Dans un texte soutenant la nouvelle carte biométrique, paru dans l’express du vendredi 3 octobre 2014, M. Emmanuel Richon délivre certificats de bonne ou mauvaise foi et décrète sensés ou exagérés et même mensongers les arguments de ceux qui s’expriment sur ce contentieux. Au lieu de faire dans l’anecdotique, le conservateur du Blue Penny Museum aurait peut-être dû s’inspirer au préalable de cet échange en cour suprême entre M. Rama Rao, responsable du projet MNIS, et le bench:
M. Rao: …up to now some 800,000 good citizens have converted their cards… ». Réagissant au quart de tour, le Senior Puisne Judge, Eddy Balancy, l’interpelle: «Are prisoners good citizens?” (95 % des prisonniers ont obtenu la nouvelle carte). M.  Rao se ressaisit: “I withdraw, your Honour! » 
Des propos qui visent à ne pas fausser le débat en catégorisant les protagonistes: les bons d’un côté, les méchants de l’autre. Remettons donc les pendules à l’heure:
Primo, PERSONNE ne conteste la nécessité d’une nouvelle carte d’identité. PERSONNE. L’actuelle (et non l’ancienne comme le qualifie M. Richon car elle est valable jusqu’à nouvel ordre) doit impérativement être remplacée. Mais par une qui réconcilierait liberté de l’individu et imperméabilité à la falsification. Le litige s’articule donc, d’une part au niveau de la prise des données biométriques et, d’autre part à leur conservation dans un serveur central, là où leur sécurité pourrait être compromise. Deux problèmes distincts donc.
Secundo, s’agissant des empreintes, il est utile de rappeler les propos sans équivoque de Drudeisha Madhub, la Data Protection Commissioner selon lesquels leur prise sans consentement est une atteinte à la vie privée (affaires Altéo et Clavis Primary School). Me Rama Valayden a aussi expliqué que les autorités policières ne peuvent obliger le citoyen – même le plus dangereux des suspects – à fournir ses empreintes, sans son consentement.  Il porte l’estocade en ajoutant que même le DPP aurait reconnu le danger de vol et de transposition des empreintes. Et n’oublions pas Paul Bérenger qui, au cours d’une récente conférence de presse conjointe avec le Premier Ministre, a réitéré devant 600,000 téléspectateurs ses appréhensions formulées dans Le Mauricien du 4 octobre 2013: «Essentiellement nous pensons que c’est une atteinte à la vie privée et aux droits fondamentaux de tout le monde et nous nous inspirons de ce qui s’est produit en Grande Bretagne, en Allemagne et en France.» Mensonges donc, selon M. Richon.
Tertio, est-ce vraiment far-fetched le danger de Big Brother? Rappelons un point fondamental:  l’article 9, liberticide, stipule clairement que le Data Protection Commissioner, dépositaire des données relatives aux cartes, “may delegate any of his investigating and enforcement powers conferred upon him to any officer of his office and to any police officer designated for that purpose by the Commissioner of Police.”  Faut-il rappeler les enquêteurs sermonnés par un juge pour avoir retenu des infos dans l’affaire du Mauritius Duty Free Paradise, ou les manquements dans l’affaire Michaëla Harte ou citer de nouveau Paul Bérenger qui à propos du procès de Yatin Varma fulminait : «avoir retenu le rôle joué par la police ayant finalement débouché sur le jugement de la cour.»?  En raison de quelques brebis galeuses, les Casernes centrales ne font hélas pas l’unanimité.
Le mot est lâché. Et une démocratie ne l’impose pas pour les projets vitaux mais appelle tous ses citoyens à concourir à leur élaboration ou, le cas échéant, à leur contestation. Et ce, jusqu’au prétoire. Celui du Privy Council à Londres, si besoin est. Et, fort heureusement, pas à Singapour, le bénéficiaire du jackpot de 1.4 milliard, raflé dans l’opacité totale, sans appel d’offres et dont le modèle de démocratie ne correspond pas à nos traditions. Accueillons donc à bras ouverts M. Richon (qui, par ailleurs, mérite nos remerciements et notre soutien dans son combat pour la défense du patrimoine mauricien), citoyen responsable, participant par le biais de ses idées à la vie de la Cité. Indépendamment du fait que ses opinions soient aux antipodes de celles des opposants à la nouvelle carte d’identité.  Et réjouissons-nous que, bien que détenteur d’un passeport français (nous présumons) et qu’il lui eut été facile de retrouver sa patrie au cas où…, M. Richon n’ait pas emboîté le pas à ceux qui jugent pertinent de demander aux opposants d’émigrer.
Mais regrettons, qu’emporté par l’anecdotique (falsification de la carte à la papeterie du coin, etc.) il en oublie, pour le coup, l’essentiel, avançant des ‘arguments’ se voulant philosophiques mais qui laissent pantois: «Ces empreintes attestent de moi, elles ne sont pas moi.» Et tout aussi grave est son fourvoiement  relatif au concept de liberté. Complètement à côté de la plaque, M. Richon évoque la liberté de mouvement ou de traçabilité quand il est en fait question de la faculté de disposer de son corps (donner ou pas ses empreintes) et, tout aussi crucial, de se prémunir contre le danger d’une utilisation malveillante des données stockées dans le serveur central. Citons Drudeisha Madhub: «Fingerprints provide potential for misuse as the data can be linked to other databases. This possibility can lead to uses not compatible with the original purposes. The protection of personal data is of fundamental importance to a person’s enjoyment of his or her right to respect for private and family life. The need for such safeguards is all the greater where the protection of personal data undergoing automatic processing is concerned, NOT LEAST WHEN SUCH DATA ARE USED FOR POLICE PURPOSES.”
L’anecdotique sert souvent à amuser la galerie mais qu’on n’occulte pas pour autant le véritable débat, au nom de l’intérêt général, qui se résume, entre autres, à vouloir ou non renoncer à ce droit inaliénable inscrit dans la nature de l’homme: la liberté.
(Affaire à suivre)