CASSAM UTEEM Président de la République de Maurice (1992-2002)

Pendant les émeutes de 1999, les interventions de Cassam Uteem à travers le pays avaient permis de décanter certaines situations qui auraient pu atteindre un point de non retour. Par le dialogue et l’écoute, le président de la République d’alors avait cherché à comprendre et à faire entendre raison. Plusieurs initiatives avaient suivi, afin de tenter de réparer les blessures infligées à l’unité nationale et à la paix sociale. Mais les défis qui guettent le pays aujourd’hui encore restent grands, dit-il, car certains problèmes n’ont jamais été réglés.
• Treize ans après les émeutes de 1999, la justice semble avoir passé l’éponge sur un certain nombre de choses. Certains de ceux qui avaient incendié des commerces et des maisons n’ont jamais payé pour leurs actes. Comment le prenez-vous ?
Gardons espoir ! Le dossier n’est peut-être pas clos et, même si c’était le cas, on peut toujours compter sur le DPP pour le ressortir du tiroir, s’il juge cela nécessaire, peu importe la date du délit. Dans un État de droit, tout acte criminel doit être référé à la justice, et c’est à elle de décider de la culpabilité des suspects et des peines à infliger. Autrement, on ne pourra empêcher que se développe chez nous une culture de l’impunité, et le sentiment d’une justice à multiples vitesses. Les présumés coupables de crime d’incendie, pendant les émeutes de 1999, doivent répondre devant la justice du pays.
• En 1999, ce qui était au départ l’expression d’une certaine colère envers la police et les institutions étatiques, s’est transformé en haine raciale. Comment expliquez-vous ce dérapage ?
Vous avez raison de dire que les émeutes de 1999, provoquées par le décès du chanteur Kaya alors qu’il était en détention policière, ont donné lieu, au départ, à des actes de violence envers un bus d’une compagnie de transport publique, envers des postes de police et des bâtiments publics. Pour déboucher ensuite le pillage de supermarchés et d’autres grandes surfaces – des actes perpétrés par des émeutiers.
Comme dans toute situation de ce genre, des badauds, et même des “gens bien”, se sont joints aux émeutiers, pour lancer des pierres ou encore pour saccager des magasins en compagnie d’autres pillards. Jusque là, on peut comprendre, sans toutefois approuver, la réaction spontanée de certains jeunes en particulier. Ils ont saisi cette occasion pour exprimer leur colère et leur ras-le-bol devant ce qu’ils considéraient comme des procédés discriminatoires et condamnables de certains au sein de la force policière. C’était une forme de protestation contre les autorités du pays et contre les institutions perçues comme leur étant hostiles, ou qui les traitaient comme des citoyens “de deuxième grade”.
Par la suite, devant la tiédeur des forces de l’ordre et en l’absence d’actions fermes de la part des autorités concernées, la situation a dégénéré. Les émeutiers ont eu le champ libre pour commettre des actes criminels, notamment l’incendie délibéré de magasins dans une région urbaine spécifique. Quelques inconscients, croyant devoir réagir ou “se venger” suite à certaines rumeurs colportées – un fait loin d’être rare en de pareilles circonstances – ont mis le feu à plus d’une douzaine de maisons de cités ouvrières, où vivaient des familles bien intégrées dans ce milieu rural.
Ces dérapages condamnables et ces actes criminels ont été l’oeuvre de personnes ayant bénéficié d’une protection occulte et, dès lors, les risques d’une bagarre raciale, comme ceux de 1968, sont devenus réels. Ce qui a justifié les initiatives présidentielles sur le terrain. Avec l’aide des forces vives du pays, elles ont contribué à faire baisser la tension, à mettre fin au bouleversement que connaissait le pays, et à la reprise des activités économiques, paralysées durant plusieurs jours.
• Depuis les émeutes de 1999, le communautarisme semble être davantage présent, bien que latent. Des groupes sectaires se sont formés et, souvent, c’est un rapport de force qui est mis en avant dans nombre de situations, alors que d’autres groupes, dits “minoritaires”, se disent prêts à tout pour conserver leurs acquis. Avec ce genre d’attitude, peut-on toujours espérer que le mauricianisme trouvera sa place ?
Le sentiment d’être victimes de discriminations, et d’être traités comme des “citoyens de deuxième grade” persiste toujours chez un très grand nombre de Mauriciens. Ceux-ci se sentent marginalisés ou exclus et, souvent, humiliés. Rien dans le fond n’a changé depuis les émeutes de 1999. Tous les problèmes et les causes du mal vécus par une partie importante de la population ont été swept under the carpet. Par ailleurs, des groupes sectaires se comportent impunément en propriétaires des lieux ou en donneurs de leçons, et veulent imposer leur vision des choses à l’ensemble de la population. Certains de leurs membres se croient même autorisés à s’organiser en milices, et s’adonnent à des activités douteuses tout en se disant proches du pouvoir.
Les cas flagrants d’injustice, de passe-droit, de népotisme et de corruption, avec ou sans la bénédiction des hommes politiques, ont contribué à approfondir les méfiances à l’égard de ces derniers, d’une part, et entre les différentes communautés, de l’autre. Cette méfiance met à rude épreuve le désir du vivre ensemble, et décourage souvent ceux qui y croient profondément.
• Vous avez entrepris diverses actions en faveur de l’unité nationale. Avec tout ce qui se passe en ce moment, croyez-vous qu’elle peut vraiment exister, et que l’harmonie sociale ne sera pas qu’une façade mais réelle ?
Nous ne pouvons nous contenter de parler d’unité nationale. Il nous faut oeuvrer pour la construire. Lorsque nous cesserons de jouer à l’autruche et nous attaquerons enfin aux vrais problèmes du pays pour apporter davantage de bien-être et de bonheur à la population, sans distinction aucune et sans discrimination, lorsque nous mettrons en pratique la méritocratie et la justice sociale, lorsque nous aurons une vraie politique sociale avec comme objectif prioritaire l’élimination de la pauvreté et l’intégration des marginaux et des exclus, lorsque nous combattrons avec plus de détermination la corruption, lorsque notre école, en collaboration avec la famille, assumera auprès de nos enfants, son rôle dans la transmission des valeurs morales et éthiques en même temps que la connaissance et la science, lorsqu’on s’attellera à la tâche d’assurer un vrai partage de notre richesse culturelle, lorsque notre démocratie sera plus inclusive, nous pourrons nous targuer d’avoir enfin créé une société plus juste. L’harmonie sociale, alors, ne sera plus qu’une façade mais bien réelle.