Chamarel est aujourd’hui reconnu sur la carte touristique pour son authenticité. Alors qu’autrefois les visiteurs venaient surtout dans le village pour voir les Terres des Sept Couleurs, aujourd’hui ils ont un vaste choix de sites et tables d’hôtes. Des endroits où passer des vacances sont aussi proposés. Malgré la bonne intention d’appliquer le modèle de développement intégré, les habitants de ce village du Sud-Ouest sont restés en arrière…
Aux alentours de midi, une animation particulière s’installe à Chamarel. L’atmosphère calme et paisible laisse place à un ballet de voitures et de minibus sur les routes sinueuses du village. C’est l’heure du déjeuner et les touristes en quête de saveurs locales se tournent vers les tables d’hôtes de la région.
Voilà dix ans que le projet de développement intégré a été lancé à Chamarel. Outre l’apparition de quelques commerces à vocation touristique, le village n’a pas beaucoup changé depuis…
Soobadra Luximon vit à Chamarel depuis 18 ans. À l’âge de la retraite, elle a quitté sa demeure à Palma pour habiter une petite maison en tôle sur les terres de ses parents. Vivant de la vente des fruits et légumes récoltés de sa plantation, elle est témoin de l’évolution de son village. « Le développement touristique nous permet de mieux gagner notre vie. Par exemple, il y a beaucoup de touristes qui s’arrêtent pour acheter des fruits. D’autres ont trouvé du travail. Mais le plus important est que les habitants de Chamarel ont conservé leurs valeurs. Ici, tout le monde vit en harmonie et il y a un respect mutuel. »
Au tournant, à côté de l’église Sainte-Anne, on s’arrête au Palais de Barbizon de Rico L’Intelligent. Cette figure incontournable du village nous accueille avec un grand sourire et un brin d’humour. Sa table d’hôte, référencée dans Le Guide du Routard et Le Petit Futé, commence à se remplir. Malgré notre rendez-vous, il n’a pas beaucoup de temps pour parler, mais nous demande de repasser car il a des choses très importantes à dire.
Cap sur Lakaz Chamarel où la propriétaire des lieux Véronique Lagesse nous ouvre les portes du domaine aménagé sur un terrain de 12 hectares. Vingt chambres en bois de quatre catégories différentes, dont standard et supérieure, et des suites avec piscine privée, jardin et vue sur mer ont été construites.
Originaire de la région ouest, Véronique Lagesse se sent parfaitement intégrée à Chamarel où elle bénéficie de l’estime des habitants. Tout se fait dans le respect mutuel, dit-elle, et jamais elle n’a eu le sentiment d’être mal accueillie ici. « Lakaz Chamarel est implantée ici depuis 2005. Nous avons toujours travaillé en partenariat avec les villageois. 98 % de notre personnel vient de Chamarel. Nous nous approvisionnons en légumes, fruits, oeufs et viande de porc chez les habitants qui en produisent. »
Concurrence rude
Lakaz Chamarel est un des trois lodges de la localité. Elle emploie 40 personnes. Cinq familles d’employés habitent sur le site pour des questions pratiques. Chacune a sa petite maison.
Véronique Lagesse confie que lorsque son mari et elle ont acheté le terrain à la propriété sucrière de Bel-Ombre, il était en friche. Il a fallu beaucoup de travail pour rendre l’endroit habitable. Pour cela, il a fallu compter sur la collaboration de certaines personnes du village à l’instar de Tony qui travaille au domaine depuis son ouverture. « Le développement touristique nous a permis de trouver du travail dans le village. Chacun a eu sa chance, même ceux qui ne savent pas lire. D’autres ont monté leur propre business. »
De retour dans le village, on s’arrête à l’une des tables d’hôtes authentiques de Chamarel. Le gérant pousse un soupir et refuse gentiment de répondre à nos questions. Au fil de la conversation, il finira par dire quelques mots, sous le couvert de l’anonymat. « C’est parce que je suis découragé que je ne veux pas vous parler. J’ai investi gros dans ce projet, mais aujourd’hui, je n’ai plus le même enthousiasme qu’au départ. »
Notre interlocuteur raconte ainsi que le projet de développement durable a dévié de son objectif initial. « Au début des années 2000, le ministère du Tourisme, sous Nando Bodha, avait mis en place ce projet afin que les habitants de Chamarel puissent participer au développement touristique. On nous avait même dit que c’était une occasion à ne pas rater. Mais par la suite, le gouvernement a changé… Au départ, il était question d’ouvrir uniquement des tables d’hôtes, mais par la suite le conseil de district a commencé à donner des permis pour les restaurants comme des petits pâtés. Les gens sont venus d’ailleurs pour ouvrir des restaurants à Chamarel. En plus, ils font de la concurrence déloyale. »
Notre hôte critique également certains habitants du village qui n’ont pas hésité à louer leurs terrains à des étrangers pour des restaurants. Résultat : il y a aujourd’hui une vingtaine de tables d’hôtes et restaurants dans le petit village de Chamarel. La plupart sont côte à côte, parfois l’un en face de l’autre. Dans de telles conditions, il va sans dire que la concurrence est rude. Dans certains cas, les relations de bon voisinage qui caractérisaient Chamarel font partie du passé.
Entre-temps, Rico L’Intelligent parvient à se libérer pour s’exprimer sur la question. Comme notre précédent interlocuteur, il condamne l’arrivée des étrangers dans la localité. « Ce développement était pour les gens de Chamarel. Comment pouvons-nous faire face à ces personnes qui viennent d’ailleurs avec leur argent ? »
Si la réputation du Barbizon lui permet de tenir la barre, Rico L’Intelligent reconnaît que ce n’est pas toujours le cas pour ses autres confrères. « Nous avons de bonnes références comme Le Guide du Routard. Ceux qui viennent chez nous le font en suivant les recommandations du guide ou parce que d’autres personnes leur en parlent. »
Développement intégré
La présence des restaurants étrangers est venue ternir la réputation du village, selon Rico L’Intelligent. Il raconte qu’un animateur de radio lui a reproché un jour le fait que les habitants de Chamarel étaient devenus malhonnêtes. « Il m’a dit qu’il avait acheté un curry avec quelques morceaux d’ourite pour Rs 600. Cela m’a fait honte, même si ce n’était pas chez moi. En réalité, il s’agissait d’un restaurant géré par un étranger. Voyez comment la réputation de Chamarel est ternie à cause de cela. »
Rico L’Intelligent met tout de même un bémol lorsqu’il parle d’étrangers. « Tous ne sont pas dans le même panier », dit-il. Il condamne uniquement ceux qui ont des pratiques malhonnêtes. D’autres, poursuit-il, font du développement à Chamarel et permettent aux gens de trouver du travail. « Je tire un grand coup de chapeau à Lakaz Chamarel et à la Rhumerie de Chamarel. Elles ont compris le vrai sens du développement intégré car la plupart de leurs employés sont de chez nous. Elles ne sont pas venues s’imposer chez nous, mais participent avec nous. C’est ainsi que le développement intégré devrait se faire. J’ai personnellement participé aux réunions de travail au bureau de Nando Bodha à l’époque. »
À quelques pas du Palais de Barbizon, se dresse le restaurant Chez M. Le propriétaire n’est pas sur place, il habite ailleurs. Il a ouvert son deuxième restaurant à Chamarel, après celui de Bois-Chéri. Sachin, un employé, avance que si les clients viennent Chez M, c’est parce que la cuisine est bonne. « Il y a beaucoup de restaurants sur place et c’est un peu normal qu’il y ait de la concurrence. C’est à chacun de faire en sorte que sa cuisine et son service soient parfaits s’il veut attirer les clients. »
Quoi qu’il en soit, le développement touristique à Chamarel se fait à deux vitesses. Les habitants qui attendaient beaucoup de ce projet regrettent aujourd’hui d’y avoir investi leurs économies. Ils attendent tous une réaction des autorités, afin qu’il y ait une meilleure réglementation des activités et que le concept de développement intégré retrouve son sens initial.