Cela a fait quinze ans à la fin du mois dernier depuis qu’a éclaté un scandale qui allait occuper la une de l’actualité pendant plus d’une semaine et marquer l’histoire politique locale : “l’affaire Macarena”. Nous avons puisé dans nos archives pour résumer cette affaire qui fut qualifiée à l’époque de “plus gros scandale que Maurice ait connu.”
Tout commence par une rumeur qui enfle rapidement à la fin du mois de mars 1997. Elle indique qu’une soirée très particulière se serait déroulée dans un campement à Albion, à la veille de Pâques. C’est Week-End qui publie la première information sur cette affaire dans son édition du 6 avril sous le titre “Private Party” à Albion. Week-End explique que “cette étrange affaire de moeurs qui impliquerait de très hautes personnalités du pays et quelques jeunes femmes” alimente les conversations des cocktails et autres dîners mondains. Cette affaire, “qui a pour nom de code Macarena”, aurait été “une soirée très arrosée, commencée très tard et terminée très tôt dans un luxueux campement d’Albion.”
Le texte de Week-End révèle qu’une personnalité avait invité quelques jeunes et jolies demoiselles à une cocktail party. Arrivées sur place, les invitées découvrent, avec surprise, que la soirée est une “very private party” avec très peu d’invités. Essentiellement des messieurs, utilisant souvent l’anglais dans la conversation, sans leurs épouses. Celui qui avait lancé les invitations explique que les épouses ont été retenues. Après une heure du matin, une imposante voiture noire arrive avec à bord une grosse personnalité accompagnée d’un de ses amis intimes : la soirée peut commencer. Elle est marquée par l’exécution de la danse à la mode du moment, la Macarena, qu’un des invités semble particulièrement apprécier.
“Avec des jeunes femmes et des personnalités du pays”
À un moment de la soirée, une des invitées refuse de se laisser peloter et sort du campement en claquant la porte. Celui qui avait lancé les invitations court après elle sur la plage pour la calmer et la faire ramener chez elle. “Tout cela ne serait qu’une histoire entre adultes consentants si quelques-unes des jeunes femmes n’avaient manifesté le désir d’aller faire une déposition à la police sur certains événements qui se seraient déroulés au campement d’Albion, lors de la dernière partie de la Macarena party”, conclut Week End. Cet article qui va mettre le feu aux poudres et faire éclater “l’affaire Macarena”.
L’article de Week-End est le talk of the town du dimanche dans tout le pays. Chacun cherche à deviner qui sont les messieurs et qui étaient leurs jeunes invitées. Chacun avance des noms, échafaude des hypothèses et la rumeur enfle. Elle devient, le lendemain, le sujet de conversation des bureaux, des usines, des supermarchés, des bazars et dans les autobus. Le quotidien Le Mauricien va faire monter la fièvre en publiant d’autres détails sur les participants. Il annonce qu’un ministre et un député travaillistes ainsi que le directeur d’une importante société et deux hommes d’affaires faisaient partie des participants. Le Mauricien mentionne la présence parmi les invitées d’une ex-reine de beauté et d’une mineure.
L’affaire de moeurs prend alors une autre dimension. La caricature de Deven T, qui illustre l’article, fait sensation au Parlement en pleine session. Pour plaisanter, Arvind Boolell esquisse les premiers pas de la Macarena dans les couloirs du Parlement tandis que plusieurs députés font allusion au ministre Macarena dans leur discours. Le lendemain, jour de congé public, les noms des invités, faisant tous partie de l’inner circle de Navin Ramgoolam, sont cités. Tout comme ceux de quatre jeunes femmes qui pourraient avoir été les invitées de la désormais fameuse soirée qui, on l’apprend, s’est déroulée dans un campement d’un homme d’affaires des Plaines Wilhems, pas très loin de celui d’une parlementaire travailliste.
Les habitants d’Albion sont submergés de coups de téléphone demandant des informations sur la private party. Mercredi matin, l’express publie les noms des participants à la Macarena Private Party. Les noms des cinq jeunes femmes sont également cités, ce qui vaudra un procès en diffamation à l’express.
Ramgoolam: “Oui, j’étais à la fête d’Albion, mais pas fine arrive narien”
Avec la publication de la liste des participants, l’affaire de moeurs prend alors une dimension politique. Les partis de l’opposition tiennent des points de presse pour demander des explications au Premier ministre sur sa présence à cette fête très particulière. Le MMM, qui fait partie du gouvernement avec le PTr, réunit son Bureau politique présidé par Ahmad Jeewah en l’absence de Paul Bérenger, qui se trouve en déplacement à l’étranger. Le président du MMM réclame “une déclaration sans équivoque du Premier ministre pour tirer cette affaire au clair.” Hervé Duval, alors leader du PMSD, pose le problème de façon différente : “On ne me fera pas croire que des femmes à qui on demande de venir seules à une party n’aient pas de soupçon sur la nature de la fête. Pas ti dire zot vine boire Pepsi, manze gâteau !”
Après avoir gardé le silence depuis l’éclatement de l’affaire, Navin Ramgoolam va réagir dans la soirée de jeudi, lors d’une réunion travailliste à New Grove. “Oui, j’étais a la fête d’Albion, déclare-t-il, mais je n’y suis resté que quelques instants et pas fine arrive narien”. Il affirme que la party était organisée par le PDG d’une compagnie publique et qu’il a accepté d’y aller pour que ceux qui l’avaient organisée ne perdent pas la face. Il ajoute qu’il n’a pas l’intention d’organiser un référendum “à chaque fois qu’il doit sortir.” Le Premier ministre explique que la médiatisation de cette affaire est “une campagne de dénigrement” menée contre lui, comme on tenta autrefois de le faire contre son père. Le but de cette campagne est, selon, de tenter de déstabiliser son gouvernement. Il déclare ne pas avoir peur des “palabres” ou de quoi que ce soit et attaque la presse, accusée d’avoir une hidden agenda. Ahmad Jeewah réagit en disant “les propos du PM sont loin d’être convaincants.” Ce qui provoque un véritable tollé chez les travaillistes.
Vendredi, la MBC accorde une large place aux déclarations faites la veille par le Premier ministre, soutenu par ses ministres et ses agents. Les attaques contre la presse sont soulignées. Dans Le Mauricien du jour, Navin Ramgoolam invite Ahmad Jeewah, qui avait trouvé ses propos de la veille pas convaincants, “à se rétracter ou à quitter l’alliance.” Le président du MMM réplique par un communiqué circulé au Parlement dans lequel il déclare ne pas avoir “de comptes à rendre ni d’ordres à prendre du Dr Navin Ramgoolam.” Une déclaration qui plombe l’ambiance entre députés MMM et PTrau Parlement.
Au moment des questions parlementaires, les rouges ciblent Alan Ganoo en lui posant des questions sur une affaire de terres de l’Etat. Par la suite, le Premier ministre fait une longue déclaration au Parlement sur l’affaire Macarena — largement relayée par la MBC — au cours de laquelle il fait le procès de la presse, plus particulièrement  Week End. La réponse du berger à la bergère Ahmad Jeewah n’est ni réfutée ni commentée par le Premier ministre.
Par ailleurs, les quatre invitées de la Macarena Party font servir du papier timbré à l’express pour réclamer chacune Rs 5 millions pour diffamation. Dans leur plainte, elles affirment avoir été invitées au campement d’Albion par “a common friend” et où le Premier ministre était présent et avait “spent approximately one hour there socializing with friends as normally the case in any party or cocktail.” Cette déclaration vient contredire celle de Navin Ramgoolam, qui avait affirmé qu’il n’avait passé que “quelques instants” à la fête d’Albion. Dans leur plainte, les invitées affirment qu’aucun incident ne s’est produit durant la fête.
Cinq ans plus tard, soit le 31 octobre 2002, ce procès sera rayé en cour suite à un arrangement à l’amiable entre l’express et les quatre plaignantes. Qualifié de “plus gros scandale que Maurice ait connu”, l’affaire Macarena devint pour les travaillistes un sujet tabou et pour les adversaires de Navin Ramgoolam un de ses points faibles à dénoncer. L’affaire Macarena — et les déclarations d’Ahmad Jeewah — eurent probablement un poids dans la cassure de l’alliance PTr-MMM qui survint quelques semaines plus tard, soit le 20 juin 1997. La chanson du duo Los Del Rio, qui avait donné son titre à l’affaire d’Albion, fut tout bonnement bannie des ondes de la MBC, ce qui n’enleva rien à sa popularité et surtout à son étroite association avec le leader du Parti travailliste.
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Les réactions à l’affaire en 1997
Toutes sortes de réactions ont été enregistrées après l’éclatement de la Macarena Party. Leur relecture, quinze ans plus tard, ne manque pas de piquant, puisque la majeure partie de ceux qui l’ont condamnée en avril 1997 ont depuis changé d’orientation ou carrément de parti politique depuis. Beaucoup sont aujourd’hui alliés ou partenaired de Navin Ramgoolam.
Sanjit teelock: Était à l’époque secrétaire général du MTD et aujourd’hui conseiller du ministre des Administrations régionales, le travailliste Hervé Aimé. Il déclara : “L’épisode Macarena n’est pas et ne doit pas être un événement qui peut être toléré dans l’île Maurice moderne.”
RAMA VALAYDEN: Alors leader du Mouvement Républicain, puis ministre de la Justice du gouvernement Navin Ramgoolam. “S’il n’y avait que des adultes concernés par cette affaire, le MR se serait gardé de faire des commentaires. Mais tout semble indiquer qu’une mineure était présente ( ) nous exigeons une enquête.” Rama Valayden devait ajouter qu’il y a des personnages prêts “à se servir de chair humaine” pour essayer de “bien se positionner dans les milieux du pouvoir”.
SHEILA BAPPOO: Était alors membre du RPR. Elle est depuis ministre dans plusieurs gouvernements dirigés par Navin Ramgoolam. À l’époque, elle déclare que la Macarena Party est “le plus gros scandale que Maurice ait connu” et interpelle les membres du Parlement en ces termes : “Allez-vous continuer à cautionner des membres de l’Assemblée nationale qui sont aujourd’hui devenus la honte du pays ?” Elle ajoute : “Certains disent qu’il y a un ministre impliqué, d’autres parlent d’un super ministre et même du Premier ministre. Tout le pays a le droit de connaître la vérité dans cette affaire, car c’est la population qui a envoyé les députés au Parlement. Le PM doit faire une déclaration. Dire li vinn guet lepep dans so lizié.” Cette déclaration fut faite en présence de Rama Sithanen, qui était également membre du RPR avant de devenir ministre des Finances de Navin Ramgoolam.
AHMAD JEEWAH: Alors président du MMM, qui faisait partie de l’alliance gouvernementale avec le PTr. Il avait réuni le Bureau politique d’urgence pour discuter de la question. Le BP mauve fait savoir que “l’électorat du MMM s’est toujours battu pour la transparence et la moralité et ne devrait pas perdre son âme.” Par la suite, Ahmad Jeewah déclare que “les événements d’Albion, tels que rapportés par la presse, ont bouleversé la population” et réclame en conséquence “une déclaration sans équivoque du Premier ministre pour tirer cette affaire au clair.”
AJAY DABY: C’est de l’ancien Speaker de l’Assemblée législative et alors membre du MSM que viendra la réaction la plus visuelle à la Macarena Private Party. Dans une série de meetings publics, Ajay Daby brandit au bout d’un bâton un slip pour homme qu’il dit avoir ramassé sur la plage d’Albion et appartenant à un député dont il a demandé la démission : “Sa mayo noir ki mo finn ramassé Albion pou fer zot tombé.”
SIR ANEROOD JUGNAUTH: Alors leader de l’opposition et après avoir demandé une commission d’enquête, il devait poser la question suivante : “Est-ce que le MMM va se faire le complice des dépravés ?” Le leader du MSM devait parler plus longuement de l’affaire dans des meetings. Il devait faire allusion à l’affaire et déclare, en faisant référence à un incident survenu à Dublin dans les années 1970, où Navin Ramgoolam était étudiant : “Li (Navin Ramgoolam) ti pé dire ou zénes vive enn sel fwa et bizin profit ou zénes. Mé mwa mo krawr sa ki pé arrivé montré ki sa zénes-là pé kontinié amizé.”