Ils ont écouté les témoignages de leurs parents et de leurs grands-parents et ont suivi leurs combats de près. C’est la raison pour laquelle la Fête nationale laisse chez eux comme un goût amer. En effet, c’est dans le cadre de l’accession à l’Indépendance que les leurs ont été chassés de leurs terres et ont été poussés à l’exil. Adolescents ou jeunes adultes, ils sont nés à Maurice, mais sont tous émotionnellement attachés à leur archipel des Chagos. Les aînés leur ont raconté la beauté de Salomon, de Diego et Peros Banos, et la sérénité dans laquelle ils vivaient autrefois. Ce qui a construit en eux un sentiment d’appartenance irréversible. Conscients de leurs origines et désireux de conserver cette culture, ces jeunes issus de la nouvelle génération nous racontent leur rêve chagossien.
Alors que la fête de l’Indépendance approche, beaucoup de ces jeunes Chagossiens se sentent envahis par un sentiment étrange, presque paradoxal. Nés à Maurice, ils sont fiers de fêter le 44e anniversaire de leur patrie. Mais ils ne peuvent toutefois repousser ce sentiment d’amertume qui semble les hanter. “Nous pensons à notre grand-mère qui n’aime pas cette fête. Nous ne pouvons que nous résoudre à partager sa souffrance”, avoue Charlène Armoogum, relayant les propos de ses deux cousines. “Quand j’étais petite, je fêtais l’Indépendance comme tout le monde. C’est après que j’ai compris ce que cette Indépendance cachait. On a arraché mes semblables de leur archipel, on les a traités comme des chiens, et c’est pour cela que je ne serai pas du tout heureuse le 12 mars”, confie Shirley Françoise.
Appel.
Ils n’ont connu les Chagos qu’à travers les histoires de leurs parents ou de leurs grands-parents. Ils n’ont vu l’archipel que sur des photos ou dans des reportages. Pourtant, ils sont irrémédiablement attirés par “leurs” îles. Un appel au loin qui résonne dans leur coeur et qui les motive à conserver la culture et les traditions que leur ont inculqué leurs aînés. “Nous nous sentons Chagossiens, même si nous sommes nés à Maurice et que nous n’avons jamais mis les pieds dans l’archipel. Nous savons que nos ancêtres viennent de là-bas, et nous ne le renierons jamais. Nos grands-parents nous ont raconté comment était la vie là-bas, et nous raconterons à nos enfants, plus tard, ce que nous avons appris”, affirme Charlène Armoogum.
Péros vert.
Bercés par les histoires des plus âgés, ils s’imaginent le pays de leurs ancêtres et, surtout, le mode de vie de ses habitants. “Ils nous racontaient comment la vie était belle et paisible. Ils vivaient tous comme dans une grande famille. Il n’y avait pas de vol, aucune insécurité, tout le contraire de Maurice ! Ça me fait rêver”, soupire Bryan Élisée. “Ma grand-mère nous parlait des moments où le peuple chantait en groupe. Nous aimerions aller chanter là-bas, avec eux, et découvrir les merveilleux paysages qu’elle nous a décrits.”
“Quand ma grand-mère nous racontait qu’il n’y avait pas de boutique, que les poissons s’approchaient du bord et que personne de manquait de rien, cela attisait notre curiosité. Nous imaginions, ma soeur et moi, l’ampleur de la beauté de l’archipel”, ajoute Zaina Jules.
Sable blanc.
Ces histoires féeriques ont donné à ces jeunes une envie commune : voir les Chagos de leurs propres yeux. Pour beaucoup d’entre eux, il s’agit d’un véritable rêve qui les anime au quotidien. “Quand ma grand-mère me racontait la beauté de la vie, là-bas, cela me faisait rêver. J’imaginais comment c’était à travers ses paroles, et je voyageais dans ma tête jusqu’aux îles. Je voudrais pouvoir aller les visiter et, si on nous en donne le droit, y rester. Ce serait le paradis”, confie Régis Talate, petit-fils de feu Lisette Talate.
“J’ai envie de voir les contours de ce magnifique archipel, son sable blanc, ses poissons à foison”, déclare, l’air rêveur, Bryan Élisée, 25 ans. Mélanie Samynaden, jeune fille de 22 ans, ajoute que voir les Chagos fait partie de ses priorités. “J’ai envie de poser les pieds au moins une fois sur les Chagos, pour voir les richesses et la beauté de l’archipel. J’ai vu quelques photos de la mer, l’église en pierre et des cocotiers : ça donne envie d’en découvrir plus.” Charlène Armoogum renchérit : “Je souhaite aller vivre là-bas. Si nos ancêtres ont pu y vivre, nous aussi nous le pourrons. Je voudrais voir les îles et ne jamais les perdre de vue.”
Tous ne caressent cependant pas le rêve d’aller y vivre. “Nounn fini abitye isi. Pou difisil pou sanz lavi osi drastikman, me pou bann seki ti viv laba, bizin les zot retourne”, soutient Jean-Claude Clément, 35 ans.
Retour des aînés.
Si chacun, personnellement, veut voir les Chagos de ses propres yeux, leur plus grand souhait demeure surtout que leurs parents et/ou grands-parents puissent un jour repartir sur leurs terres natales. “Mon voeu le plus cher est que ceux qui sont nés là-bas puissent regagner leur archipel. Ma grand-mère n’a pu connaître ce bonheur, malgré la longue lutte qu’elle a menée. Mais je souhaite que les autres personnes originaires des Chagos puissent regagner l’archipel avant de mourir”, confie Régis Talate. “Je serai contente si les Chagossiens peuvent revenir. C’est cruel ce qu’on leur a fait. Tout citoyen du monde devrait pouvoir repartir dans son pays d’origine”, insiste Yvonette Retournée, 17 ans.
Conscience chagossienne.
Nés à Maurice et habitués à la vie telle qu’elle est ici, la jeune génération de Chagossiens n’a pas pour autant renié ses origines. Conscients des souffrances que leurs ancêtres ont endurées, ils se sentent concernés et partagent leur douleur. “J’éprouve toujours du chagrin quand les aînés racontent comment était leur vie là-bas”, affirme Shirley Françoise.
“Je partageais la peine de ma grand-mère quand elle me racontait ce qu’elle avait vécu. Je ressentais ce qu’elle avait dû ressentir, et cela me faisait très mal. J’imaginais comment cela avait dû être atroce pour elle, quand on l’a obligée à quitter son île”, soutient le petit-fils de Lisette Talate.