A quinze jours de la présentation à l’Assemblée nationale du budget 2016/17, les grandes orientations, visant à relancer l’économie, sont sur le point d’être définies avec le Fine Tuning des mesures budgétaires et fiscales réservées pour l’ultime étape de tractations et d’arbitrage dans les premiers jours du mois prochain. En attendant de prendre connaissance de la formule magique pour insuffler un nouvel élan aux investissements privés et publics, qui tardent toujours à se matérialiser, même si l’Economic Mission Statement de Sir Anerood Jugnauth fêtera très bientôt son premier anniversaire, un état des lieux sur le front économique laisse voir que le pari se jouera sur le plan du secteur tertiaire. Certes, le secteur du tourisme, l’un des piliers du premier miracle économique, fait preuve de nouvelle vigueur avec l’ambition d’être promu dans la Double Digit Growth League au cours des années à venir. Malheureusement, deux autres filières dans le tertiaire, considérées comme ayant le potentiel de consolider la croissance économique, à savoir le secteur des TIC et le Global Business Sector, donnent des signes d’essoufflement. Par contre, sur le plan comptable avec les injections additionnelles de fonds de Rs 3,6 milliards de l’Inde, de Rs 780 millions en provenance de la République populaire de Chine et des Rs 400 millions sous forme d’enveloppe d’aide de l’Union européenne, le budget 2016/17 ne devrait nullement souffrir de contraintes majeures tout en offrant une marge de manoeuvre convenable, fait-on comprendre dans des milieux concernés.
Toutefois, la principale préoccupation dans l’équation budgétaire demeure le coup d’accélérateur nécessaire aux investissements productifs pour générer la croissance et de nouveaux emplois pour lutter contre des dérapages sur le plan du chômage. La politique restrictive adoptée par la Banque de Maurice par rapport à la distribution des crédits bancaires au secteur privé se confirme sur l’évolution de la base des dernières données disponibles pour la période allant de mars de l’année dernière à mars de cette année. Le volume total de crédits bancaires a progressé de manière quasi nominale, soit de 2%, d’une année à l’autre, pour passer à Rs 293,9 milliards en excluant les Rs 45,8 milliards allouées aux opérateurs du Global Business Sector.
L’une des raisons derrière les limitations aux crédits imposées par la Banque centrale concerne des risques à la stabilité du secteur bancaire au vu des caractéristiques vulnérables des secteurs économiques endettés. L’évolution sectorielle des crédits bancaires d’une année à l’autre s’établit comme suit :
— Construction : Rs 85,6 milliards, dont Rs 50,8 milliards dans le Housing Component, contre Rs 82,2 milliards en mars de l’année dernière.
— Tourisme : Rs 47,2 milliards, dont Rs 27 milliards pour le compte des hôtels, contre Rs 46,4 milliards en mars 2015.
— Manufacture : Rs 21,9 milliards, dont Rs 5,4 milliards au nom des entreprises tournées à l’exportation et Rs 4,9 milliards dans l’alimentation et les boissons, contre Rs 21,1 milliards il y a un an.
— Agriculture : Rs 21,6 milliards, dont Rs 13,7 milliards à l’industrie sucrière, contre Rs 17,9 milliards en mars 2016.
— Commerce : Rs 39 ,9 milliards, dont Rs 8,9 milliards pour le commerce en gros, contre Rs 31,1 milliards il y a un an.
— Services financiers : Rs 26 milliards, dont Rs 9 milliards aux Investment Companies, contre Rs 27,6 milliards en mars 2015.
— Consommation personnelle : Rs 29,7 milliards, dont Rs 21 milliards sous forme d’emprunts individuels, contre Rs 29,3 milliards à pareille époque l’année dernière.

Une des explications partielles au net ralentissement de la croissance des crédits bancaires au secteur privé se trouve dans le processus de deleveraging (désendettement) initié par d’importants conglomérats économiques ces derniers temps. Des groupes d’intérêts économiques privilégient l’option d’aller sur le marché pour lever des fonds sous forme d’émissions obligataires au lieu de se rendre aux guichets des banques pour assurer leurs besoins de trésorerie. C’est ce qui explique des sources dignes de foi.
Sur le front de l’économie au cours de ces dix dernières années, la progression de l’emploi, que ce soit sur le plan quantitatif ou qualitatif, confirme la présence du secteur tertiaire. Les dernières statistiques officielles attestent ce fait avec Statistics Mauritius soulignant dans son analyse que « over time, the tertiary sector has become important in terms of employment ». En 2015, le nombre d’emplois était de 361 200 contre 274 3400, représentant au moins sept sur dix, soit 67% contre 57%, en 2005. Les deux autres secteurs ont connu une décélération de l’emploi, soit dans le primaire de 47 300 à 42 100, principalement en raison du déclin dans l’agriculture et de 135 000 à 156 000 avec la réduction de la main-d’oeuvre dans le secteur manufacturier dans le sillage du démantèlement de l’Accord Multi-Fibre et des accords de préférence, dont bénéficiait Maurice.
La présence du tertiaire au sein de l’économie se fait encore sentir sur le plan salarial. En moyenne, les salaires dans ce créneau sont nettement supérieurs par rapport aux autres catégories. Les salaires moyens toutes catégories dans le tertiaire sont de Rs 21 500 par mois, soit Rs 2 000 de plus que la moyenne pour toutes les occupations professionnelles. Les hommes touchent Rs 24 700 et les femmes Rs 17200. Dans le primaire (agriculture et pêche), la moyenne est de Rs 11 100, dont Rs 5 300 par mois pour les femmes et de Rs 13 000 pour les hommes et dans le secondaire (manufacture et construction) une moyenne nationale de Rs 15 000, soit Rs 16 400 pour les hommes et de Rs 10 800 pour les femmes.
A titre de comparaison, l’Average Monthly Income dans différentes catégories professionnelles est comme suit :
— Managers et techniciens : Rs 36 000, dont Rs 41400 pour les hommes et Rs 28 900 pour les femmes.
— Clerical Support Officers : Rs 19 300, dont Rs 21 700 pour les hommes et Rs 17 500 pour les femmes.
— Services et vente : Rs 15 000, dont Rs 18 300 pour les hommes et Rs 10 100 pour les femmes.
— Artisans et autres travailleurs qualifiés : Rs 12 500, dont Rs 13 400 pour la main-d’oeuvre masculine et Rs 7100 pour les femmes.
— Autres catégories : Rs 10 000, dont Rs 13 800 pour les hommes et Rs 6 400 pour les femmes.

En dépit de cet avantage pécuniaire, la fidélité à son emploi est moins marquée dans le tertiaire comparativement au primaire. La moyenne du nombre d’années de service est de 10,1 années en général avec une pointe de 12,8 années pour le primaire et de 9,8 années pour le tertiaire. Par contre, le nombre d’heures de travail par semaine dans le tertiaire est supérieur à celui sur le plan national. A Maurice, un employé fournit 38,8 heures de travail par semaine, soit 41,1 heures pour les hommes et 35,1 heures pour les femmes. La pression de travail dans le tertiaire est plus forte, car les hommes doivent fournir 42,5 heures et les femmes 35,1 heures, soit une moyenne de 39,3 heures. Dans le secteur primaire de l’économie, le tableau est complètement différent avec une moyenne générale de 32 heures, dont 35,5 heures pour les hommes et 23,2 heures pour les femmes.
Une trajectoire ascendante
En terme de contribution à l’économie, beaucoup d’espoirs sont placés sur le secteur touristique, qui maintient une trajectoire ascendante. Les dernières prévisions touristiques pour 2016 ont été révisées à la hausse, soit un nombre  1 240 000, représentant une progression de 7,7% comparativement à l’année dernière. Les recettes brutes de l’industrie touristique devraient franchir la barre des Rs 55 milliards, soit 9,6% de plus que les Rs 50,2 milliards de l’année dernière. L’objectif du ministère du Tourisme est de renouer avec la Double Digit Growth dans les années à venir avec le prochain budget mettant à la disposition de cette industrie les moyens stratégiques et logistiques pour asseoir son poids économique.
Les dernières indications laissent voir les prémisses de cet optimisme dans le tourisme avec le nombre d’arrivées pour le premier trimestre enregistrant une hausse de 12,5%, et le pays recevant 327 836 visiteurs. Au cours de ces trois premiers mois, le Cruise Terminal à Port-Louis a également accueilli 17 paquebots de croisière avec à leur bord 28 404 touristes, y compris 8 708 membres d’équipage. Ce taux est nettement mieux que celui enregistré aux Maldives et aux Seychelles.
Les autres indicateurs encourageants pour la période de janvier à mars de cette année sont une hausse de 8,4% dans le nombre de nuitées (Tourist Nights), atteignant 3,8 millions ou une moyenne de 11,1 nuits par touriste, une augmentation de 13,9% dans les recettes brutes qui s’approchent de la barre des Rs 15 milliards avec des dépenses moyennes de Rs 45 755 par touriste, l’un des rares facteurs à ne pas connaître de bond spectaculaire. Par rapport à la distribution géographique, le marché français, principal pourvoyeur de touristes, se présente avec une croissance de 4,7% alors que l’Allemagne se rattrape avec 30,8%. Les vols directs entre l’Autriche et Maurice et également de la Turquie se répercutent sur le plan des arrivées, soit respectivement 6435 touristes et 1 241. Par contre, le marché chinois a régressé de 3,4%.
Le taux d’occupation dans les 116 Licensed Hotels, qui offrent un potentiel de 28 940 lits, a connu une amélioration de trois points pour passer à 76%. La catégorie des Large Hotels, qui représentent presque la moitié du parc hôtelier, fait mieux que la moyenne avec un Room Occupancy Rate de 80%, soit cinq de plus que l’année dernière. Par contre, le nombre d’emplois dans le secteur hôtelier connaît une stagnation en étant toujours sous la barre des 30000 emplois directs.
D’autre part, de gros espoirs sont fondés sur l’Information Communications Technology Sector dans sa transformation comme un des nouveaux piliers des services dans le cadre de la nouvelle stratégie pour propulser l’économie dans la High Income League. Mais au cours de ces dernières années, la performance a été relativement en dents de scie. Avant 2010, le taux était à deux chiffres avant de retomber sous la barre des 10%. De 2011 à 2016, la croissance est de tendance baissière, soit :
— 2011 :     9,4%
— 2012 :     9,1%
— 2013 :     7,0%
— 2014 :     6,6%
— 2015 :     7,1%
— 2016 :     7,2% (prévisions)

Commentant ces chiffres à l’Assemblée nationale, mardi, le ministre des TIC, Etienne Sinatambou, concède que « there has been a declining trend in the growth rate during the period 2011 to 2014. However, since the new Government came into power, we have seen the beginning of a reversal in the declining trend and the growth rate which was 6.6% in 2014 rose to 7.1% in 2015 ». En vue de redresser la barre et de mieux ventiler le poids des TIC dans l’économie, le gouvernement prévoit une série de mesures, soit « the availability of ultra-high bandwidth Internet connectivity, the deployment of fibre to the Home Internet connectivity across the island, the forthcoming setting up of 350 Wi-Fi hotspots, the introduction of an open data policy, the launch of a national innovation framework and the setting up of the third fibre optic submarine cable ».
TIC : l’obstacle à surmonter
Néanmoins, même si le ministre Sinatambou caresse l’idée d’un rebond de ce secteur des services en récupérant ne serait-ce que 1 % du chiffre d’affaires mondiale de 304 milliards de dollars US du secteur du Business Processing Outsourcing (BPO), soit une contribution de US $ 3,3 milliards au PIB, l’obstacle à surmonter demeure le « mismatch between skills and employability ».  « The ICT Academy has not been a success to say the least, but since the new Government came into place it has set out to actually revamp it. As it is to date, we have tried tosolve especially the mismatch between academic skills and the employability of those who have acquired these academic skills. Therefore, the ICT Academy which is to be revamped will probably have a number of components such as an IBM MEA University faculty. We have already obtained Cabinet’s approval to set up an Oracle Centre of Excellence after discussing with Oracle and we already have in the country now a Centre of Excellence from the International Telecommunication Union », s’est évertué à rassurer le ministre quant à l’avenir du secteur dans le cadre du prochain Budget Time.
Enfin et surtout, la nouvelle architecture du Global Business Sector, avec le Protocole d’amendement au Double Taxation Avoidance Treaty (DTAT) avec l’Inde et l’élimination de l’exemption de la Capital Gains Tax à partir d’avril 2019, suscite un Rethinking et un Re-engineering stratégique. Le gouvernement reconnaît que ce secteur, qui s’est transformé en un pilier économique, souligné par le Fonds monétaire international (FMI) dans la dernière édition des Article IV Consultations, « was facing a number of global challenges. Many of these challenges resulted from initiatives of supra international organizations as well as a number of reforms being driven domestically in investee countries such as the General Anti Avoidance Rule (GAAR) initiative in India ».
De ce fait, les autorités doivent procéder à un rajustement du Business Model avec accent sur une « vision of a substance-based jurisdiction ». Suite à une interpellation du député du MMM, Adil Ameer Meea, elles ont révélé que le nombre de Global Business Companies dans la catégorie1 est passé de 9 825 en 2013 à 10 772 en 2015 et dans celle de GBC 2 de 10 668 à 10 616 au cours de la même période. La réponse écrite déposée à la Bibliothèque de l’Assemblée nationale, vendredi dernier, note que « we have however noted that the number of GBC 2s, mainly special purpose vehicles, has decreased due to enhanced compliance reporting standards. The Growth rate of GBC2s are as follows: in 2013 it stood at negative 4.8%;  in 2014 it stood at 2.6%, and in 2015 it stood at negative 3%.  »
Le nombre de nouvelles entités enregistrées connaît un tassement au cours de ces dernières années pour se retrouver à hauteur des 1300, que ce soit pour les GBC 1 ou GBC 2. Dans la conjoncture, la question qui se pose est comment le Global Business Sector de Maurice se réinventera sans le filet de protection de l’exemption à la Capital Gains Tax. En tout cas, la Banque de Maurice a posé les jalons en identifiant les dangers de la manière suivante : « In the years ahead, the mass of businesses generated in our jurisdiction could suffer should there be a failure to take imaginative actions to review, alter and innovate the business model that the sector has embraced for years. »
Comme quoi, avec les premières clameurs qui se sont tues dans le sillage du Protocole du 10 mai 2016 avec l’Inde, le plus dur reste à faire au chapitre du Global Business Sector et probablement le prochain Budget Speech traçant la voie vers ce nouvel environnement des services financiers.