À quatre jours du référendum sur le Brexit, soit le retrait de la Grande-Bretagne de l’Union européenne, les dés sont loin d’être jetés quant à l’issue de cette consultation populaire. Toutefois, indépendamment de ce que prédisent les sondages, il ne fait qu’aucun doute que les premiers résultats du référendum en Grande-Bretagne annoncés jeudi seront suivis avec une attention redoublée vu les risques pour le marché financier et l’économie mondiale en général. D’ailleurs, dans un ultime dash en vue de redresser la barre en faveur de ceux qui veulent le maintien de la Grande-Bretagne au sein de l’UE, le dernier Country Report 16/167 du Fonds monétaire international sur la Grande-Bretagne balise les risques et dangers d’un éventuel Brexit (voir encadré plus loin). À Maurice, les opérateurs économiques, que ce soit dans les secteurs du sucre, du textile et du seafood, avec à leur tête l’organisation patronale, Business Mauritius, cachent difficilement leurs préoccupations, voire leurs inquiétudes, en cas d’une victoire du camp de Brexit jeudi. Mais déjà, ils attirent l’attention sur des effets néfastes conjugués d’un affaiblissement de l’euro et de la livre sterling sans compter les incertitudes liées à la période de transition d’un maximum de deux ans pour la renégociation des Market Access Agreements pour des exportations mauriciennes. Dans le camp politique, la parade affichée par le Premier ministre, sir Anerood Jugnauth, au sujet du caractère prématuré de tout débat sur les conséquences du Brexit sur l’économie mauricienne aura été de courte durée vu les contacts poussés établis entre le gouvernement et le secteur privé à ce chapitre depuis cette semaine. Il reste un fait que, depuis, le débat est lancé qu’on le veuille ou non. De son côté, le leader de l’opposition, Paul Bérenger, sans vouloir verser dans un alarmisme de quat’sous, n’a pas manqué de souligner qu’un retrait de la Grande-Bretagne de l’UE et son éventuelle adhésion à l’European Free Trade Agreement (EFTA), la Norway Route comme il l’appelle, pèsera de tout son poids pour les exportations mauriciennes étant donné que les règles d’origine sont plus contraignantes que celles adoptées par l’UE.
Dans l’immédiat, la crainte majeure au sein du secteur privé porte sur l’évolution du taux de change de l’euro et de la livre sterling dans la configuration de la confirmation du divorce entre Londres et Bruxelles à la conclusion du vote de jeudi en Grande-Bretagne, dont la campagne a été marquée par le meurtre de sang froid, jeudi, de la parlementaire britannique Jo Cox. Tous les spécialistes politiques ou économiques prédisent que les premières répercussions d’un Brexit Yes Vote se feront sentir au tableau du taux de change de l’euro et de la livre sterling.
« Dans une configuration favorable au Brexit, le premier clignotant restera le taux de change de roupie mauricienne par rapport à la livre sterling et à l’euro. Une grande partie des exportations de Maurice est libellée en euro et en livre sterling. Avec moins de roupies générées par ces deux devises, les opérateurs mauriciens seront très mal lotis en terme de profitabilité », avertit Raj Makoond, directeur général de Business Mauritius, récusant une approche alarmiste.
« Avec la crise financière de 2008, nous avons fait face à ce phénomène catastrophique sur le plan du taux de change et il ne sert à rien de se boucher les yeux, même si le vote n’est pas encore décidé », poursuit-il au sujet de la première vague d’impacts du Brexit sur l’économie mauricienne. Le sucre avec le prix de 419 euros la tonne, le textile et les exportations de thon du seafood hub ne sont nullement immunisés d’un euro ou d’une livre sterling faibles. L’industrie touristique ne sera pas épargnée compte tenu du poids de la Grande-Bretagne en tant que pourvoyeur de touristes pour Maurice.
Dans cette perspective, les informations fournies mardi par le Premier ministre à la PNQ de Paul Bérenger permettent de mieux assimiler l’équation du taux de change de la roupie avec la livre sterling principalement, soit des recettes d’exportations de plus de Rs 11 milliards chaque année, sans compter l’apport à l’industrie touristique. « Our total sugar exports to the UK for the 2015 crop amounted to 52, 000 tons. Textile and clothing exports stood at MRU 6 billion, while processed tuna exports amounted to MRU 2.8 billion. Some 130, 000 tourists visited Mauritius last year from the UK and the UK stands third in terms of tourist arrivals », a indiqué sir Anerood.
Séquelles
Mais l’équation du Brexit ne s’arrête pas au seul taux de change de ces devises européennes avec moins de roupies en retour. Un consensus se dégage par rapport aux séquelles sur les Market Access Agreements pour les exportations, même si le chef du gouvernement préfère être plus nuancés à ce chapitre. « Our exports on the UK market may be affected if the benefits of the Interim Economic Partnership Agreement which provides duty and quota free market access to Mauritius on the UK Market, by virtue of its membership in the EU, are removed. However, we do not believe that this is likely to happen, given that even if the UK were to exit the EU, there would be a transitional period of two years during which the UK would be expected to respect its obligations. During that transitional period, we would seek to transpose the commitments of the UK under the Interim Economic Partnership Agreement into a new arrangement », dira sir Anerood comme pour ne pas jeter de l’huile sur le feu.
Dans le camp des opérateurs économiques du privé et surtout au sein de Business Mauritius, qui se voit propulsé aux premières logés du Brexit Debate, l’on partage un avis différent. « Tout le monde reconnaît que le volet du Market Access reste très complexe et même hors de contrôle d’une petite économie comme Maurice. C’est vrai que l’Article 50 du Traité de l’Union européenne fixe le délai de tout retrait pour une période de deux ans avec une possibilité d’extension, mais ne définit pas les modalités subséquentes. Force est de constater que les accès préférentiels des exportations de Maurice en Grande-Bretagne ne se font qu’à travers l’Union européenne suite à des accords de nature multilatérale comme l’Accord de Cotonou. Dans un éventuel scénario de Brexit, la question qui se pose est si Maurice entamera des négociations pour l’accès au marché britannique sur le plan bilatéral ou par le truchement du groupe de pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP). Ce n’est pas tout de décider si Maurice décide de négocier sur le plan bilatéral ou en tant que membre du groupe ACP. Londres aura également son mot à dire au sujet de la formule et de la plateforme pour les négociations de Market Access. La Grande-Bretagne privilégiera-t-elle le plan bilatéral ou les négociations avec des États membres du Commonwealth pour les nouveaux arrangements préférentiels », se demande le directeur général de Business Mauritius, alors que les commentateurs les plus perfides ajoutent que « would it be useful to review the old Commonwealth agreements ».
En dépit de son déni de Brexit à l’Assemblée nationale mardi, le Premier ministre a ouvert une autre piste extrêmement sensible tout en concédant le caractère complexe des négociations à venir. « Should there be an exit of the UK, the latter would have not only to renegotiate all its obligations undertaken as a member of the European Union but it would also in all likelihood have to establish a new partnership with other WTO Member States. However, this is a complex procedure and will entail multiple toute naïveté.
Casse-tête
Et à Raj Makoond de prendre le relais pour souligner que « les accords de marché de la Grande-Bretagne au niveau de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) sont à travers l’Union européenne. Les nouveaux arrangements à l’OMC dépendront des négociations avec l’UE. C’est complexe et maintenant quand nous devons nous interroger sur la position qu’adoptera le groupe ACT en cas de Brexit, le casse-tête est encore plus évident ».
Dans une tentative de provoquer un approfondissement du débat sur les conséquences d’un éventuel Brexit sur l’économie mauricienne, le leader de l’opposition est passé par la formule de la PNQ. Même si la tentative a avorté avec une répartie des plus provocantes de sir Anerood à l’encontre de Paul Bérenger, la réflexion est lancée, le leader du MMM se montrant davantage préoccupé par la voie qu’empruntera la Grande-Bretagne en cas de retrait de l’UE. Le choix quasi automatique de la Grande-Bretagne de se joindre à l’European Free Trade Area, comprenant des Etats membres comme la Suisse, la Norvège, l’Islande et le Liechtenstein ne devrait pas être à l’avantage des échanges commerciaux pour Maurice.
Et pour cause. Les règles d’origine applicables à l’entrée du Europe Free Trade Agreement ne sont pas aussi flexibles que celles de l’UE. « If the UK opts out of the European Union as such the intention apparently is for them to join the Free Trade Area which already has as Members Iceland, Liechtenstein and Norway mainly. Is the Rt.hon. Prime Minister aware that, if that takes place, then there will be impact on our exports because the rules of origin in that organisation are not at all the same as the rules of origin between the European Union and the ACP countries ? » se demande encore Paul Bérenger. Il s’est également inquiété du fait que l’Accord de Cotoniu interviendra en 2020 avec des risques pas encore évalués pour les intérêts des ACP.
À ce stade, tout un chacun s’accorde à dire que la conjoncture se conjugue à l’incertitude quant à l’issue du référendum pour le Brexit de jeudi ou encore à l’architecture des négociations pour le Market Access avec toute séparation entre Londres et Bruxelles consommée éventuellement. Mais à Maurice, en dépit des apparences, le gouvernement et le secteur privé se préparent déjà à se présenter « as a team » pour négocier en faveur des intérêts commerciaux et économiques, comme cela a été le cas jusqu’ici, tout en misant sur l’esprit d’ouverture des Anglais en matière de politique commerciale.
D’ailleurs, le Premier ministre a fait appel à cette approche quand il a trouvé que « we all need to come up with constructive proposals on the way forward to safeguard the interests of Mauritius and chart a new strategy for our future economic relationships with the United Kingdom. To be precise, as at now the UK cannot enter into any bilateral agreement with Mauritius without the approval of the European Union. Upon Brexit, the UK would be able to straightaway enter into such bilateral agreements. We need to capitalise on such possibilities and this is where the contributions of one and all will be essential. »
Première étape du suspense jeudi prochain…