Des citoyens mauriciens qui manifestent dans les rues de Port Louis contre le renouvellement d’accords de pêche avec les Japonais, accusés de massacrer les baleines. Et notre ministre de l’Economie océanique et des Ressources marines qui, balèze, vient affirmer qu’il n’y a pas de baleines dans les eaux mauriciennes… Voilà de quoi faire une grosse, très grosse semaine…

Les réseaux sociaux n’ont pas manqué d’éclabousser le ministre Koonjoo mieux qu’une dorsale de cétacé frappant l’eau. Pluie de photos montrant des baleines bien visibles sur fond de Coin de Mire ou des montagnes de la côte ouest; déluge de persiflages en tous genres; et même, summum, opération de crowdfunding lancée par un internaute, appelant 170 personnes à contribuer chacune la modique somme de Rs10, pour réunir les Rs 1700 pouvant permettre au ministre de bénéficier d’une de ces sorties de whale watching largement pratiquée au large de nos côtes…

Une chose est sûre en tout cas: cette affaire vient mettre en lumière autant la déconnexion politique face aux urgents défis environnementaux, que les paradoxes qui peuvent parfois habiter le combat écologique.

Pourquoi se focaliser sur les Japonais alors que les Européens, eux aussi, bafouent régulièrement des accords de pêche, notamment en massacrant des requins sous couvert de pêche au thon? Pourquoi faire tout un tamtam pour les baleines, alors que tous les jours, on massacre des requins, ou des boeufs par exemple, sans que personne ne s’en émeuve? interroge un internaute.

Il y a certainement le fait que les baleines constituent une espèce menacée.
Recherchées pour leur chair et leur graisse, de nombreuses espèces de baleines sont en voie de disparition, pour des raisons liées autant à des facteurs environnementaux qu’à des activités humaines de surpêche. C’est le cas par exemple de la baleine bleue. Au niveau mondial, sur les 250 000 baleines bleues du siècle dernier, il n’en resterait plus que 5 000.
Qu’y peut-on ? Beaucoup, manifestement. Ainsi, si la baleine à bosse était elle aussi considérée comme espèce menacée il y a quelques dizaines d’années, la protection internationale imposant l’interdiction de chasse lui a permis de se repeupler et de passer au statut d’espèce de « préoccupation mineure ».

Mais la baleine représente clairement bien plus qu’un seul enjeu écologique. Peut-être en raison de quelque chose de plus profond qui relève de l’affect. Chez de nombreux peuples pratiquant la chasse traditionnelle, comme les Amérindiens de la côte ouest du Canada et du nord des États-Unis, ou les peuples Inuits de l’Arctique, la baleine correspond à un facteur culturel important. Plus près de nous, chez nos voisins réunionnais, tous les ans, la “saison des baleines” est guettée avec une ferveur quasi mystique. Sans doute parce qu’elles concourent à marquer le passage des saisons, cette progression cyclique qui nous remet en lien avec une certaine conception du cours du temps, de plus en plus menacée. Et l’on pourrait même mettre en lien avec cela le tollé cause par l’annonce, en septembre dernier, de l’arrivée sur le marché réunionnais de 9 tonnes de mangues égyptiennes. Parce qu’à la colère de la filière locale qui voyait là une menace directe à ses intérêts économiques, venait aussi s’ajouter une sorte de crainte diffuse des locaux d’être de fait privés de leurs saisons. Parce que les mangues, ce n’est pas un produit que l’on achète à sa guise tout au long de l’année. C’est quelque chose qui s’attend, qui s’espère, qui se guette, qui se regarde mûrir, qui se convoite, enfin qui se chaparde ou qui s’achète au plus fort de l’été, comme une récompense.

Une mangue, c’est le temps du midi retrouvé.
Une baleine c’est le temps de la magie retrouvée.
Les baleines comptent parmi les plus grands animaux que la Terre ait jamais portés. Mais quand on les observe, du rivage ou d’un bateau, on n’en voit qu’une infime partie. Et là réside la magie. Dans tout ce que nous savons présent, là juste en dessous, tout ce que nous devinons immense sans avoir besoin de le voir. Dans ces ondulations légères qui défient la masse énorme. Dans ces chants mystérieux qui habitent les profondeurs.
Le mardi 28 août 3018, quelques minutes avant d’annoncer sa démission en direct à la radio, Nicolas Hulot, alors encore ministre de la Transition écologique et solidaire en France, est interrogé par le journaliste Nicolas Demorand, qui lui demande: « Incendies un peu partout dans le monde — Grèce, Suède, États-Unis ; inondations suivies de canicules au Japon ; records de températures en France, etc. Le film catastrophe est là, sous nos yeux. Est-ce que vous pouvez m’expliquer pourquoi, rationnellement, ce n’est pas la mobilisation générale contre ces phénomènes et pour le climat ? » Et Nicolas Hulot de répondre: « Je vous ferai une réponse très brève : non. »

Et si, assommés de chiffres alarmants, saturés d’images catastrophes, anesthésiés de prévisions apocalyptiques, nous avions besoin, pour sortir de notre torpeur, pour nous réveiller, de reprendre pied dans la magie de ce peut encore être ce monde ?…