Le Board of Investment (BOI), présenté comme l’une des plus prestigieuses institutions du gouvernement en matière de promotion des investissements étrangers à Maurice, se trouve depuis la semaine dernière dans l’oeil d’un véritable cyclone. La question qui se pose est si le BOI a été transformé en une usine à sous par certains « petits copains et gros coquins ». La Central CID a initié une enquête de grande envergure sur un réseau de fraude, d’escroquerie et de pots-de-vin pour l’octroi des Residence Permits à des ressortissants étrangers avec un tarif minimal de Rs 100 000 par permis. A ce stade, le bilan de l’enquête est : un couple de Français, Martial Tokuard, âgé de 61 ans et son épouse, inculpés provisoirement de faux et usage de faux, un officier du BOI, Avinash Roy, interrogé par la police et en congé forcé avec la piste menant au cerveau au sein du BOI et tirant les ficelles de ce racket déjà balisée.
Martial et Eliane Tokuard, qui s’étaient installés dans la région de Grand-Baie depuis janvier dernier, n’avaient aucune raison de se douter dimanche dernier qu’ils allaient être à la base du démantèlement d’un système d’escroquerie et de fraude bien huilée au BOI. Ils s’étaient présentés au comptoir de l’Emigration du Sir Seewoosagur Ramgoolam International Airport pour retourner en France avant de revenir à Maurice pour des affaires, car ils étaient déjà détenteurs de permis de résidence.
Tout devait basculer quand l’officier du Passport and Immigration Office de service a servi aux deux ressortissants français en partance un Notice of Objection to Departure. Ils furent placés en détention policière le temps qu’une escouade du Central CID arrive à l’aéroport pour les prendre en charge. Ils furent transférés aux Casernes centrales pour des besoins d’interrogatoire au sujet de leur demande de permis de résidence traitée par le Board of Investment.
La surprise du couple Tokuard était totale en apprenant qu’ils sont accusés d’avoir soumis de fausses garanties bancaires dans leur dossier pour soutenir leur demande au BOI. Ils se rendirent compte de la superchérie quand ils furent confrontés aux documents incriminés en possession de la police, soit trois garanties bancaires, dont deux de Rs 100 000 et une troisième d’un montant de Rs 1 750 000.
Première fausse note, Martial et Eliane Tokuard ne reconnaissent pas ces documents bancaires car ils ne sont nullement clients de ces deux banques commerciales opérant à Maurice. Leurs comptes sont opérés dans d’autres banques commerciales. Ils sont catégoriques à ce sujet et apportent des preuves irréfutables.
Mais depuis le début de cette affaire, il y a quelques semaines de cela, le Passport and Immigration Office, qui a découvert le pot-aux-roses, avait confirmé que ces documents étaient des faux. Même s’ils avaient pris le soin d’apposer les estampilles des banques concernées sur les documents avec la signature des employés de banque, les faussaires ont commis une grave erreur dans leur empressement. Ils avaient inscrit sur les documents les mêmes numéros de comptes pour les deux banques commerciales, un détail des plus invraisemblables.
Il est un fait que chaque banque commerciale a un système différent d’identification et de numérotation de comptes de leurs clients. Week-End n’a pas été en mesure de confirmer officiellement si les trente dossiers de demandes de permis de résidence faisant l’objet d’enquête de la part du Central CID portent ces mêmes numéros de comptes bancaires.
Martial Tokuard nie les accusations portées contre lui et consigne sa version des faits. Il affirme qu’ayant atteint l’âge de la retraite, il a pris la décision de venir s’installer à Maurice vu les facilités offertes et les conditions existantes. La clé de l’enquête de la police reste le contact établi entre le couple de ressortissants français et les « facilitateurs » du réseau du BOI. Mais il n’est pas à écarter que ces rabatteurs du BOI opèrent dès l’aéroport à l’arrivée des clients potentiels pour des permis de résidence.
Le retraité français ajoute que lors de la première rencontre, le représentant du BOI a tout simplement déclaré : « Il nous faut seulement Rs 100 000 et nous nous occupons du reste. Aucun souci à faire pour les documents, surtout les garanties bancaires, exigés officiellement ». Martial Tokuard avoue qu’il n’avait jamais mis les pieds dans les locaux du Board of Investment au No 1, Cathedral Square.
« J’ai rencontré le dénommé Max (nom de code du contact du BOI) dans le couloir menant au bureau du BOI », ajoute le sexagénaire lors de son interrogatoire. Puis, en mars dernier, il devait recevoir un appel du même Max pour un autre rendez-vous au même endroit. Lors de cette rencontre, Max avait remis au couple un récépissé officiel du BOI attestant que le dossier de permis de résidence a été traité officiellement. Ce document émis par le BOI confirme formellement les liens entre les agents et le cerveau haut placé opérant au QG du BOI.
« Max nous a même accompagnés au bureau du Passport and Immigration Office à Port-Louis pour les dernières démarches avant l’octroi subséquent du permis de résidence », poursuit Martial Tokuard. Ultérieurement, un examen minutieux des documents remis au Passport and Immigration Office devait révéler le top de l’iceberg du scandale du BOI et une première démarche policière a été de loger une Objection to Departure contre le couple interpellé dimanche dernier, le temps de réunir les preuves formelles de cette escroquerie et de cette fraude.
Des recoupements d’informations de sources concordantes indiquent que dans la seule filière des permis de résidence, pas moins d’une trentaine de ressortissants étrangers, dont des Français et des Sud-Africains, pourrraient se retrouver dans la situation compromettante de Tokuard. Le Central CID soupçonne que ce réseau pourrait également toucher l’octroi d’autres permis comme les Occupational Permits et Investment Permits.
Au cours de la semaine écoulée, un premier officier du BOI, Avinash Roy, a été entendu longuement par le Central CID au sujet de cette affaire. Une perquisition a été effectuée à son domicile. Jusque-là, il n’a pas été inquiété outre mesure par les limiers du Central CID. Toutefois, il a dû prendre un congé forcé imposé par la direction générale du BOI le temps que durera l’enquête. Une première prise pour éviter toute tentative de « tamper with evidence » au BOI.
Le Central CID, qui travaille sur des informations de nature extrêmement sensible n’écarte pas la possibilité d’autres arrestations dans les jours à venir en vue de remonter au cerveau avec des retombées sur d’autres organismes, comme la Tourism Authority, qui traite avec les ressortissants étrangers investissant dans le tourisme.
Emporté par cette tourmente, le BOI a émis un communiqué officiel en fin de semaine pour déclarer qu’elle compte collaborer entièrement avec la police en vue de faire la lumière sur ce nouveau scandale, dont les ramifications pourraient s’étendre jusqu’au délit de Money Laundering sous le Financial and Anti-Money Laundering Act avec la Financial Intelligence Unit et l’Independent Commission Against Corruption (ICAC), prête à prendre le relais du Central CID, qui ne compte pas lâcher la proie du BOI assez facilement…