Le 10 août 1960, Kaya, roi du seggae, voyait le jour à Camp Zoulou. Aujourd’hui a émergé une deuxième génération de chanteurs d’envergure qui font la fierté de ce quartier de Roche Bois. Chargé de symbolisme, le lieu semble en apparence préservé des stigmates sociaux qui, si l’on en croit certains habitants, se propagent de “l’autre côté”. Mais l’ombre de l’exclusion et le manque de développement planent…

C.L.

Sur le rond-point du Port Franc, non loin de l’entrée de Camp Zoulou, on se souvient que Berger Agathe a trouvé la mort, lors des émeutes du 22 février 1999. Scindé en deux par une autoroute, Camp Zoulou a été rebaptisé Résidence Shell et se trouve dans le côté “moins favorisé” de Roche Bois, touché de plein fouet par les fléaux sociaux et le manque de développement.

Des générations d’artistes, Big Frankil et Syvanio Lemettre

Nous empruntons la rue Pierre Victor Albert, qui a longtemps été l’adresse officielle de bon nombre d’habitants de Camp Zoulou. En cette matinée, la chaleur bat son plein à travers tout le pays. Quand nous arrivons dans le centre névralgique de Camp Zoulou, à la rue Avignaret Elysée, un sentiment de fraîcheur se dégage de cette allée ombragée. “Isi ki tou deroule, isi ki leker Camp Zoulou”, confie Franco Georgin, plus connu comme Bigg Frankii. Des habitations en dur côtoient dans la plus grande humilité des maisonnettes en tôle, signe de la précarité dans laquelle sont encore exposés les habitants.

Comme une grande famille.

L’endroit se démarque aussi par sa palette de couleurs, qui s’étend sur les murs et les barrages en tôle. Cela laisse transpirer un certain art de vivre des habitants, “qui vivent tous comme une grande famille”. Kaya, Gino Lapinaire, virtuose de la ravanne ou encore Mario Immouche (Windblows) représentent une première génération d’artistes qui ont entretenu le nom du quartier. Le flambeau est désormais repris par une deuxième génération, composée d’artistes comme Bigg Frankii, Sky To Be et Lionness Stacy.

Dans la journée, certaines habitantes de Camp Zoulou se recontrent pour un brin de causette. Ma ferline (à droite) est une des plus anciennes du quartier

Selon Marie Praxede, une des plus anciennes du quartier, que tous appellent affectueusement Ma Ferline, “Camp Zoulou doit son nom au fait que dans le passé, le lieu ne disposait d’aucune lumière et l’obscurité y était intense.” Cet endroit n’abritait que des maisons en tôle, disposées dans des sous-bois remplis de pikan raket. Bien que le nom officiel du lieu soit aujourd’hui Résidence Shell, Camp Zoulou représentera toujours un peu l’identité de ses locataires.

Juste à côté de la maison de Franco Georgin se dresse un terrain vague partiellement ombragé. Nous apercevons dans l’arrière du décor des installations en tôle où se dresse un petit bazar tenu par une certaine Madame Alida. “C’est le cœur de Camp Zoulou. Isi ki tou deroule”, explique Bigg Frankii. Sega tipik, feu de camp, mini-concerts et autres événements sont au programme…

“Isi, nou ladrog se lamizik”.

Un peu plus loin, un container attire l’attention. Ne disposant “d’aucune infrastructure où les jeunes peuvent s’adonner à des activités récréatives”, ces derniers ont décidé de prendre les choses en main. Ils se sont attelés à la construction d’un centre social avec leurs propres moyens. “Notre but est d’éviter à tout prix que les fléaux sociaux gagnent davantage de terrain et envahissent les lieux. Isi, nou ladrog se lamizik”, confie l’interprète de Picoti Picota. Il compte bien continuer à travailler en ce sens à travers les messages de ses chansons. “San devlopman, kouma oule bann zenn pa tonb dan move fleo kouma lot kote Roche Bois”, avance Ma Ferline. Bien que le chômage soit présent, Bigg Frankii souligne que “les jeunes de Camp Zoulou travaillent dur. Nous avons des businessmen, des avocats, des professeurs, ainsi que celles et ceux qui travaillent à l’usine et dans le port”.

Des générations d’artistes, Big Frankil et Syvanio Lemettre

Juste en face, il nous montre la demeure de Gramer Zilda, grande chanteuse de séga. La maison de sa défunte arrière-grand-mère a longtemps été “lakaz Mama Camp Zoulou”. Tout le monde s’y réunissait pour regarder la télé et jouer à des jeux de société.

Un peu plus loin, Bigg Frankii et son ami Kursley nous indiquent un espace protégé par l’ombre de grands arbres. S’y trouvait naguère la maison en tôle de Kaya, mais qui a été rasée aujourd’hui. Kaya chantait son île sans se cantonner à la couleur de la peau et à la religion. Idem à Camp Zoulou. Ma Ferline confie que “nous vivons tous en communauté comme une grande famille. Pena ras, relizion, kouler. Nou tou mars ansam. Se sa nou lidantite”.