Malcolm de Chazal aurait eu 110 ans aujourd’hui. Nous pourrions tout aussi bien dire qu’il « a » 110 ans, tant certains aspects de son oeuvre et de sa pensée restent pertinents et parlant dans la société humaine et l’île Maurice actuelles. Les participants au colloque international « Malcolm de Chazal : hier et demain » nous montrent aussi cette semaine que ce poète visionnaire reste également d’actualité dans le monde des idées. Aujourd’hui, c’était au tour des gens de théâtre de mettre les contes de de Chazal en valeur à la municipalité de Vacoas, où Maryse d’Espaignet et ses comédiens devaient en lire ce midi devant 110 élèves des collèges de Vacoas, autant de jeunes Mauriciens que d’années qui nous séparent de la naissance d’un des grands et rares penseurs mauriciens.
Bien qu’il soit l’artiste mauricien dont on a le plus parlé depuis ces 15 dernières années à Maurice, nombre de ses écrits ont à peine été publiés et encore moins étudiés. Ainsi en est-il par exemple des contes de Malcolm de Chazal (Contes de Morne Plage, Paul et Fougère ou récits et fabliaux, etc) que la Fondation Malcolm de Chazal a récemment rassemblés et publiés en respectant la chronologie et l’esprit dans lequel ils avaient été imaginés par l’auteur.
Le professeur du Mauritius Institute of Education, Vicram Ramharai, y a d’ailleurs trouvé matière à réflexion sur la question de la marginalité à la fois telle que la vivait l’artiste qui s’est souvent retiré du monde pour mieux l’observer de son regard vif et souvent moqueur, et aussi telle qu’il la percevait dans cette société mauricienne si conformiste que l’on a vite fait d’être moqué et mis hors-jeu. Avant cette conférence donnée lundi après-midi dans le cadre du colloque dans les locaux de la fondation, l’inauguration a connu le matin même deux temps forts, à commencer par l’allocution du professeur Irving Weiss.
Cet écrivain américain, qui a perpétué aux États-Unis la tradition surréaliste des poèmes visuels, est le premier traducteur de Malcolm de Chazal, dont il a découvert très tôt les écrits. C’est en effet en 1952 qu’il a eu connaissance des réflexions et aphorismes de l’oeuvre magistrale qu’est Sens plastique. Touché et inspiré par les mots de cet auteur si lointain, il a commencé à le traduire en américain jusqu’à ce que la revue Contact en publie une sélection en 1954. Son grand âge ne lui a pas permis de faire le déplacement jusqu’à Maurice, mais Irving Weiss est le président d’honneur du colloque et était présent lundi matin grâce à la vidéo qu’il a bien voulu enregistrer et transmettre à la fondation.
Message des USA
Ainsi a-t-il témoigné dans ce discours de son immense émotion de constater enfin que l’île Maurice honore cet artiste si méritant. « J’ai attendu de nombreuses années pour que Maurice reconnaisse Malcolm de Chazal comme écrivain et peintre… » a-t-il notamment dit dans sa langue natale. Rappelant quelques événements marquants qui ont jalonné la diffusion de son oeuvre comme la publication de deux ouvrages chez Gallimard ou encore la présentation de ses peintures à l’étranger, Irving Weiss a ensuite précisé comment il avait envisagé cette traduction de Sens plastique : « I wanted to translate Sens plastique as knowledge more than literature. » Aussi, a-t-il rappelé les apports de Malcolm de Chazal sur le plan des idées et formel.
Il suffit d’aller sur le site internet d’Irving Weiss pour comprendre la place de premier plan que de Malcolm Chazal a occupé tout au long de sa vie d’écrivain et d’homme de lettres. Il l’ouvre en effet de manière bien chazalienne par un texte en anglais à la place de sa photographie. « The human body is an elongated face. » suivi de la traduction suivante : « Animals wake up first facially and then bodily. Men’s bodies wake up before their faces do. For the animal sleeps inside his body, whereas man sleeps with his body in his mind. »
Après les discours protocolaires des élus, il est revenu à Ananda Devi la charge de proposer une conférence inaugurale, ce à quelques heures du vol qu’elle devait prendre. Venue à Maurice pour l’avant-première du film Les enfants de Troumaron, la romancière mauricienne a en effet accepté de différer son retour pour présenter ce texte qui vient nous rappeler à quel point Chazal pouvait déjà résonner dans le coeur de la jeunesse qui lui était contemporaine. Intitulé Dédoublements, un dialogue rêvé avec Malcolm de Chazal, ce texte restitue notamment l’émotion qu’Ananda Devi a ressenti alors qu’elle n’avait que 17 ans lorsqu’elle a lu Sens plastique qu’elle venait de découvrir.
« Instinctivement je compris alors Sens plastique comme je ne l’aurais peut-être jamais compris plus tard. »
Aujourd’hui devenue l’écrivain de renommée internationale qu’elle est, Ananda Devi s’est offert ce luxe suprême qui permet de retracer une réalité en racontant une fiction. Ainsi s’est-elle imaginé à 17 ans ayant le courage de vaincre sa grande timidité pour rendre visite à Malcolm de Chazal à l’Hôtel National. Son texte raconte cette rencontre rêvée au cours de laquelle la jeune fille qui écrivait déjà avec passion, demande des conseils au grand homme et partageant ses angoisses littéraires et existentielles avec lui. Pour écrire ce texte vibrant d’émotion, révélateur aussi de certaines sources d’inspiration de l’oeuvre d’Ananda Devi, l’auteure a puisé dans l’oeuvre de Malcolm de Chazal tous les propos qu’elle lui prête ici. Aussi est-il particulièrement touchant d’écouter la description qu’elle offre de l’île Maurice de l’époque, six ans après l’Indépendance « triste et marquée par une austérité nécessaire », de Port-Louis qui était alors « le lieu de sa fascination ».