Au rythme où avancent les enquêtes confiées aux différentes cellules et “Squads” du Central CID, l’ancien Premier ministre Navin Ramgoolam, qui devra récolter en fin de journée sa troisième série d’inculpations provisoires – portant le nombre de charges à huit –, n’est pas encore sorti de l’auberge. Après la State Land Saga du jour, il devra en effet faire face à trois autres “case files” potentiels ouverts au Central CID, à savoir la Betamax Saga, avec le contrat-jackpot de Rs 10 milliards, l’affaire des commissions alléguées sur le contrat de six Airbus à la compagnie aérienne nationale, dont le contrat avait été signé à la veille du Nomination Day pour les dernières élections générales du 10 décembre 2014, ainsi que des commissions de plus de Rs 100 millions obtenues de la société Dufry, basée à Berne, avec le contrat de gestion et d’approvisionnement en produits de luxe des boutiques Duty Free du Sir Seewoosagur Ramgoolam International Airport et du Sir Gaëtan Duval Regional Airport, à Rodrigues. Toutefois, dans l’immédiat, le leader du PTr s’est vu épargner une nouvelle nuit en cellule policière avec sa remise en liberté sur parole ordonnée par l’assistant commissaire de police Heman Jangi, patron du Central CID.
Depuis ce matin, l’ancien Premier ministre est retourné au QG du Central CID pour la reprise de son interrogatoire, qui a été interrompu hier. Au terme de cet exercice, il  enregistre sa troisième arrestation en l’espace de quatre mois avec trois nouvelles charges logées contre lui dans le cadre de l’enquête portant sur la State Land Saga, avec la dilapidation alléguée du patrimoine foncier de l’État sous l’ancien régime. Pendant un peu plus de six heures, le suspect a été interrogé sur les différents aspects de ce scandale alors qu’il faisait valoir son droit au silence au sujet de l’octroi de terrains à trois proches de son entourage.
Les charges provisoires qui devraient être logées contre Navin Ramgoolam relèveraient des dispositions de la Prevention of Corruption Act, dont “public official using his office for the gratification of thers”. Trois “counts” pourraient être retenus sur la base des témoignages fournis aux enquêteurs du Central CID par l’ancien Senior Chief Executive du ministère des Terres, Noorani Oozeer, l’ancien Senior Adviser au Prime Minister’s Office sir Bhinod Bacha, et le pandit Sungkur, l’un des bénéficiaires des Pas Géométriques.
Droit au silence
Les recoupements d’informations effectués de sources concordantes aux Casernes centrales hier soir indiquent que l’ancien Premier ministre a été principalement interrogé sur les terrains à bail d’une superficie de 65,2 toises à Trou-aux-Biches en faveur du pandit Sungkur pour la construction du restaurant Ritum Coffee et deux arpents dans la région de Diore et Caqueray au nom de l’astrologue Sonu Kumar Jha. Toutefois, au cours de cette séance marathon au QG du Central CID, Navin Ramgoolam a maintenu son droit au silence face aux enquêteurs de la Land Fraud Squad et a vraisemblablement préféré répondre à ces accusations devant la cour de justice. Sur le coup de 18 heures, l’ancien chef du gouvernement devait quitter les locaux du Central CID à la condition de s’y présenter à nouveau ce matin afin de compléter l’enquête et d’entamer les procédures en vigueur en marge de ses trois inculpations provisoires sous l’article 7 de la Prevention of Corruption Act ( PoCA) devant le tribunal de Port-Louis. « L’enquête n’est pas terminée, nous revenons demain matin (Ndlr : ce matin) pour compléter celle-ci. Nous n’allons faire aucune déclaration à ce stade. Nous ferons la déclaration qui incombe lorsque l’enquête policière sera terminée. Pour l’instant, il n’y aura aucune déclaration, ni de mon client ni de moi », a fait comprendre Me Gavin Glover, Senior Counsel. Sur le coup de midi, l’interrogatoire de Navin Ramgoolam a pris fin et l’ancien Premier ministre devait comparaître devant le tribunal de Port-Louis pour ses nouvelles inculpations. Il a dû fournir trois cautions de Rs 50 000 chacune et une reconnaissance de dettes de Rs 500 000.
Clémence de la Cour
Me Showkat Oozeer est intervenu pour plaider en faveur de Navin Ramggolam en réclamant la clémence de la Cour au sujet du montant de la caution. Il a fait état d’un montant symbolique vu que le suspect a déjà versé Rs 700 000 sous forme de cautions et de Rs 5 millions en reconnaissance de dettes dans des cas précédents. Il a ajouté que les avoirs de Navin Ramgoolam ont été gelés. Difficile à dire si l’ancien Premier ministre a bénéficié des mêmes faveurs que Brian Burns, hier, avec une réduction des cautions.
Les enquêteurs du Central CID mettent actuellement les bouchées doubles avant d’aborder la prochaine étape de l’enquête sur la Betamax Saga avec un contrat-jackpot de Rs 10 milliards au groupe Bhunjun. L’ancien vice-Premier ministre et ministre des Infrastructures publiques Anil Bachoo a déjà été entendu “Under Warning” sur différents volets des procédures non-respectées lors de l’octroi de ce contrat d’envergure en novembre 2009. Tout semble indiquer que son come-back devra se faire dans d’autres conditions. Jusqu’ici, cet aspirant du leader du PTr et proche de Navin Ramgoolam, a pu tirer son épingle du jeu en plaidant le fait que l’adjudication de contrat constitue une décision collective du conseil des ministres sous Navin Ramgoolam. Mais après tout un exercice de vérifications et de contre-vérifications, les hommes de l’ACP Jangi sont arrivés à la conclusion qu’une nouvelle séance de questioning “Under Warning” s’impose, sans toutefois abattre leurs cartes quant à une éventuelle inculpation provisoire, comme ce fut le cas pour l’ancien directeur de la State Trading Corporation Ranjit Soomarooah ou encore l’ancien Permanent Secretary Rachid Hosany.
Le timing de cette nouvelle convocation devra être mis au point en cette fin de semaine car, juste après, le Central CID aura besoin de faire venir de nouveau Navin Ramgoolam en vue de le confronter aux allégations de pressions et de menaces proférées. Lors de son interrogatoire, l’ancien ministre du Commerce Mahen Gowressoo, devenu l’un des derniers « Vire Mam » de la campagne électorale, avait avancé que « mo ti nek ene poupet dan sa zafer Betamax-la » en révélant les insultes qu’il a dû essuyer pour faire avaliser ce contrat par le conseil d’administration de la STC.
À ce jour, plusieurs inconnues demeurent dans les prochaines étapes de l’enquête du Central CID, à savoir si les nouvelles arrestation et inculpation de Navin Ramgoolam interviendront avant ou après les prochaines élections municipales du dimanche 14 juin ou encore si l’arrestation de l’ancien ministre Rajesh Jeetah pour le délit présumé de “conflit d’intérêts” précédera ou non celle du leader du PTr.
“Prima Facie Evidence”
D’autre part, pour le dossier des commissions alléguées sur le contrat des avions Airbus à la compagnie aérienne nationale, Air Mauritius, le Central CID devra prendre connaissance des conclusions de l’enquête préliminaire confiée au ministère des Services financiers et de la Bonne gouvernance à ce sujet. L’exercice, qui a déjà établi des Prima Facie Evidence de maldonnes, entame ces jours-ci les ultimes étapes avant la soumission du rapport final au ministère de tutelle et également au nouveau conseil d’administration d’Air Mauritius.
À ce stade, un ancien membre du board et des connexions étrangères de l’ancien Premier ministre sont dans le collimateur des autorités quant à leur rôle dans les « sharp negotiations » engagées avec Airbus avant les dernières élections générales. Il n’est pas exclu que des “Notices on Departure” soient remises au Passport and Immigration Office (PIO) très bientôt. La prochaine enquête devra démarrer au plus tard le mois prochain vu la décision de l’actuel Chief Executive Officer d’Air Mauritius, Andre Viljoën, de quitter son poste à l’expiration de son contrat en août prochain. La version des faits du CEO s’annonce cruciale dans cette enquête avec des milliards de roupies en jeu. Compte tenu que ce dossier était piloté par l’ancien Premier ministre, le Central CID devrait également l’interroger à une étape ultérieure pour compléter le dossier avec des éventuelles secousses sur le plan international.
Pour ce qui est du dossier des commissions alléguées verses par Dufry, la clé se trouve dans l’extradition de Nandanee Soornack, actuellement en Italie. Les deux envoyés du Central CID, le chef inspecteur Dawoodharry et l’inspecteur Goinden, devaient en effet compléter hier les dernières procédures devant le tribunal de Parme avec la demande de rapatriement forcé logée. Ils devront rentrer à Maurice en fin de semaine, soit le temps que les procédures soient complétées.
D’autres déplacements d’officiels du Central CID sont à prévoir à cet effet et le signal de l’extradition sera donné lorsqu’une policière fera partie de la mission en vue d’escorter Nandanee Soornack à Maurice. Avec l’interrogatoire de “Madam Ou Kone Ki Mwa” par le Central CID, Navin Ramgoolam entrera forcément dans la danse. L’interrogatoire sera axé sur les détails d’un Agency Sales Agreement entre Dufry, fournisseur attitré de la Mauritius Duty Free Paradise Co Ltd, et Frydu, compagnie incorporée au nom de Nandanee Soornack. Le montant des commissions versées d’octobre 2012 à janvier de cette année s’élève à Rs 100 millions (2 129 688 euros), représentant 4,2% des ventes réalisées par la Mauritius Duty Free Paradise à l’aéroport de Maurice et de Rodrigues. Une ultime commission de 296 466,70 euros a été versée 16 janvier dernier en Suisse. Six transferts de fonds avaient été effectués entre le 25 octobre 2012 (431 000 euros) et le 16 janvier de cette année. La plus importante commission de 469 719 euros avait été versée le 21 octobre 2013.
En tout cas, l’année 2015, qui s’approche déjà de son second semestre, s’annonce comme celle où un ancien Premier ministre, en l’occurrence Navin Ramgoolam, aura passé le plus de temps dans l’Interrogation Room du Central CID en tant que suspect…