Depuis 1990—soit huit ans après que l’Assemblée législative (devenue ensuite nationale) eut réinscrit l’archipel des Chagos dans la définition du territoire mauricien —, la Grande-Bretagne et son complice, les États-Unis, n’ont cessé de menacer d’une détérioration de leurs relations bilatérales avec Maurice afin de décourager toute démarche tendant à saisir le Comité de la décolonisation et l’assemblée générale des Nations unies du contentieux autour de la souveraineté sur l’archipel. Mais de quoi le superpuissant axe anglo-américain, qui a détaché et qui occupe l’archipel, a-t-il peur devant ces instances internationales ?
Une note diplomatique qui remonte à un quart de siècle déjà permet de comprendre la position très inconfortable des gouvernements de Londres et de Washington par rapport à notre Little Mauritius dans toute l’affaire. Ce document, qui est une compte rendu d’une rencontre entre diplomates, permet surtout d’expliquer pourquoi la République de Maurice et son Premier ministre actuel ont longtemps tergiversé et pourquoi, cette fois, ils ne devraient pas reculer avec l’ultimatum lancé à Londres qui à la fin du mois courant.
Afin de situer l’affaire dans son contexte, il faut rappeler que, au moyen d’un chantage, la Grande-Bretagne avait obtenu que sir Seewoosagur Ramgoolam, chef du camp indépendantiste mauricien à la Conférence constitutionnelle de Londres en septembre 1965, lui cède l’archipel des Chagos. Le chantage, écrit noir sur blanc dans les documents déclassifiés des archives de l’administration coloniale britannique, est résumé dans une injonction lancée à 10h le 23 septembre 1965 par le Premier ministre travailliste britannique d’alors, Harold Wilson, à sir Seewoosagur Ramgoolam.
Intimidant envers un vieux SSR malade et aussi peu enclin à se battre contre une Angleterre qu’il considéra comme un pays ami, Wilson le mit devant le choix de “rentrer à Maurice avec ou sans l’indépendance”, à moins qu’il ne cède les Chagos pour la défense de l’Occident dans la région. Sir Seewoosagur avait craqua et finit par céder, contre une somme dérisoire de Rs 40 millions pour une soixantaine d’îles à haute valeur touristique et un ensemble marin immense.
La démarche d’ Harold Wilson fut, en réalité, le couronnement de longues manoeuvres britanniques pour détacher l’archipel afin de le louer à bail aux Américains pour l’aménagement de la base aéronavale de Diégo Garcia. Mais la démarche fut surtout en violation flagrante de la résolution 1514 des Nations unies, laquelle interdisait depuis décembre 1960 à toute puissance coloniale de démanteler pour son intérêt une partie de ses colonies en voie de s’autodéterminer. La manoeuvre de la Grande-Bretagne fut une première fois condamnée à l’Onu à travers une deuxième résolution, la 2066, suite à une motion soutenue par l’Inde, le Mouvement des pays non-alignés et les pays membres de l’Organisation de l’unité africaine (OUA, l’ancêtre de l’actuelle Union africaine).
Une deuxième tentative sabordée par
SAJ et SSB
Les choses en restèrent là, toutefois, jusqu’à ce qu’une deuxième tentative de faire condamner l’Angleterre par la communauté internationale fut enclenchée en 1990. Malheureusement, cette deuxième tentative initiée à la demande de sir Anerood Jugnauth, alors à la tête d’un gouvernement MSM-Parti travailliste, fut sabordée par sir Satcam Boolell, le ministre travailliste des Affaires étrangères alors en poste, avec le parfait accord de sir Anerood lui-même.
En fait, sur l’instruction du gouvernement, le représentant de Maurice aux Nations unies en 1990, Sateeanand Peerthum, avait déjà rédigé une motion contre la Grande-Bretagne et s’apprêtait à la faire inscrire à la 45e session de l’assemblée générale des Nations Unies quand il reçut un appel téléphonique depuis Maurice l’intimant de tout abandonner. La petite histoire voudrait que M. Peerthum se trouvait alors sous sa douche quand le téléphone sonna. Il en sortit en catastrophe pour répondre à son puissant interlocuteur.
Une source crédible affirme que ce fut sir Anerood personnellement qui était au bout du fil. Mais toujours est-il que c’est sir Satcam Boolell qui, devenu Haut-commissaire de Maurice à Londres, confirma des années plus tard que “le retrait de la motion de Peerthum était une décision engageant l’ensemble du gouvernement de 1990”. “Le retrait n’était pas lié au quota sucre vers les États-Unis, mais beaucoup plus à celui du textile mauricien. À l’époque, le quota textile vers les USA était soumis à de fortes pressions et il fallait choisir entre l’avenir de cette industrie et les Chagos”, avait assumé sir Satcam Boolell.
Interrogé par Week-End qui voulait savoir si les discours répétés des dirigeants du pays à la tribune des Nations unies pour le retour des Chagos à la République de Maurice n’étaient pas, en fin de compte, que mascarades, SSB répliqua que “de tels discours étaient nécessaires pour rappeler à la Grande-Bretagne que nous n’avons pas abandonné notre souveraineté sur les Chagos !”
Ce qui est maintenant également établi, c’est que quelques jours avant que l’ambassadeur Peerthum ne reçut son contre-ordre, le sort de sa motion s’était déjà joué. À la requête de la représentation diplomatique britannique, il y eut effectivement une rencontre pour des discussions informelles entre le Premier secrétaire de l’ambassade mauricienne à New York, à l’époque Patrice Curé, et Richard Edis, celui-ci en sa double capacité chef du desk africain au sein de la représentation diplomatique britannique à New York et commissaire du British Indian Ocean Territory (nom donné par la Grande-Bretagne à l’archipel des Chagos). Cette rencontre eut lieu dans le lounge des Indonésiens.
Dans le rapport qu’il fit de cette rencontre, Patrice Curé raconte que Richard Edis l’informa qu’il était en route pour Washington pour des discussions périodiques avec les autorités militaires américaines concernant Diégo Garcia, mais qu’il avait saisi l’occasion pour contacter la mission diplomatique mauricienne parce qu’il a compris que le gouvernement mauricien envisageait de saisir le Comité des 24 des Nations unies d’une motion. Ce comité des 24 traite spécifiquement de la question de la décolonisation et la République de Maurice a toujours considéré depuis 1982 que sa décolonisation n’a pas été complète avec l’excision des Chagos de son territoire national.
Des menaces plus
précises sur le quota sucre européen
C’est ainsi qu’après la menace grossière d’Harold Wilson dans son arm-twisting meeting avec sir Seewoosagur Ramgoolam en septembre 1965, la Grande-Bretagne se mit, à partir de 1990, au chantage économique. Le Premier secrétaire Patrice Curé soutint que : “M. Edis said that his government views had been made at the highest level and the position of the United Kingdom remained as stated in the letter of Prime minister Thatcher (ndlr : l’ancien Premier ministre britannique Margaret Thatcher s’est déjà alors engagé que les Chagos seraient rendus à la République de Maurice lorsque l’Occident n’en aurait plus besoin pour assurer sa défense. La lettre dont il est question avait été adressée à sir Anerood Jugnauth et c’est d’ailleurs en s’appuyant sur cet engagement que le Premier ministre exige que le Royaume Uni précise la date du retour de l’archipel à la souveraineté mauricienne d’ici à la fin de ce mois). He said that his government understood the obligation for the government of Mauritius to raise the matter internationally in speeches. However, the United Kingdom would consider the introduction of the issue at the United Nations as an escalation which would be damaging to bilateral relations between the two countries. (Ndlr : on relèvera que dans leur communiqué commun présent en réponse à l’ultimatum du gouvernement Mauricien, le Haut-commissariat britannique et l’ambassade américaine ont repris la même rengaine sauf que Richard Edis fut, lui, plus précis sur les termes “damaging to bilateral relation”)
Selon le rapport Curé, c’est toujours Richard Edis qui continua à parler : “He added that the United Kingdom had always been very sympathetic to Mauritius in regards of the Sugar Agreement with the EEC (European Economic Community) M. Edis also said that according to the official records of discussion, signed by both parties in 1965, the Mauritian side did not appear to be concerned by the issues of sovereignty over Diego Garcia. His government is ready to disclose such documents.”
Selon le Premier secrétaire de l’ambassade de Maurice à New York, “M. Edis said he hoped the issue of Diego Garcia would not in the end be introduced at the United Nations but if it did he would appreciate it given “fair warning” of it. He said the issue would have to be managed in the least damaging way to bilateral relations”.
Patrice Curé conclut son rapport en confiant son “impression de cette rencontre franche et amicale était que la Grande-Bretagne voudrait à tout prix éviter que les Nations unies ne débattent pas de Diégo Garcia parce que ce débat aurait un international high profile, bien qu’il serait improbable que la Grande-Bretagne changerait de politique sur les Chagos quoi qu’il arrive”.
En fait, en lisant attentivement la réplique de Londres et de Washington à l’ultimatum mauricien, il ne fait pas de doute que, 50 ans après leur acte illégal de détachement des Chagos par rapport au droit international, le gouvernement britannique appréhende toujours la honte d’un blâme des Nations unies qui serait très malvenu dans le contexte mondial actuel où son comparse américain et lui veulent toujours se faire passer pour vertueux et grands donneurs de leçon de démocratie.
Le vent tourne en
faveur de Maurice
Mais, davantage que l’assemblée générale des Nations Uunies, où le blâme essuyé serait encore moral, c’est un jugement défavorable contraignant de la Cour internationale de justice de la Haye (aux Pays-Bas) que le gouvernement anglais redoute le plus. Or, même si les experts étrangers en droit international qui conseillent le gouvernement mauricien et qui ont fait échouer le projet de parc marin britannique aux Chagos n’en sont pas très chauds, les documents maintenant déclassifies des archives britanniques recèlent nombres d’arguments solides qui pourraient faire encore gagner la République de Maurice à La Haye.
Tout cela fait peur au gouvernement anglais. D’autant, qu’avec sa sortie confirmée de l’Union européenne, la Grande-Bretagne va se retrouver de plus en plus isolée et qu’avec une bonne campagne de sensibilisation, ses anciens partenaires européens pourraient être amenés à ouvrir désormais un oeil beaucoup plus critique sur la façon dont elle a bafoué les droits territoriaux de Maurice et traité les Chagossiens-Mauriciens. L’Europe, les pays asiatiques, l’Union africaine, tous contre le Royaume Uni à l’ONU, quelle perspective ! Le vent est en train de tourner en faveur du Maurice !
Henri Marimootoo