Comme attendu, l’alliance MMM-MSM (opposition) a confirmé, cette semaine, sa volonté de faire cause commune avec le gouvernement dans la bataille qu’engage la République de Maurice contre la Grande-Bretagne afin de récupérer la souveraineté mauricienne sur l’archipel des Chagos. Ce front commun des forces politiques dominantes du pays dans ce litige territorial s’imposait depuis des lustres. Et le détonateur aura été l’échec essuyé par le Premier ministre mauricien quand, lors de sa récente rencontre avec son homologue britannique au 10, Downing Street, David Cameron, celui-ci a botté en touche. Le communiqué final de la rencontre entre les dirigeants des deux pays n’avait, rappelons-le, fait aucune mention des Chagos comme objet de discussions entre les deux dirigeants. Ce qui avait amené le leader de l’opposition Paul Bérenger à parler de « rencontre humiliante » et « d’Anglais qui ne prennent pas Maurice au sérieux ».
Malgré le tapage médiatique délibéré précédant la rencontre, pour tout dire, personne n’était à ce point naïf pour croire qu’après tant d’années de résistance du côté de Londres (plus de 47 ans), David Cameron allait annoncer le retour de l’archipel à la République de Maurice. L’Occident, avec les États-Unis en tête, la Grande-Bretagne et l’Union européenne peuvent bien avoir absolument besoin de la collaboration de la petite République de Maurice pour implanter sur son sol la Cour qui va juger les pirates somaliens que cela n’a pas, pour autant, modifié le rapport des forces. Navin Ramgoolam n’était pas, non plus, résolu à jouer la carte du chantage, qui aurait pu permettre de marchander l’accueil risqué de cette Cour anti-pirates contre le retour des Chagos. Autrement dit, d’agir comme Harold Wilson, l’ancien Premier ministre anglais, qui avait pu, lui, le faire en un triste matin du 23 septembre 1965. Pour l’Histoire, ce 23 septembre 1965, Wilson, Premier ministre travailliste anglais, avait mis le couteau sous la gorge de Ramgoolam (père) lui enjoignant de céder les Chagos, pour « la sécurité de l’Occident libre », contre l’assurance que Maurice deviendrait — mais uniquement à ce prix — une nation indépendante… Navin Ramgoolam a déclaré à l’Assemblée nationale qu’il a réussi à obtenir de M. Cameron un « understanding for both parties to start a positive dialogue on the future use of the Chagos archipelago ». Un résultat très mince…
Il est toutefois intéressant de noter que, tout en utilisant l’épithète « humiliant », le leader de l’opposition a néanmoins, mardi dernier, tenu sa parole de ne pas interpeller le Premier ministre simplement dans le but « de marquer des points », mais plutôt en vue « de savoir comment amener Londres et Washington à nous prendre au sérieux ».
Une humiliation presque tous les dix ans !
Paul Bérenger a, ô combien, raison d’éviter de trop goguenarder le chef de notre gouvernement sur le dossier. Lui-même avait, dans le passé, essuyé un refus peu honorable, de la part de l’ancien PM anglais Tony Blair, de discuter avec lui le moindrement du retour de l’archipel. Lors d’un passage à Londres en 2003, en compagnie d’Anil Gayan, son ministre des Affaires étrangères, l’ex-Premier ministre Paul Bérenger — qui venait à peine de se moquer du fait que son prédécesseur, Navin Ramgoolam, n’avait pu que parler « entre deux portes » à Tony Blair — fut lui-même complètement dépité de ne même pas pouvoir s’en approcher. Faute de pouvoir parler directement à Dieu, Bérenger avait été contraint de s’en remettre à ses saints, dont un sous-fifre du nom de Jack Straw qui ne fit que promettre de transmettre les doléances mauriciennes aux Américains ! En vain !
Une dizaine d’années plus tôt, en 1993, le leader du MMM avait également pu témoigner, personnellement, d’un autre camouflet que sir Anerood Jugnauth, alors Premier ministre, avait lui reçu de son homologue John Major au cours d’un Sommet des chefs d’État et de gouvernement du Commonwealth à Hararé (Zimbabwe). Et longtemps — entre 1980 et 1982 —, tel fut également le traitement qu’infligea Mme Margaret Thatcher à sir Satcam Boolell. Délégué spécial de SSR à Londres, sir Satcam reçut ce que l’humour noir de la presse londonienne devait alors qualifier de « a polite refusal » … Si on se mettait à compter à rebours à partir d’aujourd’hui, c’est presque chaque dix ans que Londres aura humilié la République de Maurice sur la question des Chagos !
Ainsi, quand Paul Bérenger dit : « Il est évident que nous ne sommes pas pris au sérieux par Londres », c’est vrai. Parce que, depuis qu’Harold Wilson avait bousculé et fait craquer celui que certains ici s’obstinent à appeler le « Père de la nation mauricienne », tous les gouvernements anglais qui se sont succédé ont appliqué leur implacable politique officielle, écrite noir sur blanc, de « quiet disregard » (« mépris tranquille ») envers toute forme de revendication mauricienne pour le retour de l’archipel.
NavinRamgoolam fait de son mieux
On peut ne pas être d’accord avec ce point de vue, mais depuis qu’il assume la direction de notre pays, le pauvre Navin Ramgoolam (qu’il ne voit pas ici quelque terme péjoratif, mais plutôt, vu les circonstances, une expression de solidarité sincère) fait de son mieux pour faire avancer le dossier.
Par filiation, mais aussi par légation du leadership du Parti travailliste, il charrie comme un boulet l’acte privé et égoïste de son père et, également, de Sookdeo Bissoondoyal, de l’adjoint de ce dernier (monsieur Anerood Jugnauth à l’époque), de sir Abdul Razack Mohamed, de Maurice Paturau et, à des détails près, de Jules Koenig. Aucun de ces personnages n’était mandaté par la population de l’île Maurice post-indépendante pour capituler devant Wilson en 1965. De Brownlie (la firme de juristes experts en Droit international), à Me. Philip Sands, en passant par le fameux Sydney Kentridge (gladiateur connu des nobles causes), le Premier ministre mauricien a jusqu’ici retenu les meilleurs spécialistes des conflits territoriaux qu’on puisse trouver dans le monde afin d’arracher à la Grande-Bretagne, par la voie du Droit, ce que ses dirigeants nous refusent, à travers des discussions civilisées entre pays soi-disants amis. Si amis qu’ils ont pu nous vendre leur guerre contre des pirates somaliens qui, pourtant, sévissent très loin de nos côtes… Navin Ramgoolam, faut-il encore le rappeler, malgré le handicap de son passeport britannique dans la poche, a traîné Londres devant le Tribunal International de la Mer afin d’empêcher que les eaux chagossiennes ne nous soient interdites sous le prétexte de la protection de l’environnement marin. Le procès devrait débuter le mois prochain à Hambourg, en Hollande.
Campons devant les ambassades US et anglaise !
Paul Bérenger fait bien quand il semble suggérer qu’il faut une action concertée entre le gouvernement et l’opposition locale pour qu’enfin la Grande-Bretagne nous prenne au sérieux. Il annonce qu’il va faire une proposition à Navin Ramgoolam. Cependant, dans le confort de leurs bureaux respectifs, le Premier ministre et le leader de l’opposition n’y pourront rien et cela, les gouvernements anglais et américain (ce dernier en tant qu’occupant-receleur des Chagos) le savent…
Ainsi, en attendant que Paul Bérenger applique sa winning formula secrète, une des solutions envisageables pour contraindre Londres à, tout au moins, commencer à prendre sérieusement la mesure de l’impatience de Maurice pour le respect de son intégrité territoriale, doit passer par un élan populaire exprimé dans la rue. Face au « quiet disregard » britannique, il faut effectivement en finir avec notre politique à nous de « soft diplomacy » et de « confidence building » envers les États-Unis et la Grande-Bretagne. Ces deux recettes douces que prônaient Anil Gayan et Bérenger lui-même n’ont mené nul part. À moyen terme, il faudrait que le gouvernement mauricien prenne — courageusement — la décision de dénoncer Londres auprès de la communauté internationale. D’abord à l’ONU, en ressaisissant le Comité sur la Décolonisation comme le fait l’Argentine ces jours-ci sur les Islas Malvinas (les Falklands, pour les accapareurs anglais). Il faut sensibiliser chaque pays du monde entier un par un sur la décolonisation incomplète de la République de Maurice. Le contexte économique qui, hier, obligeait l’île Maurice à se complaire d’être « beggar but not chooser » de l’Occident (théorie développée par Anil Gayan) est depuis battu en brèche, avec l’émergence de nouvelles puissances économiques, entre autres, l’axe BRICS (Brésil-Russie-Inde-Chine et Afrique du Sud).
Mais dans l’immédiat, il faut appeler à une manifestation multipartite monstre de tous les Mauriciens, quitte à camper jour et nuit, si nécessaire, devant les ambassades britannique et américaine, comme le font systématiquement les Égyptiens contre leur gouvernement militaire à la Place Tahrir.
Tous les partis et groupements politiques extraparlementaires, nous le savons, seront partants pour cette démonstration de force. Mais, à eux seuls, le Parti travailliste, ses alliés et le MMM-MSM peuvent en garantir le succès. À condition que leurs dirigeants en aient la volonté ! Si, en plus, on y ajoute ne serait-ce que la moitié des 28 000 citoyens mauriciens ayant récemment signé la pétition des Chagossiens adressée au président américain Barack Obama, l’ampleur et l’impact d’une telle manifestation devrait aider à embarrasser considérablement les gendarmes autoproclamés du monde qui nous ont volé les Chagos. Et la presse internationale, pour être crédible, sera sans doute bien obligée de s’y intéresser.
Le peuple mauricien doit, de manière visible, donner un coup de main à la lutte pour récupérer les Chagos. Descendons donc tous un de ces jours dans la rue si nous voulons faire bouger les lignes…