Cette interview de l’ex-président de la République Cassam Uteem a été réalisée vendredi matin. En répondant à nos questions, il nous fait part de son analyse sur la pandémie et son traitement et surtout sur les conséquences qu’elle va produire sur le plan économique et social. Avec la franchise qu’on lui reconnaît, Cassam Uteem fait la différence entre les zéros et les héros. Il dénonce également ceux qui profitent de cette situation de crise pour s’enrichir aux dépens des plus pauvres, dont l’ex-président a toujours été le défenseur.

La une de l’actualité mauricienne de ce vendredi matin est ahurissante : six ministres, dont le Premier du nom, les membres du comité de crise sanitaire du gouvernement et ceux de la cellule de communication du PM sont en auto-isolation ! Est-ce que ceux qui donnent les consignes pour le confinement ne les respecteraient pas ?

– Il faut espérer que les membres de ces comités pratiquent eux-mêmes les conseils qu’ils donnent ! Qu’ils ne jouent pas au “fais ce que je dis, mais ne fais pas ce que je fais !” Mais il faut reconnaître que tout ce qui entoure ce virus, dont on ignorait l’existence il y a quelques mois à peine, fait peur. Le fait est qu’on ne sait pas précisément comment le virus du coronavirus attaque, ce qui augmente la peur, qui est un élément essentiel de cette pandémie. Les gens ont non seulement peur des autres, mais aussi de leurs propres parents, de leurs voisins. Quand on avait déconseillé que les grands-parents voient leurs petits-enfants par précaution, je l’avais mal pris, car je pense que si l’on prend les précautions nécessaires, on peut voir ses proches, ne serait-ce que pour quelques minutes. Une présence, une attention pour une vieille personne, c’est très important en cette période troublée. Celaétant dit, il faut prendre toutes les précautions, car ce virus est mortel. Une seule personne suffit à contaminer son entourage et bien au-delà, comme on a pu le découvrir à Maurice même.

lQuelle est votre réflexion sur cette pandémie ?

– J’ai lu, il y a plus d’une semaine, une phrase qui m’a frappé et qui résume ce qu’on peut ressentir face à la pandémie. « Voilà donc un virus, petit au point d’être invisible, qui a pris en otage la planète terre et ses milliards d’habitants. » Voilà un virus qui oblige des milliards de gens à changer leurs habitudes. Le monde a non seulement peur, mais il se rétracte – seulement les services essentiels qui fonctionnent. C’est une situation inédite que les gens de ma génération et celles d’après n’ont pas connue. Bien sûr, il y avait eu les retombées de la Seconde Guerre mondiale, les difficultés pour s’alimenter, mais on avait la liberté de sortir, de vaquer à ses occupations, d’aller rencontrer les autres. On avait des solutions à la crise alimentaire en remplaçant le riz et la farine par le maïs, le manioc et les patates. On était beaucoup plus pauvres qu’aujourd’hui, mais en dépit des conditions difficiles et avec la solidarité, tout le monde avait à manger. Est-ce le cas aujourd’hui ? Je ne saurais le dire.

Sur un plan philosophique, les écologistes affirment qu’avec cette pandémie nous sommes en train de payer la surexploitation des ressources de la Terre. Des croyants avancent, eux, que nous sommes en train de payer nos péchés…

– Effectivement, ceux qui ont la foi et croient en un être suprême disent que nous avons commis trop de péchés et que nous les payons aujourd’hui. C’est une autre façon de dire qu’ayant abusé de la nature, que nous avons littéralement spoliée, nous en payons aujourd’hui les conséquences. J’espère que cette pandémie dépassera le cadre du constat pour arriver à celui de la remise en cause de notre manière de vivre jusqu’aujourd’hui. Après la pandémie, allons-nous continuer avec le même développement économique qui met l’accent sur le PIB, la croissance et la consommation à outrance ? Est-ce que c’est ce modèle que nous allons continuer à développer ou nous arrêter et revoir les choses en profondeur et adopter une autre manière de vivre plus sain et plus humain, d’autant plus que nous vivons maintenant en famille, confinement oblige ? Nous avons l’occasion de partager le repas en famille, de dialoguer avec les autres, avec nos enfants, ce que nous avions rarement l’occasion de faire avant. C’est très bien dans un sens. J’espère, cependant, que la promiscuité et le contact forcé ne vont pas générer d’autres problèmes sociaux.

Certains prévoient déjà un boom de naissances dans neuf mois et une augmentation de cas de divorce découlant du confinement… 

– C’est un peu à quoi je pensais en parlant de problème de confinement. Mais il y a plus grave. Comment les personnes qui vivent dans des taudis en tôle et en plastique, qui sont obligées de s’entasser à six ou sept dans une seule chambre, peuvent-elles respecter la distanciation sociale ? Comment est-ce que ces personnes, les plus pauvres d’entre les pauvres, font en cette période de confinement ? C’est une question que nous devrions tous nous poser d’autant que  cette crise a fait naître ses zéros et ses héros.

Vous dites que cette crise a fait naître ses zéros et ses héros. Qui sont-ils ?

– Les zéros sont ceux qui ne suivent pas les consignes, ceux qui prennent le risque de se contaminer, pire, de contaminer leurs proches, leurs voisins et la société en général. Ils sortent dans les rues, se baladent comme si de rien n’était. Au début c’était pire : des gens se comportaient comme en congé allaient faire des pique-niques, des matches de foot. Attention, je ne parle pas des Mauriciens qui sont obligés de sortir pour aller travailler pour « gagne enn lavi », de ceux qui travaillent le matin pour manger le soir. Il faut aussi dire que parmi les zéros, il y a aussi certains commerçants qui profitent de la situation pour mettre la main à la gorge des consommateurs et qui ont fait monter les prix en flèche, sans aucun contrôle. Je n’arrive pas à comprendre comment le gouvernement n’arrive pas à contrôler les prix des denrées essentielles ! Les zéros sont ceux qui ne suivent pas les consignes et ceux qui profitent de la situation pour augmenter le prix des denrées !

l Qui sont les héros ?

– Ceux qui assurent les services essentiels au détriment de leur santé et, dans certains cas, de leur vie. Je parle des médecins, des infirmiers, des aides-soignants, des officiers de police, des pompiers, des éboueurs, des fonctionnaires qui assurent la distribution des salaires, des pensions, des allocations. Mais il y a aussi ces personnes qui auraient pu rester confinées chez elles en sécurité, mais qui sortent pour aller aider les autres. Je parle des travailleurs sociaux, des volontaires qui vont prépare et donne à manger à ceux qui ne peuvent pas sortir de chez eux. Il y a des zéros, mais heureusement beaucoup plus de héros et qu’il convient de remercier pour ce qu’ils font.

l Cette pandémie met en exergue l’inégalité des Mauriciens. Ceux qui ont une carte bancaire bien approvisionnée peuvent tout acheter en ligne, depuis les vins fins jusqu’aux magrets de canard. Mais ceux qui doivent attendre la paye de la fin du mois ne trouvent pas toujours, après avoir fait la queue, des aliments de base dans les supermarchés…

– On disait au début que dans le café du coronavirus il n’y avait pas de triage. C’est totalement faux. Le virus attaque certaines personnes plus que d’autres. Les personnes qui vivent à six dans une pièce, celles qui sont obligées de sortir pour aller chercher du travail afin de pouvoir manger le soir sont beaucoup plus fragiles que celles qui sont confinées chez eux et font leurs courses on line  à partir de leur téléphone. Les personnes qui ont les moyens ont rempli leurs réfrigérateurs et leurs buffets avant le confinement, pas ceux qui n’ont ni argent à la banque, ni buffet et encore moins de réfrigirateur. C’est vrai que nous ne sommes pas égaux face à la pandémie. Avec la pandémie, l’écart entre les riches et les pauvres s’est davantage creusé et des gens sont en train de devenir plus pauvres encore.

l Le gouvernement a mis au point un programme d’aide pour venir financièrement en aide aux entreprises. Il semblerait que les grandes entreprises soient mieux organisées pour en profiter que les petites…

– C’est l’inégalité, une fois encore. Les petites entreprises ont dû faire un peu de tapage pour bénéficier, elles aussi, de ce programme. Mais je pense qu’il y a, hélas, des abus. Tout comme il y a des commerçants profiteurs qui augmentent les prix, il y a de grosses entreprises qui bénéficient du programme d’aide alors qu’elles ne le devraient pas. Il y a certes beaucoup de Mauriciens qui ont besoin de cette aide, mais d’autres ne le méritent pas tout à fait. Tout cela découle du fait, à mon avis, qu’on a tardé à prendre certaines décisions et à préparer certains programmes, comme la fermeture des supermarchés et comme le plan d’aide aux entreprises. Attention : je ne suis pas en train de jouer au wise after the event, mais je note que nous avons fait certaines erreurs et que nous en payons les conséquences.

l Quel est votre regard sur l’action gouvernementale face à la pandémie ?

– Je crois que le gouvernement fait de son mieux pour gérer la situation avec les moyens dont il dispose. Mais je regrette qu’il n’ait pas montré que le combat était celui de l’ensemble du pays uni, celui de tous les partis politiques. Le gouvernement n’a pas créé un forum pour permettre aux leaders des partis de l’opposition de participer au combat en dépassant le cadre politique. Tous les soirs, à la télévision, on ne voit que des ministres venir dire ce qu’ils ont fait, comme si cela ne concernait que le gouvernement, qui, par ailleurs, et il faut le souligner, n’a aucun contact avec l’opposition sur cette question nationale.

Le Premier ministre a pourtant dit qu’il consultait parfois le leader de l’opposition…

– Plus exactement, le Premier ministre dit qu’il a informé le leader de l’opposition de certaines décisions prises par le gouvernement. Mais il y a une grande différence entre informer et discuter. Je pense qu’une image de la classe politique unie pour mener le combat contre la pandémie aurait eu plus d’effet de mobilisation que ces conférences de presse où le gouvernement ne parle que de son action. à un moment, le gouvernement a décidé de demander aux députés de la majorité de contribuer 10 % de leur salaire à un fonds, mais n’a pas invité les députés de l’opposition à y participer. C’est un move que le gouvernement aurait pu éviter dans le cadre du combat contre la pandémie. C’est de la politique politicienne qui ne devrait pas exister en temps de crise nationale !

Le gouvernement explique que le « succès » de Maurice face à la pandémie repose sur le fait que les prévisions de l’OMS sur Maurice ne se sont pas réalisées.

– Je note qu’on n’avait pas beaucoup parlé de ces prévisions jusqu’à maintenant. J’ajoute que les pays d’Afrique semblent moins atteints par la pandémie, alors qu’ils ne disposent pas d’instruments pour tester les populations atteintes par le virus. J’aimerais savoir quel est le pourcentage de la population mauricienne qui a été testé. Ce n’est qu’à partir du nombre de tests effectués que l’on pourrait parler de « succès » et faire des comparaisons entre les résultats atteints, grâce aux mesures prises, et les prévisions de l’OMS pour Maurice.

Pour compenser les congés scolaires forcés, le ministère de l’éducation vient de lancer des cours à la télévision. Avez-vous eu l’occasion de les suivre ?

– Non, mais j’ai lu les commentaires sur ces cours télévisés dans la presse. Il faut savoir que des cours particuliers par internet existent pour les élèves qui ont les moyens de se les payer. C’est une bonne initiative, quoiqu’un peu tardive, du ministère de l’éducation. Pourvu que ces cours soient bien faits et ne continuent pas à comporter les fautes et les erreurs qui ont été relevées dans la presse. C’est une bonne initiative, certes, mais il faut s’assurer que tous les élèves puissent y avoir accès avec les applications nécessaires.

Des observateurs économiques disent qu’avec la reprise des activités après le confinement, Maurice va faire face à une forte augmentation du taux de chômage provoquée par les licenciements abusifs…

– Le problème des crises c’est que certains profitent de l’occasion pour augmenter leurs prix ou pour procéder à des licenciements. Je n’exclus pas que cette prévision se réalise, d’autant plus qu’on a déjà entendu certains employeurs réclamer que le gouvernement paye les salaires de leurs employés en totalité. Je range ces employeurs dans la catégorie des zéros et espère que le gouvernement va surveiller de très près la situation pour éviter les abus.

Faut-il déjà penser à l’après-pandémie ?

– Oui, pour éviter les erreurs faites avant. De manière générale, et selon les indications données par le gouvernement, on dirait que la situation sanitaire commence à s’améliorer et que nous allons vers le déconfinnement. C’est tant mieux, mais je crois qu’il faut attendre d’avoir des certitudes avant de passer au déconfinnement selon un processus graduel bien pensé pour éviter toute possibilité de rechute. Il faut également penser à l’après et réfléchir sur certaines mesures à prendre. Cette pandémie va générer — ou a déjà généré — une crise alimentaire mondiale. Il faut revoir en profondeur la politique agroalimentaire, faire les investissements et les efforts nécessaires pour permettre à Maurice d’être le plus possible autosuffisant dans ce domaine. Car il ne faut pas oublier que nous importons pratiquement tous les produits alimentaires que nous consommons. Nous sommes une île qui dépend des bateaux et des avions pour faire venir ses produits alimentaires. Et si, comme on a été obligé de fermer l’aéroport, on est obligé un jour de fermer le port ? Est-ce qu’il ne faut pas revoir notre politique touristique et arrêter d’autoriser la construction de nouveaux hôtels pour préserver quelques espaces où les Mauriciens pourront se détendre, au lieu de rester confinés chez eux, même après le confinement ? Il faut également revoir notre système de santé publique et augmenter le budget qui lui est accordé pour permettre d’en améliorer l’efficacité et la qualité.

Avec tout ce que nous avons dit dans cette interview, nous allons vers un avenir plus que sombre 

– Tout va dépendre de nous, de la manière dont nous allons continuer à vivre et de quel type de vie nous allons choisir après la pandémie. Allons-nous continuer avec un système qui développe la surconsommation, l’égoïsme ou allons-nous changer fondamentalement ? Si nous ne changeons pas, si nous continuons comme avant, nous irons de mal en pis.

Si nous savons nous remettre en cause, remettre en cause la manière dont fonctionne notre société, pourrions-nous tirer les enseignements nécessaires et inventer une nouvelle manière de vivre ?

– Je l’espère, je prie pour que nous le fassions parce que nous pouvons le faire. Je prie que nous devenions plus conscients du tort que nous faisons à la nature. Je prie pour que nous changions notre manière de vivre et que nous soyons moins égoïstes. Mais je suis également conscient que la nature humaine étant ce qu’elle est, après quelque temps, nous soyons tentés de retourner à nos vieilles habitudes : la surproduction, la surconsommation, l’égoïsme, la pollution à gauche et à droite, notre vie d’avant la pandémie quoi. Qu’au lieu de la naissance d’un nouveau monde, nous retournions à celui d’avant la pandémie. J’espère que ce retour vers le passé n’aura pas lieu et que nous allons construire ensemble et sur de nouvelles bases, le futur. Notre futur. Je l’espère.