Maurice a connu un parcours économique honorable dans le passé mais ses récentes performances sont jugées modestes cela alors que l’avenir paraît incertain. Le pays doit pouvoir bâtir sur les résultats enregistrés jusqu’ici et savoir développer une capacité d’adaptation à un environnement économique en évolution constante. Tel est l’essentiel du message transmis hier par l’économiste Pierre Dinan, dans sa présentation à une Briefing session « organisée, hier après-midi, à l’hôtel The Link, Ebène, par la branche mauricienne de la Society of Chartered Accountants. Le gouverneur de la Banque de Maurice, Manou Bheenick, est également intervenu lors de cette rencontre.
Pierre Dinan a, dans son exposé, situé les enjeux, tant au plan interne qu’externe, pour l’économie mauricienne, proposant des solutions possibles pour que Maurice poursuive dans la voie d’un développement de qualité et assurer un bon équilibre entre la croissance et ses besoins sociaux, condition indispensable pour atteindre un niveau de vie élevé et durable. Dressant d’abord le profil de l’économie nationale, Pierre Dinan a indiqué que sur la période 2007-2011, Maurice a enregistré une croissance moyenne de 4,6 %, un taux d’inflation moyen de 5,8 % alors que les taux de l’épargne et de l’investissement ont atteint 17,8 % et 25,2 % respectivement. Toujours au niveau macro-économique, le déficit budgétaire pour 2011 est estimé à 4,3 % alors que la dette publique à fin décembre 2010 s’élevait à Rs 180 milliards, soit 60,7 % du Produit intérieur brut (PIB). Au plan sectoriel, les données brutes présentées par l’économiste montrent un apport conséquent du secteur des services à l’économie : les services financiers contribuant pour 10 %, précédant le tourisme (hôtels-restaurants seulement) avec 8,5 %, le secteur des business activities (dont l’immobilier) avec 7,5 % et les nouvelles technologies de l’information et de la communication (6,4 %). Concernant le secteur manufacturier, on relève les 11,4 % des industries domestiques par rapport aux 6,8 % des industries tournées vers l’exportation.
Pierre Dinan a observé que les revenus par tête d’habitant à Maurice sont passés de 225 dollars en 1968 à 7 500 dollars en 2011. Il estime que le pays a connu une transition démographique réussie au cours des quatre dernières décennies. La croissance moyenne de la population s’est élevée à 1,1 % par an, celle de l’économie à 9,3 % alors que la croissance des revenus par habitant a été de 8,1 % annuellement. Le taux de chômage a régressé, passant de 20 % en 1968 à 7,8 % en 2010.
Cependant, a souligné l’économiste, il y a de nombreux enjeux au plan local sur lesquels une attention particulière doit être accordée. Il note, en premier lieu, au niveau de la démographie, une baisse des taux de fertilité et de mortalité. L’espérance de vie est en hausse : soit 77 ans chez les femmes et 70 ans chez les hommes. Le vieillissement de la population est un enjeu important. « Activity rate of working age (59,8 %) population must go up », a-t-il fait ressortir. La productivité au niveau de l’économie nationale dans son ensemble est en dessous des attentes. Des améliorations sont requises dans les secteurs agricoles et les services alors que l’économie s’inquiète du repli du ratio entre la productivité du capital et la productivité de la main-d’oeuvre dans les secteurs manufacturiers et d’exportation.
Exportations vs importations
Autre question soulevée par Pierre Dinan : l’écart grandissant entre les recettes d’exportation et le coût des importations. Le déficit de la balance des comptes courants est passé de Rs 9,6 milliards en 2005 à Rs 24,7 milliards en 2010, soit de 5 % à 8,2 % du PIB. Pierre Dinan a fait état de l’impact de ce déficit sur nos réserves en devises et de la nécessité de booster les exportations de biens et services. Il fait également référence aux enjeux dans les secteurs réels de l’économie, appelant à une diversification des marchés et produits, au développement des compétences dans les TICs, au développement de Maurice comme plateforme d’investissement tourné vers les pays africains. Les problèmes au niveau des secteurs de l’énergie (forte dépendance sur les produits pétroliers et le charbon importés) et de l’eau (écart grandissant entre la production et la consommation de l’eau potable) sont également évoqués.
Au plan externe, les enjeux sont aussi multiples, a fait remarquer l’intervenant. Le centre de gravité de l’économie mondiale est en train de passer vers le sud-est asiatique. Les devises fortes (dollar, euro et sterling) semblent prendre une courbe descendante. Au vu des difficultés rencontrées par les économies américaines et de la zone euro, il y a définitivement des dommages collatéraux pour les marchés d’exportation de Maurice, cela alors que les risques d’un retour au protectionnisme dans le domaine du commerce international sont toujours existants. Pierre Dinan a aussi parlé du vieillissement de la population en Europe, en Asie, entre autres, ainsi que de l’impact du HIV sur l’espérance de vie en Afrique plus particulièrement.
Face à un tel contexte local et international, quelles sont les solutions possibles à adopter pour assurer un développement soutenu de l’économie mauricienne. Pierre Dinan a proposé plusieurs pistes. Au niveau des politiques, il préconise une diversification des produits et marchés pour l’ensemble des secteurs productifs « avec un soutien actif de la diplomatie économique » et l’organisation de missions de prospection. Des études en profondeur des marchés sont nécessaires en s’appesantissant surtout sur les risques-pays, l’État de droit, l’environnement des affaires, les normes culturelles et la qualité de la gouvernance politique et des entreprises.
La modernisation des secteurs de l’agriculture et de la pêche constitue une solution possible. Pierre Dinan a préconisé une implication effective des institutions de soutien de l’État dans cet exercice et la disponibilité de plans financiers, voire de certaines subventions justifiées, pour accompagner les agriculteurs. Il pense qu’il y a besoin de regroupement et de formation des planteurs, de relance des coopératives, de synergie entre agriculteurs et opérateurs hôteliers. L’économiste a insisté sur une politique d’éducation et de formation professionnelle répondant aux besoins nationaux et qui contribue à l’éradication de la pauvreté. Il est d’opinion qu’il faut impérativement régler le « CPE conundrum ».
Concernant l’infrastructure, il a proposé une politique pour renforcer les capacités dans les secteurs de l’énergie, de l’eau, des services portuaires et des cités ouvrières. Il a recommandé dans la foulée que la gestion du Central Electricity Board et de la Cargo Handling Corporation soit confiée à des entreprises privées. Pierre Dinan a estimé qu’il y a un besoin de relever la qualité de la gouvernance dans le secteur public et dans les entreprises. Le rapport annuel du directeur de l’Audit doit, selon lui, déboucher sur des mesures correctives et les corps para-publics doivent être protégés contre toute intervention ministérielle.
En conclusion, Pierre Dinan a fait comprendre que Maurice doit pouvoir construire sur ses bonnes performances passées pour avancer et s’adapter à un environnement économique international changeant. Il considère que la responsabilité de trouver les solutions aux problèmes internes doit être partagée par la communauté des affaires, les syndicats, la société civile et les corps religieux mais c’est le leadership politique qui doit servir de force motrice.