Né à Port-Louis le 15 novembre 1915 au n° 44 de la rue Souillac, Marie Joseph Guy Rozemont qui aurait fêté ses 100 ans dimanche dernier, a rondement et vigoureusement dessiné les contours politique et syndical du pays, et fortement influé sur l’évolution constitutionnelle de notre île dans les années 1940 et 1950.
Successeur d’Emmanuel Anquetil et du Dr Maurice Curé à la présidence du Parti travailliste en 1947, il dirigea le parti durant neuf ans avec énergie pour l’extension de notre démocratie ; en étant en permanence en première ligne d’un dur et long combat en faveur d’un suffrage universel, d’une île Maurice indépendante, d’un syndicalisme libre, des logements sociaux, de l’éducation obligatoire et gratuite, des pensions aux plus faibles, d’un congé public pour la fête du travail entre tant d’autres avancées sociales.
Connu pour ses prises de position tout aussi tranchées sur le communalisme et l’unité nationale, Rozemont incita souvent artisans créoles, laboureurs d’origine asiatique et travailleurs de toutes conditions à s’unir dans le combat en faveur des petits. Et ce, en faisant de l’exhortation suivante une véritable doctrine : « pas de religion, de communauté, de statut social dans la lutte du travail contre le capital. » Et de rappeler à chaque prise de parole qu’au sein du « Parti travailliste, il n’y a pas de distinction de race ou de religion ; le Parti travailliste n’a qu’une loi : la sueur de tout le monde pour le bien-être de tous ».
L’homme d’une rigueur morale et d’un courage exemplaire qui sut s’opposer avec succès – aux côtés d’autres tribuns du Parti travailliste tels que le Pandit Sahadeo, Sir Seewoosagur Ramgoolam et Renganaden Seeneevassen, – au conservatisme social ambiant et au pouvoir colonial répressif de l’époque avec la force de leur conviction et la sincérité de leur cause, a combattu et milité « pour une extension de la démocratie ainsi que pour une amélioration du sort de la classe laborieuse » (Week-End du 19 mars 2012). D’où un jour férié proclamé pour les travailleurs en 1950 (Fête du travail).
Des combats qui furent poursuivis pour « une extension du droit de vote à être accordé à tous citoyens âgés de 21 ans pour mettre fin à un système injuste qui restreignait l’accès aux bureaux qu’aux électeurs propriétaires ou lettrés » (Week-End du 14 décembre 2014) et la réclamation auprès des autorités britanniques pour « une plus large autonomie politique, qui à terme déboucherait sur un gouvernement responsable et un système ministériel avec des réformes constitutionnelles » qui nous mèneront le 12 mars 1968 vers une île Maurice indépendante.
Une motion de réforme constitutionnelle fut présentée à l’Assemblée législative le 8 décembre 1953 par Guy Rozemont, premier député de Port-Louis (élu aux scrutins de 1948 et de 1953 en tête de liste à Port-Louis avec plus de 7000 voix). Cette réforme constitutionnelle fut alors examinée lors de deux conférences constitutionnelles de Londres entre 1955 (Rozemont fut présent) et 1957 avec entre autres Renganaden Seeneevassen, Guy Forget et le Dr Seewoosagur Ramgoolam – qui se déplacèrent dans la capitale anglaise pour représenter le Parti travailliste.
Un débat dont Guy Rozemont n’aura malheureusement pas le privilège d’en voir l’issue puisqu’il s’éteindra le 22 mars 1956 à l’âge de 41 ans, lui qui disait déjà en 1954 que « l’île Maurice peut devenir et deviendra par la volonté du peuple un État libre et indépendant, qu’on le veuille ou non ». Et toutes ces choses, aujourd’hui prises pour acquis à Maurice, furent l’aboutissement de combats incessants, d’un engagement de tous les instants et de la détermination sans faille d’une génération de grands serviteurs du peuple tel que Guy Rozemont.
Ce grand défenseur et champion des faibles s’identifia totalement au sort des plus démunis, lui-même qui vécut dans son quotidien les affres de la misère, « exerçant par nécessité divers petits métiers comme laboureur au moulin de maïs de Richelieu, chargeur de cannes au champ avec son frère sur une propriété sucrière à Moka, comme arrimeur de feuilles de tabac au dépôt du gouvernement ou encore mousse sur un voilier dans les îles-à-huile de l’océan indien ». Guy Rozemont ne rechercha pas le pouvoir pour lui-même mais pour le peuple qu’il aimait et qui le lui rendait bien selon certaines déclarations de ceux qui l’ont côtoyé à l’époque. Son ami d’enfance, Mée P. Rivière, l’avait décrit comme quelqu’un qui « n’aspirait qu’à une seule gloire : être aimé de la masse [et qui] n’avait qu’un but : servir »
« Jamais aucun homme public à Maurice n’avait été aussi intimement associé à la vie des humbles et des petits », écrivit Raoul Rivet en hommage à Guy Rozemont en mars 1956. Il est important, opportun et symbolique aujourd’hui de faire des piqûres de rappel à ceux et celles qui ont la mémoire courte ou sélective ainsi qu’à la jeune génération en mettant de nouveau en lumière l’action politique décisive de Marie Joseph Guy Rozemont – « l’une des figures les plus pittoresques de notre histoire politique » (Le Cernéen – mars 1956) – et de rappeler son héritage à la nation mauricienne. Des faits qui méritent d’être racontés et transmis – sans langue de bois – par le biais d’un authentique devoir de mémoire pour un tel tribun et architecte de notre société du jour.