Prématuré ! Ce qualificatif est utilisé d’abord par le Premier ministre, sir Anerood Jugnauth, pour faire comprendre que le moment n’est nullement approprié pour se pencher sur les répercussions d’un éventuel retrait de la Grande-Bretagne de l’Union européenne (Brexit) car le référendum ne se déroulera que le jeudi 23 juin. De son côté, le leader de l’opposition, Paul Bérenger, a mis fin prématurément aux échanges, soit à 11 heures 54 à la pendule de l’hémicycle, avec une bonne dizaine de minutes d’avance, sur les retombées pour l’économie de Maurice suite à la confirmation d’un éventuel Brexit. Tout au long des interpellations supplémentaires, il n’a pas manqué de faire état de son étonnement devant le manque de préparatifs évident du gouvernement sur cette question majeure, tout en martelant que « gouverner, c’est prévoir ». À un certain moment, le Leader of the House a tout simplement lâché sans crier gare : « Le leader de l’opposition est si prévoyant avec ‘gouverner, c’est prévoir’ qu’il se retrouve aujourd’hui de l’autre côté de la Chambre. » Cette remarque à l’emporte-pièce de sir Anerood n’a pas été appréciée par Paul Bérenger, qui a fait comprendre qu’« avec ce genre d’attitude, cela ne vaut pas la peine de poursuivre avec la PNQ ». Et la Chambre devait passer tout de suite à la tranche du Prime Minister’s Question Time.
Il faut dire que de ce qu’on pouvait constater de la galerie de la presse, c’est l’une des rares fois où le Premier ministre débarque au sein de l’hémicycle pas aussi bien préparé pour répondre à une PNQ du leader de l’opposition. Pour l’une des rares fois, pour ne pas dire la première fois, il s’est installé à sa place en début de séance alors qu’il n’avait pas encore entre ses mains la copie de la réponse liminaire à la PNQ sur le Brexit. Le secrétaire au Cabinet et chef de la Fonction publique Sattyaved Seebaluck, et le Special Adviser, Dev Beekarry, avaient déjà pris place dans la galerie des officiels.
En l’absence du Chief Whip, Mahen Jhugroo, sir Anerood devait se tourner vers sa droite pour chercher de l’aide. « Mo pa ankor gayn repons mo PNQ », devait-il faire comprendre ; sur ce, le vice-Premier ministre et ministre des Terres, Showkutally Soodhun, devait quitter sa place pour « jouer au pompier ». Le Deputy Prime Minister, Xavier-Luc Duval, devait faire des signes désespérés en direction de la présidence de l’Assemblée nationale pour faire comprendre subtilement qu’il y a un « petit problème » avec la réponse. Entre-temps, le secrétaire au Cabinet et le Special Adviser devaient quitter l’hémicycle pour s’enquérir de la situation.  Toutefois, la réponse, qui n’a pas atterri de manière prématurée entre les mains de qui de droit, fut remise à sir Anerood « Just In Time » alors que le Clerk terminait la litanie du début de la séance.
Tout en soulignant qu’il est quelque peu trop tôt pour évoquer les conséquences du retrait de la Grande-Bretagne de l’Union européenne, le Premier ministre se dit convaincu de pouvoir compter sur les « long standing and friendly relationship » avec la Grande-Bretagne aussi bien que sur les « strong diplomatic ties and trade relationship ». Il a rappelé le poids de la Grande-Bretagne au plan économique sur Maurice, notamment des exportations de 52 000 tonnes de sucre l’année dernière, de Rs 6,6 milliards de produits textiles, de Rs 2,8 milliards de conserves de thon avec quelque 130 000 touristes britanniques, visitant Maurice, soit le troisième marché pour ce pilier économique.
« Je suis confiant que ces relations entre Maurice et la Grande-Bretagne survivront tout éventuel Brexit, s’il se matérialisait. Le retrait de la Grande-Bretagne de l’Union européenne se traduira par des conséquences pour tous les pays du monde, y compris Maurice… Our exports may be affected », a-t-il poursuivi en substance en ajoutant qu’à ce stade, il n’a pas encore institué de comité interministériel sous sa présidence pour évaluer les conséquences de ce développement et prendre des mesures qui s’imposent. Des consultations informelles ont eu lieu avec le secteur privé, sans plus.
Sir Anerood a fait comprendre que les efforts de diversification de l’économie ont réduit la dépendance de Maurice sur la Grande-Bretagne ou encore l’Europe dans le secteur touristique compte tenu d’une approche Look East, soutenue par l’initiative d’Air Corridor entre l’Asie et l’Afrique. Un éventuel Brexit aura pour conséquence que la Grande-Bretagne devra renégocier les accords commerciaux en vigueur dans le cadre d’un nouveau partenariat avec les Etats-membres de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) au cours d’une période de transition de deux ans. En conclusion à sa réponse liminaire, il a fait un appel à des contributions de la part de tout un chacun pour des « constructive proposals on the way forward » avec toute confirmation du Brexit après le référendum du jeudi 23 en Grande-Bretagne.
Bérenger : Par rapport au Brexit, au vu d’un éventuel retrait de la Grande-Bretagne de l’Union européenne et des retombées pour Maurice sur le plan diplomatique, commercial et économique, le Premier ministre peut-il révéler à la Chambre s’il a déjà présidé un comité interministériel à ce sujet et indiquer s’il y a eu également des consultations; de révéler l’impact de cette éventualité sur les exportations de sucre, de produits textiles, de conserves de thon et de fruits, sur le secteur touristique; si Maurice a déjà évoqué le dossier avec les partenaires du groupe des pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP) ? Le Premier ministre peut-il révéler qui avait représenté Maurice lors du 8e sommet des chefs d’État et de gouvernement des ACP en juin de cette année et au symposium pour marquer le 40e anniversaire des ACP en juin de l’année dernière ?
SAJ : La question est un peu prématurée. La Grande-Bretagne n’est pas encore sortie de l’Union européenne. Mais, permettez-moi de rappeler les relations amicales de longue date qui lient Maurice à la Grande-Bretagne. Nous avons, depuis l’Indépendance, entretenu de forts liens diplomatiques et commerciaux avec l’Angleterre, même avant que celle-ci n’accède à la communauté européenne. Nos exportations vers l’Angleterre étaient de Rs 11 milliards alors que les importations se chiffraient à Rs 4 milliards en 2015. Nos exportations totales de sucre pour la coupe de 2015 s’élevaient à 52 000 tonnes. Les exportations de textile et de vêtements s’élevaient à Rs 2,8 milliards. Quelque 130 000 touristes anglais ont visité Maurice l’an dernier et l’Angleterre représente le troisième pays avec le plus d’arrivées touristiques à Maurice. Nos avenues de coopération s’étendent aussi à l’éducation, la santé et d’autres secteurs. Je suis confiant que nos relations avec l’Angleterre résisteront à l’épreuve au-delà d’un éventuel Brexit.
Une sortie de l’Angleterre de l’Union européenne aura à coup sûr des conséquences, non seulement sur Maurice mais sur le monde entier, particulièrement ceux qui ont des accords de coopération directs avec l’Union européenne, incluant l’Angleterre.
S’agissant de la première partie de la question, aucun comité interministériel sur le Brexit n’a été tenu de manière officielle. En revanche, des consultations informelles ont eu lieu avec le secteur privé sur les éventuelles retombées du Brexit. Ces discussions sont continuelles et la question figure à l’agenda du prochain Joint Public-Private Sector Steering Committee que je préside.
S’agissant de deuxième partie de la question, nos exportations vers le marché britannique peuvent être affectées si les avantages de l’Interim Economic Partnership Agreement qui apporte un “duty and quota free market access” à Maurice sur le marché britannique sont enlevés. Toutefois, nous ne croyons pas que cela soit susceptible de se produire étant donné que même si la Grande-Bretagne se retire de l’Union européenne, il y aurait une période transitionnelle de deux ans durant lesquelles la Grande-Bretagne devrait respecter ses obligations. Durant cette période de transition, nous chercherons à transposer les engagements de l’Angleterre sous l’Interim Economic Partnership en un nouvel accord.
Concernant le tourisme, nous ciblons maintenant de nouveaux marchés à travers le nouveau couloir aérien et des marchés existants en croissance, principalement l’Asie. Ce qui permettra de compenser tout manque à gagner des arrivées d’Europe qui ont déjà chuté de 67 % en 2000 à 54 % en 2015 alors que parallèlement, le nombre total d’arrivées touristiques a augmenté de manière importante de 657 000 en 2000 à 1,15 million en 2015.
Ceci est une preuve tangible que Maurice est en train de diversifier son industrie touristique. Nous attendons en effet environ 55 000 nouvelles arrivées d’Asie cette année grâce au couloir aérien Afrique-Maurice-Singapour-Asie et d’autres mesures initiées dans ce contexte. Toutefois, nous contrôlerons tout impact qu’une dévaluation potentielle de l’euro ou d’un éventuel renforcement de la livre sterling pourrait avoir.
Maurice soulèvera cette question à l’assemblée parlementaire conjointe ACP-EU qui a lieu en ce moment. Des discussions informelles ont eu lieu entre le groupe ACP à Bruxelles et l’Union européenne.
Le ministre de l’Agro-industrie, Mahen Seeruttun, a dirigé la délégation mauricienne au 8e ACP Summit of Heads of State and Heads of Government tenu en juin 2016 et Maurice était représentée par l’ambassadeur Koonjul et le personnel de l’ambassade mauricienne à Bruxelles au 40e symposium de l’ACP à Bruxelles en juin 2015.
Il n’y a pas de certitude sur les conséquences économiques exactes du Brexit et les points de vue varient quant à, par exemple, s’il y aurait des pertes permanentes pour la Grande-Bretagne avec une réduction de son GDP par 2,25 % ou alors si cela pourrait mener vers une Grande-Bretagne plus prospère. La Grande-Bretagne devrait-elle se retirer de l’Union européenne, elle aurait non seulement à renégocier ses obligations en tant que membre de l’Union européenne mais elle devrait vraisemblablement établir un nouveau partenariat avec les autres États membres de la WTO. Toutefois, c’est une procédure complexe et qui engendrera de nombreuses négociations. L’article 50 du traité de l’Union européenne stipule : « The Treaties shall cease to apply to the State in question from the date of entry into force of the withdrawal agreement or, failing that, two years after the notification, unless the European council in agreement with the member state concerned, unanimously decides to extend this period. »
Etant donné que la question soulevée par le leader de l’opposition est d’intérêt national, nous devrions tous venir avec des propositions constructives sur les moyens de sauvegarder les intérêts de Maurice et établir une nouvelle stratégie pour nos relations économiques avec la Grande-Bretagne. Pour être plus précis, à aujourd’hui, la Grande-Bretagne ne peut établir aucun accord avec Maurice sans l’approbation de l’Union européenne. Dans le cas du Brexit, l’Angleterre pourrait établir des accords bilatéraux. Nous devons capitaliser sur de telles possibilités.
Bérenger : Je crois avoir entendu le Premier ministre dire que c’est prématuré. Mais le référendum en Grande-Bretagne sur le Brexit est dans neuf jours. Je suis quelque peu surpris qu’à ce jour, le gouvernement n’ait pas cru nécessaire de mettre sur pied un comité interministériel pour se pencher sur les répercussions du retrait de la Grande-Bretagne de l’Union européenne. Le Premier ministre ne croit-il pas que le moment est venu pour entreprendre des consultations formelles sur cette question au sein du gouvernement ou encore avec le secteur privé ?
SAJ : Nous allons le faire quand cela interviendra. We can’t have the funeral before death.
Bérenger : Gouverner, c’est prévoir. Et ce genre d’attitude adoptée par le gouvernement… Dans sa réponse plus tôt, le Premier ministre a cité l’article 50 du Traité de l’Union européenne selon lequel “the Treaties shall cease to apply to the State in question from the date of entry into force of the withdrawal agreement or, failing that, two years after the notification, unless the European council in agreement with the member state concerned, unanimously decides to extend this period”. Mais dans le cas du Brexit, le Premier ministre est-il au courant que la période de deux ans est la maximale même si elle peut être étendue ; It is not a minimum and anything can happen. Is he aware of that ?
SAJ : Il y a une période de transition, qu’elle soit minimale ou maximale. It is a fact. Nous devons négocier au cours de ces deux ans.
Bérenger : Je suis surpris qu’il n’y a pas eu de négociations sous la présidence du Premier ministre au sujet des alternatives avec le Brexit. Il est un fait qu’en cas de retrait de la Grande-Bretagne de l’Union européenne, Londres pourrrait être tenté d’emprunter la Norway Route, soit se joindre à la Free Trade Area avec d’autres pays ?
SAJ : Nous aurons à négocier avec la Grande-Bretagne. Cela ne voudra pas dire que nous n’allons pas pouvoir négocier avec l’Union européenne.
Bérenger : Le Premier ministre est-il au courant qu’en cas de Brexit et que si Londres décide de se joindre à la Free Trade Area avec la Norvège et Liechtenstein, la situation deviendra encore plus difficile pour Maurice vu que les règles d’origine sont encore plus rigoureuses par rapport à celles en vigueur au sein de l’Union européenne ?
SAJ : Depuis la crise de 2011, nous avions engagé un processus de diversification de l’économie. (Il consulte une feuille de papier transmise par ses conseillers.) Nous aurons une réunion avec l’EFTA et nous soulèverons la question.
Bérenger : Si la Grande Bretagne opte pour la Norway Route en se joignant à la Free Trade Area, il y a cette question de règles d’origine, qui pourraient être un handicap. N’est-ce pas la responsabilité du gouvernement de prévoir ?
SAJ : (Il prend son temps pour répondre.) Nous nous sommes déjà tournés vers d’autres régions comme le Moyen-Orient, l’Afrique et l’Asie pour le commerce et les investissements.
Bérenger : La Grande-Bretagne est un marché majeur pour le tourisme. C’est le cas pour d’autres secteurs économiques. Le Premier ministre ne croit-il pas que le moment est venu pour ouvrir des consultations formelles avec le secteur privé pour évaluer les répercussions du Brexit sur ces différentes filières économiques ?
SAJ : Nous avons eu des discussions informelles. But we will not take decisions unless things happen. Toute la question de la décision de Londres par rapport à la Free Trade Area et aux règles d’origines sera étudiée…
Bérenger : A-t-on procédé à une évaluation du Brexit sur les Accords de partenariat économique entre les ACP et l’Union européenne. Peut-on savoir si cette question a été abordée au récent sommet des chefs d’Etat et de gouvernement des ACP en Papouasie Nouvelle Guinée ? Que se passera-t-il au sujet des Accords de partenariat économique en cas de Brexit ?
SAJ : As I have said it’s premature to take any decision.
Bérenger : Certes, il y a le partenariat économique entre l’Union européenne et les ACP.  Mais il y a une chose plus fondamentale. L’Accord de Cotonou arrivera à terme en 2020. Four short years. Sait-on quel sera l’impact du Brexit sur les relations ACP/EU et l’Accord de Cotonou ?
SAJ : Cette question aurait dû être posée au ministre. Quand l’Accord de Cotonou arrivera à terme, nous aurons à renégocier.
Bérenger : Bien sûr, la question peut être posée au ministre. C’est pourquoi il est important d’avoir un comité interministériel sous la présidence du Premier ministre pour se pencher sous les aspects. Lors du sommet de Papouasie Nouvelle Guinée, qui s’est tenu ce mois-ci, un Eminent Group of Personalities présidé par le président Obasanjo du Nigeria, il a été question de deux rapports qui ont été soumis. Puis-je demander au Premier ministre si ces rapports seront déposés sur la table de l’Assemblée nationale ?
SAJ : La question doit être adressée au ministre. The leader of the opposition is so prévoyant. Gouverner c’est prévoir, dit-il, that he is sitting on the other side of the House…
Bérenger (visiblement agacé par la tournure des événements, il met fin aux échanges) : I don’t have questions with that kind of attitude.
Il est 11 heures 54 à la pendule de l’hémicycle alors que les échanges sur la PNQ durent jusqu’à 12 h 05 au plus tôt d’habitude et même plus.