Le Caudan Waterfront est aujourd’hui un des lieux d’attraction les plus appréciés des Mauriciens et des touristes. Mieux : il fait désormais partie du patrimoine national populaire des Mauriciens. Retour sur les principales étapes d’un ambitieux projet commercial qui a fait revivre une capitale qui devenait ville morte à la fermeture des bureaux.
Avec la mise en opération du vrac dans les années 1980, le système de manutention de marchandises dans le port avait drastiquement évolué. Les activités se sont déplacées vers le vrac et Mer Rouge, et les quais du vieux port, jadis grouillants de monde, ont été de plus en plus désertées. Le vieux port était devenu un lieu abandonné uniquement fréquenté par les marins pêcheurs taïwanais et coréens et les belles de nuit mauriciennes. On disait alors que Port-Louis devenait ville morte dès la fermeture des bureaux.
Le triste spectacle du vieux port abandonné qu’Yvan Lagesse, alors directeur général de la MCB, pouvait voir quotidiennement des fenêtres de ses bureaux l’incita à trouver les moyens de faire revivre le vieux port, qui avait été la capitale maritime de l’océan Indien pendant plusieurs siècles. C’est dans ce but que la MCB créa, en 1989, Promotion and Development Limited, une société qui avait pour but de réaménager une partie du vieux port conformément aux intentions gouvernementales exprimées dans le white paper sur le tourisme publié en 1988. Pand D. Ltd s’inspira aussi d’expériences similaires réussies à Sydney en Australie et à Capetown en Afrique du Sud. L’idée prit du temps pour s’imposer, les Mauriciens n’arrivant pas à croire que l’on pouvait transformer de vieux quais à l’abandon en un centre d’animation diurne et nocturne dans une capitale qui devenait ville déserte tous les après-midis à partir de cinq heures et demie.
René Leclézio fut nommé manager du projet et il s’entoura d’une équipe de collaborateurs pour relever ce qui était pour certains un défi voire un rêve irréalisable. En 1989, le Caudan Development Ltd fit l’acquisition d’un terrain de 10 arpents de United Docks, alors occupé par trente-cinq entreprises industrielles. Après le départ des derniers locataires, de grands travaux de démolition ont eu lieu pour faire sortir de terre — et dans certains cas, de la mer — la première phase du Caudan Waterfront, qui en compte quatre. Mais au lieu de faire du tout neuf, ce qui était la tendance de l’époque, les architectes Maurice Giraud et ZAC Associates décident de sauver quelques vieux bâtiments et de les intégrer dans les plans du nouveau complexe. L’environnement est également réhabilité et le ruisseau du Pouce, qui avait été transformé en marais nauséabond, redevient un cours d’eau.
Une étude sur les goûts, attitudes et besoins du public mauricien et des touristes est commanditée avant la finalisation du plan. Les travaux de la première phase ont duré deux ans, transformant les anciens docks en un immense chantier à ciel ouvert et ont nécessité un investissement d’un milliard de roupies. Les plans originaux n’ont connu qu’une modification : l’addition de trois salles de cinéma imposée par un influent membre du gouvernement. En novembre 1996, les Mauriciens, émerveillés, découvraient que le Caudan Waterfront était à la mesure des ambitions de ses promoteurs. Rendant compte de l’inauguration, la presse titrait sur le « joyau sorti de son écrin » et offert au public, et insistait sur le fait que l’on pouvait, dans une capitale qui commençait à se bétonner à tout va, construire moderne en respectant les règles de l’architecture classique tout en redonnant sa place à la beauté.
Tout de suite, les Mauriciens — et pas seulement les Port-Louisiens — vont prendre possession du Caudan et en faire un de leurs lieux de promenade préférés, une nouvelle capitale. Le ratio des visiteurs qui étaient prévus pour être 60% de touristes et 40% de Mauriciens fut rapidement inversé et le Caudan est entré, sans avoir besoin d’une proclamation officielle comme certaines statues ou certains monuments, en tête sur la liste du « national heritage » personnel des Mauriciens. Il fait désormais partie du patrimoine national. Le Caudan Waterfront va également innover dans d’autres domaines avec l’introduction de caméras de surveillance et des premiers parkings payants et multiplier les animations qui vont faire de sa place centrale le passage obligé des grandes manifestations populaires.
Mais le Caudan Waterfront est plus qu’une réhabilitation architecturale ou une opération commerciale réussie, comme tous les articles célébrant son quinzième anniversaire vont le souligner. La conclusion de l’article que l’architecte G. Siew écrivait en janvier 1997, après sa première visite au Waterfront, explique la place qu’occupe ce front de mer dans l’île Maurice de la fin du siècle dernier. « Je voudrais remercier l’architecte Maurice Giraud pour avoir su rassembler en un lieu une culture, une expression culturelle qui part en miettes. Faire découvrir à toute une population que le culte du beau appartient au quotidien, que l’esthétique peut transcender les basses notions ethniques (ça pas nou kiltir !) … En ce sens, Caudan rassemble tout un ensemble de connaissances, d’inspiration et de références multiples. Différent du savoir, la tradition dont il relève transmet à chacun d’entre nous un sens esthétique à notre vie, nous oblige à exercer notre jugement, nous pousse à affiner notre goût, nous encourage à exercer notre sens critique. Pour porter en nous l’expérience de ceux qui nous ont précédés.
Espérons pour Maurice que cette nouvelle ouverture vers le beau et le bien inspire et incite toute la population à créer, à vouloir l’esthétique dans son quotidien. »