Carl de Souza examine ses écrits jusqu’à don dernier, En chute libre. Cinquième roman de celui qui fut un ardent pratiquant de badminton. Dans cet entretien, l’ancien badiste reconnaît ne pas pouvoir écrire sur ce qui n’est pas ressenti dans sa chair, tandis que l’auteur évoque un mouvement d’aller-retour comme une constante dans ses ouvrages.
Pourquoi ce laps de temps de plus de dix ans entre En chute libre et le précédent roman signé Carl de Souza ?
Pour diverses raisons. La première concerne des événements qui ont marqué ma vie, dont certains sont tragiques et d’autres qui me sont arrivés, notamment sur un court de badminton. Ce sont des épreuves qui m’ont marqué et qui probablement donnent une coloration particulière à ce roman. Ce joueur de badminton en plongée sur la couverture correspond exactement à ce que je voulais écrire. Ce n’est pas nécessairement un roman pessimiste, mais cette image renvoie aux méandres plus ou moins tragiques et apparemment noirs de mes écrits.
Quelle serait une deuxième raison qui expliquerait ces années écoulées entre Ceux qu’on jette à la mer et le présent roman ?
C’est aussi dû à une recherche. Je n’ai jamais cessé d’écrire, jamais autant écrit. Probablement était-ce une recherche dans la façon d’écrire.
On note une idée de mouvement dans les titres de vos romans…
Quand on écrit, on n’est jamais soi-même conscient de ce qu’on est en train de vivre. Dans Le sang de l’Anglais, le mouvement était horizontal. Il s’agissait de la migration d’une personne qui allait chercher des racines probablement inexistantes dans un autre pays. La maison qui marchait vers le large comprend un mouvement à pratiquement 45 degrés d’une maison qui dégringolait de La Butte et d’une société qui, en même temps, suivait ce mouvement. Port-Louis se vidait de ses habitants. Un homme reviendra dans la maison où ne l’attend plus sa femme, entre-temps décédée.
J’ai aussi ressenti un profond désarroi en voyant une photo de boat people qui transitaient par Port-Louis. Une photo, parue dans la presse, montrait un groupe de Chinois sur un chalutier, qui toisaient le monde d’un air accusateur. Ils étaient ceux qu’on jette à la mer. Les jours Kaya raconte une errance que j’ai vu vivre dans les rues de Rose-Hill.
Est-il exact de dire que vos romans parlent indirectement de vous ?
Je pense que tous les romans sont biographiques, sinon autobiographiques. Je ne peux écrire sur des choses que je ne connais pas ou que je n’ai pas ressenties dans ma chair. Je me souviens ainsi de ce qui est probablement ma dernière image sur un court de badminton : voir les chaussures de l’arbitre à hauteur de mon visage et sa tête tout en haut. Et une voix me demandant si je poursuivais ou si j’abandonnais. C’était mon dernier match sur un court et au cours duquel j’avais été sérieusement blessé.
Des images quasiment cinématographiques.
Je suis très visuel. J’étais d’ailleurs photographe. Voler des images ou des sensations est toujours dans la nature du romancier. Ne pas rester dans les normes et prendre sur le temps pour donner aux autres par la suite : une idée de clandestinité qui me convient de mieux en mieux.
Vous parlez de vous-même mais également de ceux qui vous entourent ?
Oui. C’est aller au plus près des sensations intimes et des cloisonnements pour toucher à une sorte d’universalité. Aller dans les relations interpersonnelles les plus intimes pour tendre vers l’universalité.
Une intimité retrouvée dans En chute libre. Au-delà du badminton, de quoi traite ce roman ?
Je me demande si c’est un roman sur la paternité ou sur la maternité. À un moment, le héros joue au badminton en double avec sa mère (dont il n’a pas une haute opinion) contre une tante et un père inaccessible et dur. J’ai toujours dit que je n’écrirai jamais de roman sur le badminton, mais le déclic est venu d’événements importants qui m’ont poussé à écrire différemment, et également de la lecture de The Last King of Scotland de Giles Foden.
Jouiez-vous au badminton avec votre mère et votre père ?
Ma mère était ma grande complice au badminton et mon père jouait aussi. Il était surintendant de police. C’était un drôle de flic : un littéraire doté d’un humour vitriolique. Et il était muté un peu partout. Mes soeurs et moi changions d’école chaque deux ans. On habitait, à un moment, une chouette maison dans les Casernes centrales. Une maison très à l’anglaise avec un toit en carton imperméabilisé au goudron, qui s’est envolé avec le cyclone Carol.
Quand mon père est muté à Rose Belle, j’intègre le collège Royal de Curepipe où je rencontre quelques chouettes copains qui étaient aussi issus du collège Royal de Port-Louis, ainsi que d’autres personnes, dont Navin Ramgoolam. Nous étions dans la même classe.
Comment celui qui est devenu le Premier ministre du pays était-il en classe ?
Très timide. Très effacé. Pas la personne qu’on connaît maintenant. Il s’est beaucoup développé et est devenu un leader politique par la suite. On faisait à peu près les mêmes matières dans la filière scientifique.
Revenons au badminton et au roman.
C’est une métaphore d’aller-retour qui se joue dans la tête du personnage principal. Un mouvement entre ce qui est rêvé et sa réalité. Et aussi un aller-retour entre la mère et le père.
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“Je pense que tous les romans sont biographiques, sinon autobiographiques. Je ne peux écrire sur des choses que je ne connais pas ou que je n’ai pas ressenties dans ma chair.”