CASSAM UTEEM Président de la République de Maurice (1992-2002)

« Comme tout citoyen mauricien, je suis effondré face à cette pandémie ». C’est ainsi que s’exprime l’ancien président de la République Cassam Uteem dans l’interview qui suit. S’exprimant sur l’annonce du ‘lockdown’ commercial mercredi suivie de rumeurs de désordres dans certains endroits de l’île, il observe que « la cellule de communication du Premier ministre et les communicants nous auront menés avec imprudence presque au bord d’une révolte ».

Un résultat qu’il impute à « une communication défectueuse ou trop hâtive qui aurait pu avoir des conséquences graves mais qui a été, heureusement, corrigée à temps ». Outre la « mauvaise communication », selon Cassam Uteem, les fake news sur la toile auraient « pu provoquer des réactions violentes parmi la population qui, mal nourrie, voyait déjà le spectre de la famine avec la fermeture brutale des points de vente de la nourriture ». Il estime que le leadership politique, qui comprend le gouvernement et l’opposition, « doit parler d’une seule et même voix » dans un tel contexte. Notre interviewé commente par ailleurs le comportement « condamnable » de certains policiers, tout en précisant que « la plupart font honneur à leur uniforme » et doivent « continuer à faire respecter les conditions du ‘lockdown’ ».

Après la Chine, beaucoup de nations sont aujourd’hui à genoux devant la difficulté, voire l’impossibilité de contrôler la pandémie du Covid-19, qui ne cesse de s’amplifier et de causer des décès. Maurice n’est pas épargnée. De la fermeture des écoles, on est vite passé au confinement, puis au couvre-feu, et depuis peu au ‘lockdown’ complet, sans possibilité de s’approvisionner ni dans les supermarchés ni dans les boulangeries. Beaucoup qualifient cette situation d’« inédite ». En tant qu’ancien président, quel est votre sentiment en voyant votre pays dans une telle position de vulnérabilité ?

En effet, c’est une situation inédite et d’une extrême gravité : la pandémie de Covid-19 a déjà fait plusieurs milliers de victimes à travers le monde, de la Chine à la Corée du Sud, de l’Inde aux nombreux pays européens, dont l’Italie et la France, de l’Iran aux États-Unis d’Amérique. Ce virus se propage à une vitesse vertigineuse et « ce petit machin », comme l’a surnommé Moustapha Dahleb, l’écrivain tchadien, a provoqué une crise sanitaire mondiale sans précédent tandis que quelques-uns parlent déjà de l’effondrement quasi certain de l’économie globale. Chez nous même, plus d’un millier de personnes ont dû être mises en quarantaine tandis que le nombre d’infectés ne cesse d’augmenter chaque jour, malgré le confinement, le couvre-feu et, depuis le ‘lockdown’ total. Comme tout citoyen mauricien, je suis effondré à l’annonce de cette pandémie et aux ravages causés en si peu de temps, d’autant que, à ce jour, la médecine semble être impuissante contre ce virus, même si nous savons que de nombreux centres de recherche et des scientifiques de renom sont à l’œuvre pour trouver le remède miracle ou le vaccin providentiel qui pourrait le vaincre et protéger ainsi l’humanité entière.

Selon ce qu’on a pu lire et entendre ici et là, c’est que nombreux sont ceux qui attendaient leur paye en cette fin de mois pour faire leurs courses. Et, voilà que ce soudain et « lockdown » commercial complet ne leur a pas permis de se procurer un minimum de denrées alimentaires de base. Cette décision gouvernementale n’a pas été sans susciter la panique chez beaucoup. De l’autre côté, il est bien vrai que la situation de crise sanitaire urgente imposait une mesure stricte. Qu’auriez-vous fait si vous étiez à la place du gouvernement ?

Je n’ai pas de leçon à donner au Premier ministre, entouré qu’il est de ses nombreux conseillers et experts, ni aux membres du gouvernement sur la façon de s’y prendre pour obtenir l’assentiment ou l’approbation de toute une population et sa collaboration sans faille face à un ennemi invisible qui semble être déterminé à exterminer l’humanité entière. Les consignes strictes avalisées par l’Organisation mondiale de la santé (l’OMS) ont été largement diffusées et nous savons tous qu’à ce jour, le seul remède connu pour combattre le Covid-19 se situe au niveau de la prévention qui se résume en des gestes d’hygiène simples : se laver les mains régulièrement, se protéger le visage, la bouche, le nez et les yeux, garder une distance respectable — le social distancing — entre deux individus, utiliser son mouchoir, et lorsque c’est nécessaire, porter un masque, mais surtout ne pas sortir de chez soi. Res lakaz ! Lorsque ces consignes ne sont pas respectées, comme cela a été hélas le cas, les irresponsables mettent la vie des gens, y compris la leur, en danger. Ce qui explique les mesures allant crescendo de confinement, suivi du couvre-feu au ‘lockdown’ complet. Toutefois, une crise sanitaire ne doit pas provoquer une autre crise : la crise alimentaire, même si l’effondrement économique pointerait déjà à l’horizon. En annonçant dans la soirée du mardi l’entrée en vigueur du ‘lockdown’, le lendemain matin, à peine 12 heures ‘de nuit’ après, le Premier ministre crée, sans peut-être le réaliser, une panique généralisée qui aurait pu être facilement évitée si les deux autres mesures prises étaient annoncées simultanément : la disposition prise pour assurer la distribution des vivres aux plus nécessiteux de la population et la possibilité à la population d’accéder en ligne aux besoins de nécessité basique si cela s’avère nécessaire grâce au soutien de quelques fournisseurs de service. La cellule de communication du Premier ministre et les communicants nous auront menés avec imprudence presque au bord d’une révolte.

L’ancien Premier ministre, Navin Ramgoolam, n’a pas tardé à réagir contre cette décision, estimant que « this is a very serious mistake with dire consequences ». Qu’en pensez-vous ?

Il n’a pas tout à fait tort. C’est une faute due à une communication défectueuse ou trop hâtive qui aurait pu avoir des conséquences graves mais qui a été, heureusement, corrigée à temps.

Lors d’un point de presse du National Communication Committee, Joe Lesjongard a dénoncé que « bann politisien pe rod mont latet dimounn dan enn period difisil ». Trouvez-vous que le gouvernement a agi suffisamment vite en termes de préparation avant l’arrivée du Covid-19 dans le pays et après ?

Si le Premier ministre a fait appel au leader de l’opposition pour obtenir sa collaboration personnelle et celle de l’opposition tout entière, ce qui aurait été apparemment acquise, il y aurait dû y avoir, par la suite et en permanence, une plateforme de communication, de dialogue et de partage entre les parties concernées pour que les mesures ou décisions prises fassent l’objet d’un consensus avant d’être mises en pratique ou annoncées au public. C’est ainsi que je conçois une collaboration féconde entre gouvernement et opposition qui, dans l’intérêt général et en ces moments d’extrême gravité que traverse le pays, se disent prêts à travailler ensemble et démontrer que leurs actions sont à l’unisson. Prenons un simple exemple : l’annonce faite par le Premier ministre de la création d’un fonds de solidarité. Il aurait pu en parler au préalable aux membres de l’opposition et venir ensuite annoncer, comme un geste symbolique fort, la participation de l’ensemble des députés à ce fonds. Faire comme il l’a fait, c’est faire de la politique partisane. Aussi, l’opposition serait parfaitement dans son rôle lorsqu’il dénonce publiquement une mesure qu’elle considère « démagogique » ou « mal ficelée » ou « trop tardivement prise ». Je pense personnellement qu’il y a eu quelques tâtonnements au début et un manque de prévision flagrant, car on savait depuis des semaines que le Covid-19 n’allait pas tarder à gagner nos rives, une absence de rigueur et même une certaine nonchalance au vu de la gravité de la situation.

Dans une situation aussi alarmante que déroutante comme en ce moment, il n’est jamais simple de trouver une solution parfaite. Le gouvernement a annoncé un système de distribution de vivres aux personnes âgées et vulnérables et un système d’achats en ligne pour le reste de la population. Pensez-vous que c’est une bonne formule ? Certains ne risquent-ils pas d’avoir leurs produits en retard ?

Il faudrait avoir la collaboration totale des ONG et de la population tout entière pour le succès de l’entreprise d’une telle ampleur. Un certain retard dans la livraison des vivres me semble être inévitable ne serait-ce qu’en raison du délai pour la mise en œuvre de cette mesure, par ailleurs indispensable en la circonstance. Ce qui m’inquiète, ce sont les familles pauvres qui ne figurent pas sur la liste prioritaire du gouvernement. Et elles sont nombreuses. Comment feront-elles pour se nourrir et nourrir leurs enfants ? Quelles vont être leurs réactions devant cette nouvelle forme d’exclusion ?

Juste après la décision du gouvernement de fermer supermarchés et boulangeries, de fausses rumeurs d’émeutes ont circulé sur les réseaux sociaux, ce qui a occasionné une forte mobilisation policière dans les endroits à risque. A-t-on frôlé ou frôle-t-on là un « remake » de Février-99 ? Avez-vous la peur de voir se reproduire une tragédie ?

En sus de la mauvaise communication à laquelle j’ai fait référence plus tôt, il y a eu la circulation des fake news sur la toile, ce qui aurait pu provoquer des réactions violentes parmi la population la plus marginalisée et donc la plus vulnérable, cette population qui vit au jour le jour et qui, mal nourrie, voyait déjà le spectre de la famine avec la fermeture brutale des points de vente de la nourriture. Les conséquences d’un soulèvement ou d’une révolte dans de telles circonstances auraient été une vraie tragédie pour le pays car ventre affamé n’a point d’oreilles.

La situation n’est-elle pas assez critique ? Si on devait faire face à des émeutes, qu’adviendrait le pays ? Vous qui avez joué un grand rôle pour calmer les esprits lors des émeutes de Février-99, quels conseils pourriez-vous apporter pour éviter une telle situation ?

Je n’ai malheureusement pas de solution magique à proposer, sinon de renouveler mon appel au Premier ministre pour qu’il trouve, avant qu’il ne soit trop tard, la meilleure formule à mettre en place pour obtenir concrètement la collaboration de l’ensemble de la classe politique en ces moments difficiles que nous traversons. Le leadership politique du pays, qui comprend le gouvernement aussi bien que l’opposition, doit parler d’une seule et même voix. Une image télévisuelle du Premier ministre, entouré des dirigeants de tous les partis politiques, s’adressant solennellement à la population et lui transmettant des consignes appropriées serait, à mon avis, le meilleur antidote contre toute tentation d’avoir recours à une forme quelconque de violence. Il lui faut aussi s’assurer que la population dans son intégralité ait de quoi se nourrir très rapidement maintenant que les banques, les supermarchés, les boutiques sont fermés et qu’ils sont tous cloîtrés chez eux, certains sans rien à se mettre sous la dent. La société civile, à travers les ONG, les associations caritatives, les hommes religieux respectés, devraient pouvoir se réunir sous l’égide de la présidence de la République, par exemple, afin de déterminer s’il y a lieu de prendre d’autres mesures pour aider la population à traverser cette épreuve collective inédite dans les meilleures conditions qui soient.

On a pu voir d’autres vidéos sur les réseaux sociaux montrant la police malmener des personnes et administrant des « coups de matraque » à un homme comme en a témoigné une habitante de Cassis sur une radio. Le comportement des policiers pourrait-il occasionner le pire ?

Le Commissaire de Police a eu le bon réflexe lorsqu’il est monté au créneau pour dénoncer tout agissement illégal et condamnable de ses troupes et donner l’assurance que des sanctions appropriées seraient prises contre les contrevenants trouvés coupables. Ces vidéos qui circulaient sur les réseaux sociaux ne font donc pas partie de fake news et sont bien authentiques. Ce comportement de certains agents de l’ordre, digne d’un régime policier, est inacceptable et tout à fait condamnable. Le Premier ministre devrait lui aussi donner l’assurance à la population que de tels comportements seront très sévèrement punis, évitant ainsi toute velléité de certains à prendre la loi entre leurs mains. Cela ne veut nullement dire que les policiers, dont la plupart font honneur à leur uniforme, ne doivent pas continuer à faire respecter les conditions du lockdown ou veiller au respect de la loi comme ils le font si bien déjà, sans faire preuve de brutalité, d’arrogance ou de partialité.

Pensez-vous que c’est l’indiscipline des Mauriciens qui a mené à la fermeture complète des commerces aujourd’hui ?
La discipline s’enseigne et s’apprend à la maison et à l’école. Elle n’est pas une qualité ou une vertu innée, elle s’acquiert. Prenons le temps de notre confinement pour réfléchir sur nos responsabilités respectives devant cette situation d’indiscipline caractérisée ou d’inconscience de certains de nos compatriotes qui ont eu pour résultat le lockdown, pénalisant ainsi l’ensemble de la population. Dans la hiérarchie de nos priorités, l’éthique individuelle, dont l’exercice de la discipline, devrait trouver une place de choix.

Quelles sont vos appréhensions aujourd’hui pour votre pays, pour le monde sur le plan tant sanitaire qu’économique ? Avez-vous déjà vécu une situation pareille ?

C’est une situation inédite qui peut à nulle autre être comparée, ni couvre-feu, ni cyclone ou émeute que nous avons eu à confronter dans le passé. L’ennemi auquel nous faisons face, totalement impuissants, est un virus invisible qui nous attaque et qui tue. Nous ne sommes pas, non plus, en mesure de prévoir la durée de ce lockdown et encore moins quand reprendront les activités normales chez nous, chez nos voisins ou chez les grandes puissances du monde qui sont affectées autant que nous, sinon plus. Devant cette incertitude, le gouvernement a pris certaines mesures importantes en termes de financement mis à la disposition du secteur économique avec l’espoir que les emplois seront préservés et que la relance se fera sans transition dès le retour à la normale. Je crains que les petites entreprises et le secteur informel, qu’on semble avoir oublié, et la fonction essentielle qu’il joue dans la société et son apport à la création de la richesse, ne soient obligés de mettre la clef sous le paillasson, ce qui serait l’équivalent d’un effondrement économique et d’une tragédie humaine sans précédent. Quant à la situation sanitaire, en l’absence de remède ou de vaccin pour combattre le Covid-19 nous devons suivre les consignes de sécurité de façon systématique pour nous protéger et pour protéger les autres. Si nous n’arrivons pas à briser le cycle de transmission du virus, ‘comme une traînée de poudre – en particulier dans les régions les plus vulnérables du monde – le disait la semaine dernière même Antonio Guterres, secrétaire général des Nations unies, il risque de tuer des millions de personnes’. Chez nous, la pression sur notre système de santé deviendra intenable et nos services hospitaliers ingérables. Nous risquerons alors de ne pouvoir offrir le traitement qu’elle mérite à cette population qui souffre de maladies chroniques comme le diabète, les maladies cardio-vasculaires, etc. Ce qui serait là encore plus que dramatique.

Quelles leçons tirer de la présente situation ?

L’humain est encore plus vulnérable qu’on ne le croyait. Il a suffi d’un petit virus pour le mettre complètement K.O. D’autre part, même avec ses grandes avancées, la Science est impuissante devant certaines formes de maladie provoquée ou non par des virus. Il est donc nécessaire de consacrer encore plus de moyens à la recherche scientifique, médicale et autre. Cette crise sanitaire pourrait aussi devenir une crise alimentaire pour les populations les plus pauvres. Mahatma Gandhi disait à peu près ceci : « There is enough food for man’s need but not enough for man’s greed .» Qu’on y réfléchisse sérieusement ! Au lieu de mettre continuellement l’accent sur la croissance et le Produit intérieur brut (PIB) et, par la même, encourager la surconsommation et la suralimentation, il faut revoir notre mode vie, mettre davantage l’accent sur le bien-être des citoyens et construire une économie de partage, avec une augmentation substantielle du budget des services sociaux – éducation, loisir et culture, santé, chômage, sécurité sociale. Il faut revoir l’activité humaine responsable du réchauffement climatique et de la dégradation de la planète, car l’ampleur du désastre économique est colossale.

Nous avons vu l’Italie ne plus être en contrôle devant cette pandémie si tant est que le nombre de malades et de morts ne cesse de croître. Les médecins et infirmiers sont épuisés. Nous ne souhaiterions pas voir notre population être décimée et pourtant tout peut aller vite si les Mauriciens ne participent pas aux mesures de précaution. Qu’aimeriez-vous passer comme message à la population ?
D’abord, permettez que j’adresse mes remerciements les plus sincères à l’ensemble du personnel soignant – médecins, infirmiers, urgentistes, ambulanciers, aide-soignants, auxiliaires – pour leur dévouement et leur engagement auprès des malades et ceux infectés par le Covid-19 ainsi qu’à tous ceux qui, au risque de leur vie et loin de leur famille, assurent quotidiennement le fonctionnement des services essentiels à la population. Le pays vous est infiniment reconnaissant. Ensuite, à la population mauricienne dans son ensemble, je dirais qu’en suivant à la lettre les conseils du ministère de la Santé et de l’OMS, qu’en tout simplement restant chez vous, vous participez activement, comme sur le champ de bataille, à la lutte anti-virus mondiale et vous combattez, pour l’honneur, à sauver des vies humaines, y compris et surtout, celles les plus précieuses de vos enfants et de vos proches.

En ce temps de coup dur moralement pour toute la population qui doit rester confinée totalement, le rôle des religieux est-il important pour apporter un message d’espoir ?

La voix du religieux est très souvent une voix qui porte, qui est écoutée et respectée. Dans le contexte où nous vivons, le religieux jouit de l’autorité morale pour influer de manière positive sur le comportement individuel comme sur celui du groupe. Le Cardinal Piat a déjà agi dans ce sens. Les autres chefs religieux doivent en faire de même.

 

« Prenons un simple exemple : l’annonce faite par le Premier ministre de la création d’un fonds de solidarité. Il aurait pu en parler au préalable aux membres de l’opposition et venir ensuite annoncer, comme un geste symbolique fort, la participation de l’ensemble des députés à ce fonds. Faire comme il l’a fait, c’est faire de la politique partisane ».

« Ce qui m’inquiète, ce sont les familles pauvres qui ne figurent pas sur la liste prioritaire du gouvernement. Et elles sont nombreuses. Comment feront-elles pour se nourrir et nourrir leurs enfants ? Quelles vont être leurs réactions devant cette nouvelle forme d’exclusion ? ».

«  Je crains que les petites entreprises et le secteur informel ne soient obligés de mettre la clef sous le paillasson »