La polémique autour de la Feasibility Study, soumise par les consultants britanniques de Posford Haskoning sur le “resettlement” des Chagossiens dans leur archipel natal en date d’avril 2002, relance tout le débat sur les grandes manoeuvres politiques et diplomatiques de Londres à l’encontre des Chagossiens. Les conclusions de cette étude scientifique, commanditée par le Foreign and Commonwealth Office, n’avaient pas été présentées devant les juges de la Haute Cour de Londres lors des procédures judiciaires initiées par les Chagossiens pour le retour dans l’archipel. Mais la nouvelle tournure est encore plus accablante, car à la lumière d’une demande logée sous la Freedom of Information Act suite à un article publié dans l’édition du Mauricien du 27 juin 2015, toute série de correspondances sous forme d’e-mail au niveau du Foreign and Commonwealth Office (FCO) sont désormais du domaine public depuis la semaine dernière, et sont consultés par Le Mauricien. La teneur de ces correspondances trahit l’intention du Foreign and Commonwealth Office (FCO) en 2002 de bloquer toute proposition favorable pour le “resettlement of the Chagos Archipelago”. Il ne fait aucun doute que ces documents relèvent d’une importance cruciale dans la conjoncture avec les délibérations de l’appel du Groupe Réfugiés Chagos (GRC) devant la Cour suprême de Londres.
L’un des points fondamentaux sur lequel s’appesantit le GRC, dont le leader est Olivier Bancoult, est que les conclusions de la “Feasibility Study for the Resettlement of the Chagos Archipelago” entreprise par les consultants indépendants de Posford Haskoning d’avril 2002 auraient pu faire pencher la balance en sa faveur en 2008. En dépit des demandes des Chagossiens, ce document n’avait pas été présenté devant le Bench de la House of Lords lors de l’appel de Londres contre le retour dans l’archipel des Chagos. Jusqu’à maintenant, des observateurs avertis croient savoir que « sharing the contents of the original draft of the study with the Lords would have been highly likely to have affected the outcome of the appeal ».
Les derniers documents confidentiels du Foreign and Commonwealth Office, rendus publics sous la Freedom of Information Act, confirment que Londres entretenait de graves appréhensions à l’effet que la teneur de l’étude de faisabilité de Posford Haskoning pourrait porter de graves préjudices à sa décision d’interdire le “resettlement” de l’archipel. Dans le rapport initial de 850 pages, les consultants de Posford Haskoning n’avaient formulé aucune objection au « short term resettlement of the islands » avec une population allant jusqu’à plus d’un millier.
La chronologie des événements, établis après analyses des documents confidentiels accessibles sous la Freedom of Information Act, confirme qu’un « vent de panique avait soufflé sur le Foreign and Commonwealth Office » en avril 2002. Le personnage central au Foreign and Commonwealth Office dans cet épisode majeur du dossier portant sur la revendication des Chagos n’était autre qu’un ancien diplomate britannique, affecté à la haute commission du temps où ses bureaux étaient encore logés à la Cerné House, à La Chaussée. Avec sa mutation de Port-Louis à Londres, Charles Hamilton, qui avait entre-temps épousé une Mauricienne, était devenu le Desk Officer au FCO pour les Chagos (BIOT Administration).
En cette dernière capacité, Charles Hamilton devait accuser réception le 12 avril 2002 des « first drafts of Volumes II, III and IV of Phase B of the Feasibility Study for the Chagos Archipelago ». Dans le “covering e-mail” accompagnant ces documents, Alex Holland, Senior Environmental Scientist de Posford Haskoning (Environment) Ltd, soulignait que « volumes II and III contain the complete findings and conclusions from this phase of studies ». À partir de là, les consultants indépendants se tenaient prêts à des séances de travail avant la conclusion finale du rapport.
Toutefois, après avoir pris connaissance du rapport de Posford Haskoning, Charles Hamilton devait changer le cours de l’histoire en faisant appel à un scientifique, en l’occurrence le Dr Charles Sheppard, aujourd’hui Professor of Life Sciences à l’université de Warwick, pour rédiger un contre-rapport contestant les “findings” de Posford Haskoning. Le ton de l’e-mail de Charles Hamilton à Charles Sheppard le 24 avril 2002 en dit long, notamment : « I need to talk to you at some convenient time about the draft of the feasibility study which I have now received. »
Plus loin, dans ce même message, le Desk Officer des Chagos ajoute : « I need someone to review in strictest confidence the draft to check whether the science is sufficiently robust to support its conclusions. If we are going to base future policy on the study we need to be sure of this in our own minds. Would you be prepared to do this for me against payment of an appropriate fee ? »
Le Pr Charles Sheppard devait accepter cette mission du Foreign and Commonwealth Office en vue de soumettre « a scientifically bulletproof report » pour barrer la route au retour des Chagossiens. Et trois semaines après, soit le 14 mai 2002, le Pr Sheppard  avait bouclé son “assignment” pour le compte du Foreign and Commonwealth Office en soumettant à Charles Hamilton une copie du rapport revu et corrigé en soutenant, avec perfidie, dans un e-mail que « actually, resolution of that might not be too difficult as far as the resettlement issue is concernes ». Plus loin dans ce courrier du 14 mai 2002, Le Pr Sheppard  avance : « The tasks omitted, incidentally, would be veru useful, even essential, to BIOT Administration for general future management, regardless of any resettlement issue. There is more to say on this and I would be happy to talk to you at your convenience if you wish. »
À partir de ce 14 mai 2002, la “feasibility study” sur les Chagos de Posford Haskoning était supplantée par le rapport Sheppard, devenu « la Bible » pour le Foreign and Commonwealth Office. Les consultants de Posford Haskoning devaient tenter de s’opposer aux changements apportés au rapport initial, mais ils avaient affaire à plus forts qu’eux, comme le démontre l’e-mail du 18 juin 2002, resté jusqu’ici secret, de Charles Hamilton à Charles Sheppard au sujet d’une réunion convoquée pour le vendredi 21 juin 2002.
Dans cette correspondance, le Desk Officer de la BIOT Administration fait ressortir : « Alex Holland (Posford) is a little worried that the meeting may become hostile (hence six people). I assured her that would not be the case. I also accepted that the report was now in final form, as the revised version had taken into account comments received from your good self, as well as from Brian Little (who cannot unfortunately attend the meeting on Friday). » Charles Hamilton ajoutera également, à l’intention du Pr Sheppard : « I took up your suggestion that perhaps you would put yourself in the position of the scientist, who has been commissioned by the Chagossians and their lawyers to pick hoels in the report. » Une autre astuce adoptée par le Foreign and Commonwealth Office a été de limiter la durée de cette réunion à une heure seulement, histoire d’éviter tant que possible les contestations de la version révisée de cette étude de faisabilité.
Devant ces dernières révélations des plus accablantes quant aux tactiques adoptées par le Foreign and Commonwealth Office en 2002, David Snoxell, qui avait été Deputy Commissioner de BIOT de 1995 à 1997 et haut-commissaire britannique à Port-Louis, n’hésite pas de condamner ce « massaging of the feasibility study » sur le droit de retour des Chagossiens. Commentant ces développements dans l’hebdomadaire britannique The Observer de dimanche, il concède : « I understood at the time that it was to be an entirely independent study into the feasibility of resettlement. So these email exchanges surprise me as they look rather incriminating. It appears they were trying to massage the draft of the feasibility study, which the FCO has always claimed was an independent study by consultant experts. »
De son côté, le Foreign and Commonweath Office rejette toute accusation ou insinuation de manipulation du rapport initial. Selon ce même hebdomadaire, une Spokeswoman britannique maintient : « There was no undue influence by FCO officials on the analysis contained in the 2002 feasibility study. The documents simply illustrate the assurance process the government undertook in ensuring the independent advice it relied upon in the formation of policy was scientifically robust. »
Il ne fait aucun doute qu’au sein du Groupe Réfugiés Chagos ces documents confirmant des tractations de la part des Britanniques pour modifier le cours de l’histoire seront examinés par les conseils légaux et que ses membres aviseront, en temps et lieu, de la marche à suivre. D’autant plus qu’une majorité de Chagossiens veulent retourner vivre dans leur archipel natal. The Observer souligne : « It has been argued that few Chagossians want to return to their homeland. But a government report, published last week, suggests that 98% of them want the right to go back. Chagossians have expressed a desire to develop a sustainable economy on the islands. One avenue for exploration is high value tourism. Another is fishing – although conservation groups fear what this could mean for the islands’ abundant marine life. »
Par ailleurs, en dépit des indications venant des Américains à l’effet que le bail de la base nucléaire de Diego Garcia a été renouvelé pour 20 ans, soit jusqu’en 2036, du côté des Britanniques, on se montre plus circonspect à ce sujet. Du côté de la haute commission britannique à Port-Louis, on parle d’une “window” qui restera ouverte jusqu’au 29 décembre prochain pour permettre à Washington et à Londres de se prononcer et qu’en cas de statu quo à cette date, le bail sera automatiquement reconduit.