18 août 2008. Une date à marquer d’une pierre blanche dans l’histoire du sport mauricien. En ce jour béni, sur le ring du Palais des Travailleurs à Beijing en Chine, un boxeur mauricien, du haut de ses 30 ans, entrait de plain-pied dans la légende en devenant le tout premier sportif mauricien, et l’unique à ce jour, à décrocher une médaille olympique. Surnommé alors The Mauritian Magician ou encore The Creole Crusher, Bruno Julie se trouvait alors au panthéon.

Cependant, tout au long de ces dix dernières années, la triste réalité l’a rattrapé. Bien que déçu, voire désabusé des fausses promesses, de l’absence de reconnaissance de sa performance hors pair et des difficultés pour décrocher un emploi, le médaillé de bronze ne veut garder aucune rancune envers personne. Reste qu’il garde encore des regrets, qui seront sans doute éternels, de sa demi-finale perdue à Beijing.

Bruno Julie, cela fait exactement dix ans aujourd’hui que vous avez décroché la médaille de bronze aux Jeux Olympiques de Beijing. Que retenez-vous de ce combat disputé face au Vénézuélien Hector Rangel ?
J’étais fort psychologiquement au moment de pénétrer sur le ring, car je savais que toute l’île Maurice était derrière moi. Ce combat, je l’avais déjà disputé dans la tête depuis la veille au soir. C’était comme cela que je fonctionnais. Je ne voulais également pas visionner les précédents combats de mon adversaire, mais uniquement savoir s’il est droitier ou gaucher. J’étais conscient que je disputais le match de ma vie, mais je n’ai jamais douté. Quand j’ai abordé le dernier round avec un point d’avance, je me rappelle avoir dit à mon coin que Rangel n’allait pas pouvoir me toucher tout au long de ce round. Ce qui s’est vérifié, d’autant qu’il a adopté la mauvaise tactique en se lançant à fond dans la bagarre.

Avez-vous revu le combat depuis ?
Je l’ai cherché sur YouTube, en vain. Toutefois, quand les images défilent dans ma tête, les larmes me viennent. Je ressens encore une forte émotion, car je demeure conscient que je suis entré dans l’histoire. Aujourd’hui, je repense encore à ceux qui m’ont épaulé pour entamer ce combat de la meilleure façon qui soit : Jean-Claude Nagloo et Rajiv Rajcoomar qui étaient dans mon coin, Judex Bazile qui m’avait donné de bons conseils la veille et tous ceux qui ont prié pour moi et m’ont soutenu. J’avais mis tous les atouts de mon côté, tout en demeurant positif, en ne pensant même pas à un éventuel arbitrage défavorable. Ma persévérance avait finalement payé.

Étiez-vous alors conscient de ce que vous aviez accompli ?
Graduellement. Toutefois, en arrivant à Beijing, je pressentais qu’un événement devait se produire. J’étais alors à mon summum, ayant décroché l’or aux championnats du Commonwealth, aux championnats d’Afrique et ayant passé deux tours aux championnats du monde. J’avais placé toute ma confiance en Dieu et je voulais faire valoir un esprit vainqueur. Je me suis tout de même souvenu d’avoir été la risée des autres membres de la sélection africaine quand je leur avais prédit que je me retrouverais sur le podium. Par la suite, ils sont tous venus me féliciter.

Pourtant, vous auriez pu ne pas participer à ce quart de finale
Effectivement. Le chauffeur du car s’était trompé d’itinéraire. Jean-Claude Nagloo était paniqué, d’autant que le chauffeur ne parlait que le chinois. Heureusement que Mario Hung Wai Wing (ndlr : membre du COM) se trouvait avec nous. Certains pensent que cela a été fait délibérément, mais je ne le crois pas.

Dix ans après, avez-vous encore des regrets de n’avoir pas disputé la finale olympique ?
J’ai encore beaucoup de regrets, c’est certain. J’ai peut-être commis deux erreurs. Premièrement en ne gérant pas convenablement les deux jours qui précédaient ce combat face au Cubain Yankiel Alarcon. J’aurais dû m’entraîner le premier jour et me reposer le deuxième, et non le contraire. Qui plus est, le Cubain avait disputé un combat de moins que moi, ayant obtenu un bye au premier tour. Puis, quand j’ai reçu un coup interdit, sanctionné par l’arbitre, j’aurais dû rester à terre. Il aurait alors été disqualifié. Aujourd’hui, si je devais refaire ce combat, je serais resté à terre. D’ailleurs, Alarcon me craignait, il avait sa garde relevée en m’affrontant. Ce qui n’a pas été le cas en finale face au Mongol, où il avait évolué garde basse.

De retour à Maurice, estimez-vous avoir obtenu la reconnaissance voulue ?
Je ne le crois pas. J’ai certes reçu un accueil triomphal à mon retour, j’ai été élevé au rang de Member of the Star and Key of the Indian Ocean, j’ai été fait citoyen d’honneur de la ville de Beau-Bassin/Rose-Hill et j’ai obtenu une maison à Mon-Choisy. Toutefois, la valeur de cette médaille historique n’a pas été reconnue. C’est malheureux de le dire, mais on s’est servi de moi à droite et à gauche. J’aurais pu par exemple être présenté comme un role model auprès des jeunes. Quand j’étais présent aux Jeux Olympiques de Londres, suite à une invitation du président du Comité olympique mauricien, Philippe Hao Thyn Voon, les médaillés olympiques étaient choqués de constater ma situation. Leur avenir était assuré, alors que, moi, je ne pouvais compter que sur mon salaire à PAD & Co, ne bénéficiant plus de ma bourse de haut niveau.

Cette situation aurait-elle pu ne pas se produire si vous aviez tenté votre chance chez les pros ?
Cela demeure un autre de mes regrets. J’ai reçu des propositions des États-Unis, de l’Angleterre et de la France. De plus, j’avais alors 30 ans, qui était l’âge idéal pour tenter l’aventure chez les pros. Toutefois, j’ai pensé à ma contribution au pays, à la carrière que je pouvais continuer chez les amateurs et être le leader des jeunes qui commençaient à percer. Au bout du compte, je le maintiens, ma performance n’a pas été reconnue à sa juste valeur. L’État n’a pas su me montrer la reconnaissance que je méritais. Par exemple, dans ma recherche d’emploi, j’ai été ignoré, voire humilié par une haute personnalité politique, alors que j’avais fait le pied de grue devant son bureau pendant des heures. Aujourd’hui, je travaille au Central Electricity Board et cela me permet de joindre les deux bouts, couplé avec ma pension de sportif allouée par le gouvernement.

Le cas de Stephan Buckland, à qui est demandé un certificat de moralité afin qu’il obtienne cette pension, vous interpelle-t-il ?
Je suis désolé que cela l’affecte moralement. À mon avis, après tant de performances au plus haut niveau, j’estime que la demande pour ce certificat de moralité n’est pas justifiée.

Après avoir connu les sommets, quel regard jetez-vous sur la présente situation de votre ancien coéquipier Kennedy St Pierre, qui a pris ses distances du ring ?
C’est désolant. Kennedy possède tout le potentiel voulu pour devenir médaillé olympique. Nous nous sommes entraînés ensemble et je connais son immense talent. S’il persiste dans cette présente voie, cela constituera une énorme perte pour la discipline. Je lui lance donc un appel pour un retour.

Aujourd’hui entraîneur du Pôle Espoirs et de l’équipe de Trèfles-Stanley, vous retrouvez-vous dans votre élément ?
J’ai déjà obtenu mes premiers éléments de satisfaction, avec la belle prestation de mes jeunes de Trèfles-Stanley lors du récent gala face au reste de l’île. Jamelia Jamela, Kewel Frontin et Fleurot Louis sont autant de boxeurs qui ont émergé. Qui plus est, je suis heureux de voir que ma benjamine, Olympia, âgée de huit ans, a intégré le groupe. Au niveau du Pôle Espoirs, nous nous entraînons uniquement les mardis, mais j’estime que cela n’est pas suffisant.

Quels sont vos aspirations en tant qu’entraîneur ?
Moi, je ne veux prendre la place de personne. Toutefois, qu’on me donne le chance de partager mes connaissances et d’apporter ma contribution, même au niveau de l’élite.