient combler la niche encore très peu explorée du sari comme thème d’ouvrages en français. Il n’est en revanche pas rare de trouver des romans incluant ce mot dans leur titre, à commencer par le fameux Sari vert d’Ananda Devi, puis le Sari rouge de V.V. Ganeshanantha, le Vendeur de saris de Rupa Bajwa, Le mystère du sari rouge, Un sari couleur boue, etc. Difficile de trouver un équivalent de garde-robe occidentale aussi présent dans la littérature francophone… L’autre trait fascinant de ce lé de tissu long de trois à huit mètres réside dans son ancienneté. Le sari a traversé les siècles sans fondamentalement changer de forme ou d’usage, alors que la plupart des vêtements se sont littéralement transformés pour s’adapter aux nouveaux modes de vie dans la plupart des pays, marquant aussi souvent la domination d’une culture sur une autre.
L’espace gratuit du musée du Blue Penny expose ainsi environ quatre-vingt saris, tantôt sur mannequin, tantôt sous vitrine ou encore directement au mur, étalant leurs motifs, pliés en deux sur un manche en bois. Leur diversité et la complexité de leur tissages et ornementations illustrent les variations temporelles et spatiales que ce vêtement le plus célèbre de l’Inde connaît. Malgré leur exceptionnelle ancestralité dans les habitudes vestimentaires, les saris anciens demeurent extrêmement rares, ne remontant guère au-delà du XIXe siècle. Leur conservation est notamment rendue difficile par la rapide dégradation des fibres naturelles qui les composent. Dans cette exposition, l’étoffe la plus ancienne est venue rappeler le mariage en 1928 d’une aïeule mauricienne de famille brahmane. Ce tissu aux fibres distendues par endroit est une fine mousseline bengalie blanche, brodée de fils d’or et d’argent…
Le sari comme arme politique
Dépourvu de coutures et de points de fixation, le sari se porte et tient en veillant cependant à le réajuster de temps à autre, en épousant et exploitant les courbes du corps. Aussi est-ce peut-être en raison de cette symbiose avec le corps qu’il est devenu un symbole de féminité traversant les âges sans faillir, même si aujourd’hui, il commence à céder la place à des tenues réputées plus pratiques et relativement asexuées telle que le shalwar kamiz et quelques autres.
Nous sommes bien placés à Maurice pour savoir que le sari se porte aussi en dehors de l’Inde, comme au Bangladesh, au Népal ou au Sri-Lanka. Alors que le colon anglais a voulu imposer son industrie, la résistance s’est articulée en Inde autour du mouvement swadeshi qui s’est élevé contre les taxes appliquées à l’époque aux produits locaux. N’oublions pas surtout que Gandhi a amené sa révolution des consciences et défendu l’Indépendance de l’Inde en faisant du tissage à domicile une revendication politique. Le sari et le métier devenaient les emblèmes de l’Inde indépendante. Plus tard, Indira Gandhi marquera de sa silhouette singulière la présence de cette nation sur la scène mondiale parmi les non alignés. Et d’ailleurs, une façon particulière de porter le sari, le style “nivi”, a incarné l’idée de la nation, alors que jusqu’ici les pratiques en ce domaine étaient toutes régionales…
L’artisanat textile s’est redéployé en Inde après la seconde guerre mondiale, étant représenté aujourd’hui par quelque six millions de tisserands qui oeuvrent sur environ trois millions de métiers à tisser. Le sari représente le quart de la production textile indienne.
Quand il remonte plus loin dans le temps, l’auteur du catalogue montre que les chatoyances de ce vêtement ont tellement séduit en Europe qu’elles ont ruiné l’industrie textile européenne de l’époque. Subissant cette terrible concurrence d’une pratique beaucoup plus avancée et sophistiquée que la leur, les tisseurs européens ont alors été obligés de revoir entièrement leur fabrication.
Navettes, cartes et chimie
L’espionnage industriel est venu renforcer leurs desseins. Des décennies après l’invention de la navette volante qui a permis de croiser plus facilement des fils de différentes couleurs, le métier Jacquard basé sur un système de cartes perforées et inventé en France allait permettre un boum industriel, avec un seul tisserand derrière chaque métier. Aujourd’hui encore, la plupart des saris produits en Inde le sont sur ce type de métier. Une teinture synthétique, l’aniline, est elle aussi venue révolutionner la confection de tissus imposant sa suprématie à la fin du XIXe.
Cette exposition a été rendue possible grâce à l’intersession de la Haute commission indienne, particulièrement de l’épouse de l’ambassadeur, Deepa Seetharam, qui a fourni une grande partie des saris exposés qu’elle collecte de toutes les régions de l’Inde. Jetha Tulsidas a fourni le reste. Le métier exposé, sur lequel des démonstrations ont été faites au début de l’exposition avec le concours d’un tisserand indien, vient de la Grande Péninsule. Car aussi étonnant que cela puisse paraître, le tissage ne s’est jamais développé ici. Peut-être d’ailleurs parce que les femmes mauriciennes ont maintenu dans leurs habitudes le choix de tissus liés à la région d’origine de leurs ancêtres.
D’un sari à l’autre, le visiteur découvre dans cette exposition que la diversité des pratiques de tissage et de broderie est infinie, relevant certes des traditions régionales, mais aussi de l’évolution dans le temps vers des tissages et motifs parfois très contemporains. De nos jours, les actrices indiennes influencent considérablement les modes et pratiques dans le domaine du sari, imposant leurs motifs modernes à celles qui peuvent se le permettre. Aussi critère de variation, chaque instant de la vie a son sari : le sari de mariage rouge ou vert selon les régions, le sari de prière, le sari de travail, etc. En chaque circonstance, ces vêtements si féminins ont fasciné de tous temps les voyageurs explorateurs et poètes. Charles Baudelaire évoque ainsi « des costumes qui sont pour les yeux une ivresse ».