Avec une dégringolade de 7,7% de la livre sterling par rapport à la roupie en une nuit, la monnaie britannique cotée sous la barre des Rs 50, vendredi matin, et des appréhensions d’une évolution encore à la baisse du taux de change de l’Euro, Brexit s’est forcé un passage dans le paysage économique mauricien. Le prochain Budget Speech pour l’exercice financier 2016/17 du ministre des Finances, Pravind Jugnauth, devra être la prochaine étape quantifiant les répercussions du retrait de la Grande-Bretagne de l’Union européenne sur Maurice. Le Conseil des ministres qui a pris la décision d’instituer un comité interministériel, présidé par le ministre des Finances, a l’intention de « look into and make recommendations on the repercussion of the exit of the United Kingdom from the European Union ». Toutefois, dans l’immédiat, Brexit se conjugue avec l’instabilité et l’incertitude pour les opérateurs économiques exportant exclusivement vers la Grande-Bretagne, ou encore facturées en livres sterling et dans une grande mesure ceux entretenant des relations avec les pays de l’Union européenne. Instabilité avec les mouvements erratiques sur le tableau de change. Incertitudes quant à la nouvelle architecture des options de Market Access à être négociées par la Grande-Bretagne avec l’Union européenne et les conséquences pour Maurice et les pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP).
Dans le camp du gouvernement, tout en concédant que le Brexit se traduira par des effets néfastes sur le plan économique, l’on se veut rassurant. Le principal argument mis en avant lors de la première réunion de concertation entre le gouvernement, représenté par le ministre des Finances, et le secteur privé, vendredi, est que la Breathing Space, la période de transition, est de 27 mois, soit au moins trois mois de statu quo pour la nomination du successeur de David Cameron au No 10 Downing Street et ensuite les 24 mois prévus dans l’Article 50 du Traité de l’Union européenne sur la demande de divorce de tout État membre.
Néanmoins, des spécialistes en la matière attirent l’attention contre toute attitude condescendante compte tenu du calendrier des échéances économiques pour Maurice. « A partir de 2017, les autorités mauriciennes n’auront pas à s’occuper que du Brexit. Avec la révision du Double Taxation Avoidance Tax Treaty avec l’Inde, un major overhaul of the offshore sector is in the pipeline et sans oublier que 2017 sera également l’année de l’abolition des quotas d’exportation de sucre sur le marché européen. Autant de dossiers économiques d’envergure, qui retiendront l’attention », affirment-ils au chapitre du timing.
D’autre part, que ce soit du côté de la Banque de Maurice ou de Business Mauritius, le consensus dégagé d’urgence est que « the volatility of the exchange rate of the rupee (£ and Euros) will be a major challenge in the coming months ». Le monitoring des taux de change ne concernera pas que la livre sterling, mais également l’euro en raison des effets de contagion économique et des risques potentiels de récession dans cette zone.
Ainsi, la Banque de Maurice, qui a assuré au cours de ces deux derniers mois un tracking de la volatilité sur le marché financier international, est passée à l’étape de close watch depuis l’annonce des résultats du référendum en Grande-Bretagne, vendredi matin. Dans une première analyse, la Banque centrale est arrivée à la conclusion que « should the need arise, the Bank stands ready to take measures as appropriate to protect the best economic interests of Mauritius in the circumstance ». Soit la confirmation que le danger existe toujours au niveau du taux de change vu qu’en fin de la semaine écoulée « the pound sterling plunged to a record level against the US dollar since 1985. The Euro has depreciated significantly against the US dollar, among other currencies. Consequently, the price of gold has gone up ».
Dans un autre ordre d’idées, la Banque de Maurice se vante d’avoir anticipé la tendance baissière pour protéger le niveau de réserves en devises étrangères. « Having had the foresight, the Bank had recently raised the proportion of gold and US dollar in the foreign exchange reserves and concurrently reduced exposures to the pound sterling », se félicite-t-on du côté de la rue Sir William Newton dans un communiqué tout en faisant comprendre que « at this juncture, it is difficult to make an assessment of the extent and duration of the uncertainty and of the impact of Brexit on the global economy. The global economy could face a prolonged period of uncertainty ».
De son côté, dans une Preliminary Brexit Impact Analysis, la société d’experts-conseils Axys Stockbroking réclame la prudence pour des interventions de placement à la Bourse de Maurice sur des actions dans les secteurs des banques, de l’hôtellerie, des exportations alimentaires et du textile, soit ceux qui sont susceptibles d’être affectés par la première vague des effets du divorce entre Londres et Bruxelles. « The immediate impact will be felt at a micro-level by UK-dependent exporters and hoteliers following the GBP’s plunge to 30 year low »,  avertit cette société d’experts-conseils.
Impact sur le secteur du tourisme
Se penchant sur les effets du Brexit sur trois filières d’activités économiques, à savoir les exportations, le tourisme et le Foreign Direct Investment (FDI), Axys Stockbroking évalue le manque à gagner à court terme avec la dégringolade de la livre sterling à quelque Rs 1,2 milliard. Mais à terme, la tendance pourrait être autrement plus compromettante, car cette société avoue que « the impact could be heavier in the medium term should the United Kingdom and the European Union enter into economic recession in the coming months ».
Avec la Grande-Bretagne, représentant 10% du marché touristique et un bon élève en terme de recettes brutes, la baisse de la livre sterling pourrait représenter un shortfall de Rs 355 millions, soit 0,7% des revenus, cette année. A court terme, les opérateurs dans le secteur touristique devront se préparer à enregistrer une baisse dans les recettes et également dans le nombre des arrivées  de Grande-Bretagne et d’Europe. L’impact sera davantage ressenti par les établissements hôteliers avec un focus spécial sur la clientèle britannique.
Pour conclure au chapitre du tourisme, Axys note que « unless the Euro drops further, the Brexit is poised to have minimal effect on Euro receipts given that current rates are higher than 2015’s Rs 39 average. In the medium term, we expect a slip back to recession for UK and EU to impact on tourist arrivals and in turn hotel profitability ». Les acteurs dans le tourisme sont avertis des dangers qui les guettent dans la mesure où le Deputy Prime Minister et ministre du Tourisme, Xavier-Luc Duval, a annoncé lors de la récente assemblée générale de l’Association des Hôtels et Restaurants de l’Ile Maurice (AHRIM) la fin du gel pour la construction de nouveaux hôtels.
De leur côté, les exportations mauriciennes vers la Grande-Bretagne devraient enregistrer une baisse d’au moins un point dans leurs recettes, soit Rs 750 millions. Axys ne prévoit pas de réduction sensible dans le volume des exportations sur le marché britannique, le manque à gagner n’étant que la conséquence dans le mouvement du taux de change. Cette analyse est partagée par la Mauritius Export Association (MEXA), qui se fonde sur un dernier relevé des carnets de commande des producteurs de textile et même dans le Seafood Hub. Ces informations devront être confirmées en début de semaine et les derniers détails communiqués à Business Mauritius dans le cadre d’un audit Post-Brexit. Ils devront prévoir d’opérer avec des squeezed margins.
Que ce soit au sein d’Axys, du côté des opérateurs économiques et même au sein du gouvernement, l’on met l’accent sur le poids en baisse de la Grande-Bretagne dans les échanges commerciaux de Maurice. « Mauritius enjoys a trade surplus with the UK which has slid from 2.9% of GDP in 2011 to 1.8% in 2015 mainly due to the fact that exports towards the UK have shrunk at an annualized rate of 3.7% since 2011. UK once represented 20% of Mauritian export market but in 2015 constituted 12.6% of total exports», dit Axys.
Même son de cloche après la réunion gouvernement/secteur privé, vendredi. Le communiqué émis par le ministère des Finances fait ressortir que « the share of our total exports to the UK has dropped from 34 percent in 2008 to 12.6 percent in 2015 stemming, inter alia, from our market diversification strategy. Mauritius exports denominated in UK Pound Sterling which was 18 percent in 2008 has declined to 6 percent in 2015 ». Force est de constater que selon les arrangements en vigueur, les exportations de sucre vers l’Europe sont payées en euros.
L’impact du Brexit sera présenté encore plus minimal au chapitre des Foreign Direct Investments, soit une baisse de Rs 50 millions sur un potentiel de moins de Rs 1 milliard. Les analystes d’Axys sont d’avis que « Brexit is unlikely to have any significant impact on FDI flows. That said, with an expected fall in UK real-estate prices, perhaps British demand for Mauritian properties could increase. Between 2011 and 2014, FDI into real-estate schemes averaged 27% but stood at a massive 72% in 2015. »
« Nous sommes en présence de plusieurs scénarios »
Sur un plan général, les observateurs économiques se gardent de commenter la performance du taux de croissance dans la conjoncture. « Il y a le fait que le statu quo sera de mise en terme de Market Access pour les exportations mauriciennes avant que le nouveau Premier ministre britannique ne déclenche les procédures sous l’Article 50 du Traité de l’Union européenne. Nous serons alors presque au dernier trimestre de cette année. L’impact sur le taux de croissance devrait être minime alors que l’on doit s’attendre à prendre de plein fouet les effets en 2017 et aussi dans l’éventualité d’une récession en Grande-Bretagne et dans la zone Euro. Avec pour conséquence que la reprise économique pourrait être grandement handicapée », fait-on comprendre dans les milieux d’affaires autorisés.
Et au directeur général de Business Mauritius, Raj Makoond, de rajouter que « nous avons à faire face à un Major Challenge pour renouer avec un taux de croissance plus robuste pour le décollage économique ».
Effectivement, le moyen terme toujours caractérisé par une incertitude qui continue à préoccuper capitaines de l’industrie et décideurs politiques. « Nous sommes en présence de plusieurs scénarios, mais tout dépendra des négociations à venir entre la Grande-Bretagne et l’Union européenne. Nous avons besoin de savoir quel type d’arrangement sera agréé dans le cadre de ce divorce que tout un chacun veut que ce soit aussi Smooth que possible. Il y a des options sans compter les discussions prévues entre les Britanniques et les Etats-Unis, et également avec la République populaire de Chine, l’Inde et l’Organisation mondiale du Commerce », souligne le directeur général de Business Mauritius.
D’autres sources évoquent la possibilité d’un « trade arrangement whereby the EU of 28 comes to 27 and engages in a Free Trade Area with the UK with a comprehensive goods and services cover. This would safeguard the trade relations between the UK and its partners and ensure that all commitments taken collectively by the 28 remain untouched. The UK would lose access to financial support as well as stop contributing to the EU budget ».
Le directeur général de Business Mauritius revient à la charge au sujet de la sauvegarde des intérêts des pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique. « Il aurait été plus facile de maintenir les préférences dans le cadre des Accords de Partenariat Economique (APE). Maurice fait partie d’un Interim Partnership Agreement dans la région d’Afrique australe. This will be the easiest way to safeguard the interest of ACP countries », suggère-t-il sachant très bien que jusqu’ici, Bruxelles a fait preuve d’indifférence pour conclure des négociations, qui sont gelées depuis 2011. La preuve se trouve dans la déclaration du ministre de l’Agro-Industrie, Mahen Seeruttun, mardi, à l’Assemblée nationale, au sujet de l’état des relations EU/ACP.
La posture libérale de la Grande-Bretagne en matière de négociations commerciales est un autre facteur à être Doctored In the Negotiations Matrix en prévision de la prochaine étape. « Over time, the UK has always adopted a liberal approach in trade including  agriculture and has been in the forefront to overhaul the Common Agricultural Policy (CAP). Regarding sugar, the UK has two corner stones: first, alignment of prices on the world market, which in fact the EU also has adopted as stance. Second, sourcing of sugar for Tate & Lyle from the cheapest source so that refining is profitable and can compete with beet sugar where British Sugar ( beet producer) is one of the most competitive concern worldwide. Additionally, post 2017, the EU would be at par with Brazil in sugar production costs », fait comprendre ce spécialiste des négociations commerciales que ce soit à Bruxelles avec les Européens ou à Genève au niveau de l’Organisation du Commerce (OMC) n’ont pas de secrets.
En dépit de la démarche de l’Hôtel du gouvernement visant à calmer le jeu sur le front du Brexit, le feu couve sous les cendres.