Pratiquement toutes les sociétés du monde ont un problème de  gouvernance. Celle-ci  couvre un ensemble de pratiques tant dans la sphère publique que celle des entreprises et est intrinsèquement liée au sens et à l’essence de la politique. Cela signifie donc qu’il faut  mener une lutte sans merci contre  la fraude, la corruption et d’autres  pratiques associées comme la discrimination clientéliste qu’on a tendance à trop banaliser. Il y a une société à assainir. Un pays à nettoyer. Il s’agit là d’une opération d’envergure touchant de nombreuses  institutions, les esprits et les mentalités.
Morale et socio-politique
La  bonne gouvernance s’appuie sur des principes fondamentaux que sont  l’équité, l’éthique et la moralité publique. D’abord elle s’inscrit dans le registre de l’égalité des droits et des chances et de ce fait est aux antipodes des pratiques discriminatoires – que ce soit de genre, de race ou de caste. La bonne gouvernance s’inscrit aussi en faux contre le favoritisme, le népotisme, le clanisme, le clientélisme tant dans les institutions privées que publiques. Le récent rapport de l’Equal Opportunity Commission (EOC) dénonçant les pratiques discriminatoires dans la fonction publique et para publique ne doit pas occulter le fait que dans les entreprises du privé la méritocratie est encore trop bafouée au niveau du recrutement, de la promotion et de la rémunération. Les pratiques concrètes de gestion des ressources humaines dans de trop nombreuses entreprises sont encore contraires aux valeurs déclarées de ces mêmes entreprises. Les déclinaisons et manifestations de ce qu’il convient d’appeler l’épidermocratie doivent être identifiées comme l’expression d’un mal contre lequel il faut lutter sans relâche. Et au diable tous ceux qui tentent par moult rationalisations et  justifications de défendre l’indéfendable et de justifier l’injustifiable. Il faut aussi dire qu’aucune communauté n’a le monopole de l’épidermocratie.
Dans de nombreux pays au monde, y compris dans les démocraties dites avancées, il existe des formes plus ou moins avancées d’Etats clientélistes. Parfois ils se muent en Etats  prédateurs au service des dirigeants politiques du jour et de leurs clans. A Maurice, le mécanisme de  reproduction des élites dirigeantes est encore viciée par les contradictions entre la « bourgeoisie historique » et les différentes factions de la nouvelle bourgeoise, dont la  « bourgeoisie d’Etat ». Catherine Boudet, sociologue spécialisée sur Maurice, explique avec le concept de « consociation » l’entente entre les élites au détriment du reste de la population, entente qui piétine l’idéal démocratique.
Dans le secteur public les manquements aux good practices sont, accountability oblige, plus visibles. Le dernier rapport de l’EOC sur la fonction publique est sans équivoque sur le biais communal et castéiste des pratiques qui y ont cours. Dans le privé, s’il y a eu d’indéniable progrès dans certaines grosses entreprises, dont celles familiales et associées au grand capital,  il reste encore beaucoup à faire. Le poids de l’histoire est encore  pesant.  On ne mesure pas suffisamment l’impact désastreux des manquements à la bonne gouvernance. Cela est vécu et ressenti comme une exclusion en interne qui met à mal le principe de l’égalité citoyenne, et avec, l’identification à la république. Les frustrations qui en découlent nourrissent les identifications primaires et les ethno-populismes avec les risques associés de dérives menaçant la cohésion sociale, l’unité nationale et le vivre-ensemble. Surtout en temps de crise des opportunités et de rareté des moyens comme c’est le cas aujourd’hui, et pour quelque temps encore.
A Maurice, la corruption, personne ne peut le nier, constitue aujourd’hui un réel et sérieux problème.  Réussir une politique de bonne gouvernance passe par la volonté et le soutien de la population. Dans ce contexte, de nombreux observateurs de la société mauricienne n’hésitent pas à mettre en exergue la mentalité de « rod so bout » qui s’est profondément ancrée dans nos moeurs au point où on trouve normale la pratique des passe-droits, la corruption, le favoritisme de même que le clientélisme. Des récents sondages ont aussi révélé des choses choquantes sur la façon dont les jeunes voient la corruption. C’est dire que la mise en oeuvre d’une vraie politique de bonne gouvernance passe aussi par une campagne méthodique, faite de manière intelligente, pour sensibiliser la population quant au fait que la corruption tue, qu’elle nuit à l’intérêt général, qu’elle bloque le développement. Que les seuls bénéficiaires sont les corrupteurs et les corrompus. La grande question est de savoir qui seront les initiateurs d’une telle campagne.  
La bonne gouvernance, dont celle des entreprises, est à l’agenda depuis près d’une quinzaine  d’années. Au niveau institutionnel national, nous sommes passés de l’Economic Crime Office à l’ICAC. Cette dernière existe depuis quinze ans mais elle peine avec ses sérieux manquements et son déficit de crédibilité. Aujourd’hui, il est question de l’englober dans une autre institution, le Serious Fraud Office.
La bonne gouvernance c’est aussi les problématiques complexes et délicates comme le financement des partis politiques, la déclaration complète des avoirs pour lutter contre l’enrichissement occulte, la limitation à deux mandats pour des postes clés comme ceux de premier ministre et de président de la république. Il y a encore beaucoup à faire pour améliorer le good corporate governance. L’EOC mérite un bilan critique pour la rendre plus performante dans le respect de ses objectifs tout comme il faut voir comment mettre fin à des  pratiques scandaleuses de dilapidation du patrimoine public sous couvert d’une conception pervertie de la démocratisation de l’économie.
Certes, il faut des législations appropriées et une volonté politique sans faille pour promouvoir activement la bonne gouvernance ; mais  ceux faisant partie des élites, toutes sphères confondues, doivent donner l’exemple et montrer la voie. Il existe cependant un sérieux déficit dans ce secteur et c’est là que le bât blesse. La bonne gouvernance est un enjeu de modernité. Du lipservicing sur la question ne fera pas l’affaire. Malheureusement, nous avons bien peur que c’est ce à quoi nous aurons affaire.