Des ouvriers sur le chantier de construction de la Bramer House à Ébène sous la responsabilité générale de la firme Ireko l’ont échappé bel en fin de matinée de mercredi. Il est 11 heures 15. Un immense échafaudage, installé sur une centaine de mètres de long et 50 mètres de hauteur, soit une douzaine d’étages, s’est écroulé en un clin d’oeil. Aussi vite qu’un château de cartes. 19 ouvriers du chantier travaillant pour le compte d’Ireko et de trois autres sous-contracteurs sont retirés des décombres constitués d’un amas de tuyaux abîmés. Ayant essuyé des blessures de divers degrés, ils sont dirigés d’urgence vers la clinique privée Apollo Bramwell pour des premiers sois.
L’expérience reste des plus traumatisantes pour la cinquantaine d’ouvriers qui avaient pour tâche ce mercredi matin de procéder au démantèlement de l’échafaudage. C’est l’explication fournie par le General Manager d’Ireko à la police avant la déposition du Site Manager au ministère du Travail et des Relations industrielles. En guise de mesure de sécurité et pour les besoins d’enquête, un Prohibition Order a été émis en vue d’interdire toute activité sur le chantier.
Des 19 blessés, six sont toujours sous observation médicale alors que l’état de santé d’un des ouvriers blessés inspire des inquiétudes. Pour le reste, le traumatisme et l’inquiétude sont toujours de mise. Sauf qu’ils sont sains et saufs. De l’avis des témoins oculaires de ce grave accident de travail, ces ouvriers sont revenus de loin et certains ont bénéficié d’un véritable coup de veine. « Nek ti pé trouv dimoune pé balansé lor ésafodaz ki ti pé gréné », ne cessaient de répéter les premiers témoins accourus sur place.
Jonathan Ravina, 28 ans, travaille sur ce chantier depuis seulement un mois. Encore sous l’effet du choc, ce père de famille tente  de comprendre ce qui s’est passé ce mercredi matin. Il était suspendu à l’échafaudage au niveau du 11e étage quand cet accident s’est produit. Il doit son salut à un geste unique : il est resté solidement accroché à son harnais.
« Nou ti a kat en tou pé travay lor 11e étage. Nou ti pé démonte ésafodaz-la. Enn kout nou senti li bouzé, aret en plas apré li koumans gréné », se rappelle-t-il. Il était impuissant devant le cours des événements. « Pa ti kapav fer nanyen. Enn sel kout monn retrouve moi dan vide. Pé balansé ek mo ceinture. Monn zis akros mo ceinture ek enn grille ki ti pré ek moi », poursuit cet ouvrier, qui continue à récupérer de ces quelques secondes qui auraient pu changer le cours de sa vie.
S’il a eu le reflexe d’accrocher sa ceinture pour maintenir son équilibre, un de ses camarades a eu moins de chance que lui. Néanmoins, il aura la présence d’esprit d’aller porter secours à celui-ci malgré sa position des plus inconfortables. « Tou finn passe vite. Mo zis koné ki ceinture enn mo kamarade inn kassé. Li ti pé koumans tombé kan monn dir li apiye so lipied lor mo zépol. Nou finn ress apendan koumsa, akrosé ek sa grille-la juska ki secours finn vini », ajoute Jonathan Ravina
« Dan sa ler la, ou per ou abriti. Pa koné ki pou fer. Kriyé ? Ress emplas ? Tini pas bouzé ? » autant de questions qui le tourmentaient. Toutefois, Jonathan Ravat s’en est sorti avec de légères égratinures sur tout le corps. Il a pu regagner son domicile le jour même de l’accident après avour reçu des soins à Apollo Bramwell. « Aster-la, mo kapav dire mo senti moi mieux. Mo latet ti pé extra fatigué deux jours après sa accident-la », confie-t-il.
De son côté, Louis Kersley Fricot, 23 ans, se trouve être parmi les plus jeunes sur le chantier. Il est encore abasourdi par les conséquences de l’écroulement de l’échafaudage. Cela fait deux semaines qu’il travaille sur ce chantier. « Nou ti pren travay ver 8h sa jour-la. Mo ti lor 10e étaz avec lézot kamarad kan sa accident-la finn arrivé. Nou ti pé nettoye enn grille », indique-t-il.
Une scène qu’il ne cesse de revivre dans sa tête. « Mo nek tan klak », lâche-t-il. Avant de poursuivre : « Pas kompran ki ti pé arrivé ». Dans un instinct de survie, ce jeune ouvrier n’aura le temps que d’attacher sa ceinture. « Mo accroche mo ceinture, ek monn ress apendan lerla », souligne-t-il. Un geste auquel il doit probablement son salut puisqu’il s’en est sorti avec des blessures mineures aux genoux.
Un autre jeune ouvrier, préférant garder l’anonymat, a eu moins de chance que ses collègues. Il était toujours hospitalisé au moment où il se confiait à Week-End au téléphone. Peu bavard, il reviendra brièvement l’accident. « Mo ti lor 12e étaz ek kat lézot. Enn coup mo nek senti échafaudage-la versé. Monn saute lor enn main courante ek monn accroché ziska séki sécours vini », raconte-t-il. Il a eu des blessures aux épaules et concède qu’il a beaucoup de mal à trouver le sommeil. D’une part en raison de la douleur physique et de l’autre en raison du traumatisme qu’il a subi.
Ce nouvel accident, dont les conséquences auraient pu être plus graves, est venu remettre en perspective toute l’équation de la sécurité au travail. Le ministre du Travail, Shakeel Mohamed, fidèle à son habitude, a dégainé très vite. Pour ne pas dire plus vite que son ombre, comme Lucky Luke. Aux journalistes présents sur les lieux de l’accident à la mi-journée mercredi, il ne mâchait pas ses mots.
« Encore un accident de travail qui aurait pu être évité. L’un des premiers constats est que les points d’ancrage étaient trop faibles. Les employeurs doivent comprendre que le profit ne devrait pas avoir préséance sur la sécurité », a vociféré en substance Shakeel Mohamed en brandissant la menace d’amendements à la loi du Travail si nécessaire. De leur côté, les ouvriers du chantier de la Bramer House, un des porte-drapeau du conglomérat BAI à Ébène, attendent de voir le ministre passer à l’acte dans les meilleurs délais pour leur sécurité quotidienne…