« Au bal masqué, elle danse….elle ne peut pas s’arrêter »; non chers lecteurs, ce n’est pas une nostalgie musicale des années de gloire de La compagnie Créole mais bien de « l’affaire des Chagos » dont il est question – qui se résume à une danse entre protagonistes qui semblent être masqués sur la scène nationale et internationale.
Les deux boulets juridiques dans cette affaire politico-judiciaire sont comme suit : la compensation et ce fameux passeport britannique. Les Chagossiens, avec raison, ont été plusieurs fois compensés pour avoir été déracinés de leur terre natale. Ajouté à leur combat pour davantage de justice, certains ont accepté le passeport britannique; donc, beaucoup d’entre eux ont la double nationalité. D’un point de vue humain, on comprend parfaitement qu’ils aient accepté mais d’un point de vue légal, est-ce une bonne chose ? La réponse est non. Faute qui empêche l’Île Maurice d’avoir la force de négociation avec la Grande Bretagne, qui est le propriétaire de l’archipel des Chagos depuis les années soixante.
« Entrer au Royaume-Uni avec un passeport britannique est un piège. Nous avons compris l’astuce lorsque le juge Asraf Caunhye, qui était à l’époque le Solicitor General, a émis un conseil. Il a stipulé que si les Chagossiens entraient en territoire britannique, avec un passeport britannique, en tant que Britanniques, cela allait ‘water down’ les chances de Maurice pour une bataille sur la souveraineté », résume à un quotidien local Me Hervé Lassémillante, fondateur du Comité social Chagossien.
L’erreur du passeport se révèle plus clairement par la réponse de la Maison Blanche à la pétition mauricienne organisée par l’ONG SPEAK et consorts en 2012 : « in the decades following the resettlement of Chagossians in the late 1960s and early 1970s, the United Kingdom has taken numerous steps to compensate former inhabitants for the hardships they endured, including cash payments and eligibility for British citizenship. The opportunity to become a British citizen has been accepted by approximately 1,000 individuals now living in the United Kingdom » (1). Donc, les Américains reconnaissent certains Chagossiens comme « British Citizens » et qu’ils ont « choisi » la Grande Bretagne.
Sur le plan de la compensation, l’arrêt de la Cour européenne des Droits de l’Homme du 11 décembre 2012 vient enfoncer le clou en stipulant : « the Court finds that in settling their claims in the Ventacassen litigation and in accepting and receiving compensation, those applicants have effectively renounced further use of these remedies. They may no longer, in these circumstances, claim to be victims of a violation of the Convention, within the meaning of Article 34 of the Convention » (2).
Ainsi, la demande judiciaire de souveraineté mauricienne sur les Chagos est fragilisée par le fait qu’en acceptant le passeport, les Chagossiens ont été «  compensés » pour les souffrances endurées. On peut comprendre que les Chagossiens ayant souffert mille épreuves à l’Île Maurice peuvent croire que détenir un passeport britannique va leur ouvrir les portes d’un avenir plus radieux en Grande Bretagne; c’est la moindre des choses que de panser les blessures historiques que leur peuple a subies. Mais au plan légal cela sera un obstacle certain pour la souveraineté mauricienne sur l’archipel des Chagos.
Sur une même mélodie diplomatique…
Maintenant quant aux principes, soit on est Mauricien soit on est Britannique. Certes, certaines figures publiques mauriciennes ont la double nationalité… Mais pour le combat sur la souveraineté nationale concernant les Chagos, ceux qui y luttent doivent être clairs avec eux-mêmes. La déclaration d’un lutteur principal, Olivier Bancoult, le leader du Groupe Réfugiés Chagos, laisse perplexe et peut induire à une ambiguïté. À une question d’un journaliste sur le fait qu’en 2006 lors de la visite des Chagossiens sur l’archipel on n’avait pas brandi le drapeau mauricien, il répond : « N’oublions pas que ce drapeau a laissé un goût amer dans la bouche de tous les Chagossiens parce que c’est le résultat de l’indépendance pour laquelle le peuple chagossien a été sacri?é en étant expulsé de ses terres. Vous vouliez qu’on brandisse ce drapeau lors d’une visite qui porte une telle émotion ? La police mauricienne dispose de son drapeau. Ce n’est pas pour autant un État dans un État. Une équipe de foot a son drapeau. La communauté chagossienne ne peut-elle pas avoir le sien ?  ». Je ne mets pas en doute les qualités intrinsèques de M. Bancoult dans la lutte pour la reconnaissance des Chagossiens, mais accepter le passeport britannique ne constitue-t-il pas une erreur sur le plan juridique ?
Et le ministre Gayan, qui connaît bien le dossier Chagos, de souligner sans langue de bois dans un hebdomadaire : « ce que Bancoult recherche, c’est le droit de retour de 700 Chagossiens à l’archipel des Chagos – mais, entendons-nous bien, as British citizens et non pas en tant que Mauriciens. Je crois qu’il y a un amalgame qu’on fait à Maurice en ce qui concerne les Chagos, le droit de retour, et la souveraineté alors que techniquement, c’est quelque chose qui pourrait s’avérer contre notre intérêt ».
On doit être clair. La souveraineté sur les Chagos est une cause légitime mauricienne. Ce sont des Mauriciens qui ont été expulsés des Chagos. Que des personnages comme Allen Vincatassin, président du Diego Garcia and Chagos Council, viennent dans une correspondance datée du mardi 12 juillet 2016 proclamer que ce sont les Britanniques qui ont souveraineté sur les Chagos a de quoi semer le doute dans l’esprit de nos compatriotes mauriciens. Il est à noter que Bancoult et Mandarin n’ont pas soutenu Vincatassin sur ce point.
Ainsi, la posture de notre Premier ministre est claire sur le dossier Chagos face aux Anglais, et même les partis d’opposition lui accordent leur soutien. On ne peut pas être des faibles devant l’injustice. Dans un élan patriotique, les leaders chagossiens peuvent, en renonçant au passeport britannique, lancer un signal fort de soutien sans ambiguïté aux efforts mauriciens à la reconnaissance de souveraineté sur les Chagos! Le bal qui semble masqué deviendra alors un bal de joie où tous les protagonistes danseront sur une même mélodie diplomatique qui fera jaillir la justice !