Ancien collaborateur du pape Paul VI et président émérite du Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux et du Conseil pontifical de la Culture, le cardinal Paul Poupard en est à sa première visite à Maurice. Il a célébré, dimanche, à Bonne-Terre, le 500e anniversaire de Sainte Thérèse d’Avila, fondatrice des Carmels. Dans une interview au Mauricien, le spécialiste de l’interreligieux relève que « très souvent, il y a des préjugés parce qu’on ne se connaît pas ». Le dialogue interreligieux a plus que jamais son importance selon lui, car « les familles, les cités qui étaient habituées à vivre de manière homogène, sont maintenant invitées à accueillir des groupes d’autres convictions et doivent donc apprendre à vivre ensemble ». Le recteur émérite de l’Institut catholique de Paris aborde aussi certaines questions épineuses comme celles des divorcés remariés ou encore l’union homosexuelle.
Cardinal Poupard, dans quel contexte s’insère votre première visite à Maurice ?
C’est dans le contexte historique du 500e anniversaire de la naissance de Sainte Thérèse d’Avila, la créatrice de tous les Carmels thérésiens. J’ai célébré dimanche cet anniversaire dans le Carmel de Bonne-Terre.
On se souvient que le 5 août dernier, au cours de son audience hebdomadaire, le pape a dit que les portes de l’Église ne sont pas fermées aux divorcés remariés. Il avait souligné que ceux-ci ne sont nullement excommuniés. Cependant, la presse internationale vient de rapporter que, dimanche, François a ouvert le synode sur la famille dans une ambiance tendue, cela après qu’un prêtre polonais a publiquement révélé son homosexualité. François a rappelé le dogme catholique sur le caractère indissoluble du mariage, nécessairement célébré entre un homme et une femme. Pourriez-vous nous éclairer sur la position du Vatican sur ces deux épineuses questions que sont le divorce et l’union homosexuelle ?
Quand vous parlez du Vatican, c’est la position de l’Église catholique. L’Église catholique, depuis des millénaires, vit de l’Évangile. Le premier livre de la Bible rapporte les jours de la création. Le premier jour, Dieu créa le ciel et la terre et à la fin les êtres humains à son image, à sa ressemblance. L’Ancien Testament ajoute que Dieu les créa homme et femme. C’est donc l’homme et la femme ensemble qui sont la ressemblance de Dieu.
Dieu est créateur et l’homme est procréateur. C’est-à-dire que l’union de l’homme et de la femme engendre la vie. Et, c’est le Dieu créateur qui donne l’âme. C’est donc une grande réalité naturelle que Jésus a élevée au rang de sacrement : le sacrement de mariage, la grâce de mariage qui est donné à l’homme et à la femme pour les aider à être fidèles à leur engagement d’époux et d’épouse et à devenir père et mère de famille. Et de créer une famille, ce que nous appelons – à la suite du Concile de Vatican II il y a un demi-siècle – la “Petite Église domestique” du mot latin “domus” qui veut dire maison. Et, donc, la Petite Église est cette image symbole de ce que nous professons dans la foi.
Pour vous, François, est-il un réformateur prêt à faire évoluer l’Église catholique avec son temps ?
L’Église est une grande institution millénaire qui a traversé beaucoup d’épreuves qui a engendré beaucoup d’enfants et qui est une mère féconde. Nous sommes maintenant plus d’un milliard de catholiques à travers le monde, ce qui n’est pas rien. L’Église a reçu de Jésus, ses derniers mots, avant l’Ascension, avant de monter au ciel : « Allez à travers les nations, enseignez-les à observer ce que je vous ai enseigné ». Et, au fur et à mesure de l’histoire de l’Église, s’est développée ce qu’on appelle la tradition. Elle découle de l’enseignement de Jésus dans l’Évangile, la prise de conscience progressive, la découverte toujours davantage et en profondeur du message de l’Église, sous l’impulsion de l’Esprit Saint. Ce qu’a fait le Concile oecuménique, il y a un demi-siècle, dans la constitution pastorale, Gaudium et Spes, sur l’Église dans le monde de notre temps avec sept chapitres qui sont consacrés à la famille, à la culture, à l’économie, à la politique, aux relations internationales. L’histoire de l’Église est donc jalonnée en vingt siècles de vingt conciles qui portent aujourd’hui la foi et la pratique de l’Église devant les situations nouvelles. Ce que l’Église ne cesse de faire toujours sous la conduite du Saint-Père.
Même si le pape dit que les divorcés remariés font toujours partie de l’Église, la grande question qu’ils se posent c’est : auront-ils le droit de communier…
Ce n’est pas le pape qui le dit. Il le dit, mais, en le disant, il ne fait que traduire la réalité. Comme il l’a dit très souvent, nous sommes tous pécheurs et fidèles. Nous sommes tous pécheurs, mais nous sommes dans l’Église. Le synode vient de commencer. Tous les jours, ce qui se dit au synode va se conclure par un message. Pendant plus d’un quart de siècle, j’étais en charge d’un dicastère, comparable à un ministère. J’ai participé à tous les synodes et toujours, à la fin du synode, il y a une petite synthèse qui est proposée dans un message. Puis, les pères comme on les appelle, donc les évêques, expriment chacun en toute liberté ce qu’ils ont conscience de devoir dire et nous nous réunissons ensuite en carrefour linguistique. J’ai présidé beaucoup de ces carrefours. Dans les carrefours, où nous sommes en petit groupe autour d’une table, il y a davantage d’expression en toute liberté. Et, à la fin, il y a un retour devant toute l’Assemblée et à la fin donc, les conclusions qui sont portées au pape et qui, depuis le pape Paul VI, fait un document qui propose les conclusions du synode à toute l’Église. Et, vous aurez là la réponse à toutes vos questions.
Vous avez été président du Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux du Saint-Siège. Quel est le rôle de ce conseil ?
J’ai été le collaborateur du pape Paul VI il y a un demi-siècle quand il a créé à la Pentecôte de 1965 ce Conseil. Le but était de traduire la volonté du Concile : que personne ne puisse se dire étranger à l’Église. L’Église est ainsi entrée en dialogue avec un premier cercle, les chrétiens qui ne sont pas catholiques ; le second cercle, plus large, avec tous les croyants qui ne sont pas chrétiens ; et le troisième cercle, plus large encore, avec les non-croyants, desquels Conseil j’ai été président aussi pendant un quart de siècle. La finalité de ce dialogue est de permettre aux uns et aux autres de se rencontrer.
Comme j’ai dit dans tous les dialogues que j’ai eu avec les musulmans, les taoïstes, les bouddhistes, les sikhs et tous les autres : « Je voudrais que vous vous reconnaissiez dans l’idée que je me fais de vous et que moi, je me reconnaisse dans l’idée que je me fais de vous. » Parce que très souvent, il y a des préjugés de part et d’autre parce qu’on ne se connaissait pas. Il faut donc se connaître en vérité pour se rencontrer, puis, apprécier tout ce qu’il y a de beau et de bien dans les diverses traditions religieuses.
J’ai publié une cinquantaine d’ouvrages et parmi il y a un dictionnaire des religions. J’ai beaucoup appris à travers tous les articles de mes 150 collaborateurs sur toutes les religions du monde en commençant par les religions disparues et puis les grandes religions de notre temps. Toutes mes rencontres ont été inspirées par ce désir de dialogue réciproque. Je participe aussi tous les ans à la rencontre qui est animée par une communauté catholique à Rome et d’année en année propose des rencontres dans l’esprit d’Assise. La première rencontre que le Pape Jean Paul II avait faite en 1986, à un monde qui était déjà violent et menacé de guerre pour faire en sorte que le monde entier ne croit pas que les religions sont sources de guerre, mais qu’à l’inverse, les religions sont sources de paix. Il avait invité tous les chefs religieux du monde à venir à cette rencontre d’Assise pour prier. Vingt ans après, soit pour le 20e anniversaire, comme j’étais en charge du dialogue religieux, j’ai renouvelé cette démarche et comme je suis d’avis qu’il ne suffit pas de commémorer le passé, mais également préparer l’avenir, j’avais invité uniquement des jeunes, de façon égale, des chrétiens catholiques, protestants, orthodoxes, des jeunes musulmans, des jeunes hindous, des jeunes africains des religions traditionnelles, et ainsi de suite.
Le dialogue interreligieux est-il plus que jamais important ?
Vous avez vous-même formulé la réponse. Il est plus que jamais important parce que comme je le dis, dans mon enfance, les religions étaient juxtaposées. Elles s’étaient succédé dans le temps et juxtaposées dans l’espace. Et, maintenant, tout est dans le temps. Vous en avez à Maurice une grande expérience. Cependant, on peut dire qu’il y a partout des représentants des grandes religions. Et les personnes, les familles, les cités qui étaient habituées à vivre de manière homogène, sont maintenant invitées à accueillir des groupes d’autres convictions et doivent donc apprendre à vivre ensemble. Je pense que c’est la grande raison du dialogue interreligieux.
Quand j’étais président du Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux, je faisais un message pour l’année de clôture du Ramadan, la fête des hindous, etc. Je disais toujours aux responsables : « Nous avons tous ensemble une grande responsabilité d’éducateurs. » Nous faisons donc ce dialogue interreligieux à l’unisson de ce qu’a été la conviction des peuples qui étaient sortis de la tragédie de la Seconde Guerre Mondiale avec ses millions de morts. Comme l’a dit le pape Paul VI dont j’étais le collaborateur à l’époque : « Plus jamais la guerre, jamais plus les uns contre les autres, mais les uns avec les autres et les uns pour les autres. »
Vous avez aussi été président du secrétariat pour les non-croyants au Vatican. Quel est le rôle d’un tel secrétariat ?
C’est comme pour le dialogue interreligieux, avec la différence qu’au lieu d’avoir en commun la foi en Dieu et comme référence la religion, nous avons en commun le respect de l’homme et la volonté de collaborer pour assurer ce lien commun. C’est aussi le texte du Concile oecuménique, Gaudium et Spes, sur l’Église dans le monde de ce temps. En général, tous les hommes veulent le bien de l’homme. Mais qu’est-ce que l’homme ? Et donc, nous engageons la discussion sur l’anthropologie et nous nous interrogeons sur ce qu’est l’homme pour cheminer ensemble.
Ce n’est pas dans le but de convertir…
Non.
Le monde connaît-il de plus en plus de non-croyants ou au contraire constatez-vous une soif de Dieu ?
C’est très difficile de répondre à cette question parce que l’évolution du monde n’est pas linéaire. Comme vous, je lis les sondages, les statistiques, les dialogues. Toutefois, c’est très difficile à dire parce qu’il a d’un côté des affaissements et de l’autre côté, au contraire, des rayonnements. Chacun est appelé dans ce monde en changement à vivre sereinement, pacifiquement, les uns avec les autres et si possible, transmettre à nos descendants les merveilles de la création que nous avons reçues.
“L’Église au défi des cultures” est une de vos publications. Quels sont les défis que l’Église a au niveau des cultures ?
La culture, c’est l’âme d’un peuple. Maurice a sa culture, l’Inde a sa culture, le Japon a sa culture, la Chine a sa culture. Quand l’Église va s’implanter dans ces différents pays, elle rencontre l’âme de ces cultures et dans l’ensemble des traditions et des moeurs, les façons de vivre et de penser différent. Donc, le défi, c’est de discerner et de trouver toujours et partout des points d’ancrage et des points d’appui.
En tant que spécialiste de l’interreligieux, comment trouvez-vous Maurice, qui compte des citoyens de plusieurs religions se côtoyant au quotidien ?
D’abord, Je suis très heureux d’être à l’île Maurice. La particularité, je dirais, c’est une grande humanité, une grande cordialité, une grande gentillesse. C’est une richesse extraordinaire. Quand j’ai préparé le dictionnaire des religions, j’ai insisté à souligner que le monde musulman est peuplé par des musulmans. Il y a les sunnites et les chiites. Quand on parle du bouddhisme, il y a le bouddhisme du grand véhicule, le bouddhisme du petit véhicule, le bouddhisme zen. Chaque religion a un visage particulier que lui ont donné des siècles de traditions dans le pays où elle est.