Agastha Nelzir, née Calou, originaire de Malakoff, dans le sud du pays, a soufflé ses 100 bougies le 23 février dernier. Mère de cinq enfants, dont l’un était policier – décédé dans des circonstances tragiques lors d’un hold-up en 1982 –, cette mère courage, aux yeux de Monique et Mico, « s’est surtout démarquée des autres de sa génération ». N’ayant pas eu la chance d’aller à l’école, elle avait en effet compris l’importance de l’éducation. « Elle s’est démenée bec et ongles pour que chacun de ses enfants aille à l’école… On lui doit beaucoup, et surtout cela ! » disent ses enfants.
Monique Amélia et Mico Nelzir, respectivement l’aînée et le benjamin d’Agastha Nelzir, vouent une admiration sans bornes pour leur mère : « Nous avons eu la chance d’avoir une mère comme elle. Linn touzour mett nou avan, pense nou avan li mem… ». Nos deux interlocuteurs mettent surtout l’accent sur le fait que leur mère n’a pas eu la chance d’aller à l’école. « Mais elle avait une intelligence naturelle. Et c’est ce qui lui a fait, très tôt, comprendre l’importance de l’éducation. Elle s’est battue, elle a travaillé très dur pour économiser, avec l’objectif premier d’envoyer ses cinq enfants à l’école. Pour elle, c’était notre salut assuré : la connaissance ! » Au nom des cinq enfants d’Agastha, Monique et Mico la saluent… « San li, nou pa ti pou arive dan lavi . »
Agastha Nelzir voit le jour à Malakoff, le Bouchon, dans le sud du pays. Elle est issue d’une famille de cinq enfants (trois filles et deux garçons) : Héléna Calou, Agastha, Chiany, Yves et Andrée. « Elle était ado lorsque ma grand-mère, Marie Oscar, a migré vers Curepipe », se souvient Mico Nelzir. « Son père est décédé dans ces années-là. Elle devait avoir 10 ou 12 ans. » Dès ce jeune âge, continue le benjamin de Agastha Nelzir : « Maman avait déjà commencé à apprendre les métiers d’artisan et de laboureur auprès de grand-mère. Quand elles sont venues à Curepipe, grand-mère a trouvé emploi comme femme de ménage et bonne. Elle entraînait maman avec elle. »
Étant l’une des aînées de la famille (elle est née peu après Héléna), Agastha doit également s’occuper de ses petits frères et soeurs. C’est aussi à Curepipe qu’elle rencontre Willy Nelzir, qui deviendra son mari peu après. « Il travaillait au cinéma Pathé Palace », se souvient encore Mico Nelzir.
De leur union sont nés cinq enfants : Lise (l’aînée, décédée il y a quelques années d’une longue et douloureuse maladie), Monique, Christiane, Jean et Mico. L’avant-dernier de la famille devait plonger tous les Nelzir, leurs proches, et surtout Agastha, « dans une profonde détresse et chagrin, quand, lors du hold-up de février 1982, au CEB de Curepipe, il est froidement assassiné par des bandits » (voir plus loin). Leur mère, relate Mico et Monique, « a depuis porté les cicatrices de cette perte atroce et brutale ».
Une vraie battante
Cet épisode, retient Monique, « a fait basculer nos vies ». Elle poursuit : « Ce jour-là, maman se trouvait à quelques mètres de Jean quand il s’est fait tuer. Mais elle n’en a rien su. Même à bord du bus qui la ramenait à la maison, ceux qui la connaissaient ne pouvaient lui dire que son fils était mort, et dans quelles circonstances. » Agastha Nelzir a dû être internée à la Clinique de Lorette « deux semaines durant, après la mort de Jean », ajoute Monique. Quand elle est rentrée chez elle, « elle allait chaque jour au cimetière, sur la tombe de Jean », poursuit notre interlocutrice. « Nous étions tous très conscients que la disparition de Jean l’avait terriblement bouleversée. » La veille de la mort de son frère, relève M. Nelzir, « il était venu dîner chez maman », avant d’ajouter : « Il était de service le soir et, après avoir mangé, il a dit à maman qu’il allait “repoz mo latet enn ti moman sinema. Apre mo pran travay”. Ce furent ses derniers mots et elle les ressassait jour après jour. »
Monique Amélia souligne encore que sa mère « n’était pas de celles à s’amuser ». Mico Nelzir confirme : « Elle travaillait très dur tout le temps. » Après le décès de Jean, « elle s’est réfugiée dans la religion et fréquentait assidûment l’église ». Elle avait « placé toute sa confiance en dieu, estime Mico Nelzir, et c’est de là qu’elle a puisé la force pour continuer à vivre et retrouver le sourire ».
Monique a une tendre pensée envers sa mère : « Quand je la regarde aujourd’hui, j’ai le coeur gros. Elle a vécu tant de difficultés… Mais elle a remonté la pente, en vraie battante ! » Mico confirme : « Ce n’est que depuis dix ans, quand elle a eu une congestion, à 90 ans, qu’elle s’est affaiblie. Sinon, jusque-là, c’était une petite bonne femme très active, lucide et forte, jusqu’au bout. » Jusqu’à ses 75-76 ans, se souvient-il, « elle se levait toujours très tôt », précisant : « Elle est très matinale. Debout dès 5h. C’est elle qui fait le thé, le petit-déjeuner… »
Celle qui adore « le poisson, cuit à toutes les sauces », est aussi très férue de télé : « Pa kapav deranz li parfwa, kan li pe get enn film ou enn dokimenter », témoigne Mico. Monique a le sourire aux lèvres en se souvenant que sa mère avait aussi « ses heures très sévères ». Elle explique : « Elle ne supportait pas de voir nos vêtements trop courts par exemple. De même, quand j’étais adolescente, et que je voulais aller voir TeleBox avec mes amis, elle ne me donnait pas la permission, me disant : “Demande à ton papa”. Et lui me répondait : “Demande à ta maman.” Et je savais qu’elle ne me donnerait jamais sa permission. »
Mais, retiennent les deux enfants d’Agastha, « elle nous a appris tant de bonnes choses qui ont fait de nous des adultes matures et responsables aujourd’hui, des parents mûrs pour nos enfants ». Aux yeux de nos deux interlocuteurs, « maman est une grande dame, un modèle pour toujours ». Agastha, concluent-ils, « n’a pas eu une vie de tout repos ». Et de conclure : « Elle a peut-être atteint un grand âge, mais la perte de deux de ses enfants, dans des conditions pénibles, l’a beaucoup affectée. Mais son caractère de femme forte lui a permis d’affronter toutes ces difficultés, avec réussite. »