Depuis trois semaines, les rastas de l’Association socioculturelle rastafari ne décolèrent pas. Des bulldozers ont envahi le terrain où ils ont installé leur « Nyahbingi Tabernacle » (sanctuaire) à Chamarel et ont détruit la forêt primitive, à leur grand désespoir. Leurs plaintes auprès du Conseil de District de Rivière-Noire et de la police de l’Environnement sont tombées jusqu’ici dans des oreilles sourdes.
« Si vous voulez comprendre notre souffrance, c’est simple. Si vous êtes catholique, imaginez qu’on vienne jeter des détritus devant votre église; si vous êtes hindou, que feriez-vous si l’on venait vandaliser votre temple; si vous êtes musulman, accepteriez-vous qu’on vienne souiller votre mosquée; ou si vous êtes bouddhistes, resterez-vous tranquille devant la dégradation de votre pagode ? C’est cette souffrance-là que la communauté des rastas ressent depuis que des bulldozers sont venus jeter leurs détritus sur le site où nous avons installé notre “Nyahbingi Tabernacle” », explique au Mauricien José Rose, le porte-parole de l’Association socioculturelle rastafari (ASR), d’une voix caverneuse, les yeux noirs d’une tristesse infinie et faisant des efforts visibles pour contenir sa colère.
« Il faut comprendre que les rastas sont des descendants d’esclaves africains et que le rastafarisme (voir encadré) est notre religion, tout comme les autres communautés ont leur religion, que l’on respecte », précise José Rose. Il explique qu’être rasta, c’est retrouver sa culture ancestrale, lutter contre l’acculturation héritée de l’époque coloniale et la perte d’identité.
Le porte-parole des rastas ajoute que, dans tous les pays où il y a eu l’esclave, les descendants d’esclaves ayant épousé le foi rasta établissent leur lieu de culte sur une terre du marronnage. « À Maurice, Chamarel, Le Triangle ou La Rosselière où nous sommes, est le dernier vestige d’un lieu du marronnage. Chamarel est un lieu de résistance. Nou bann zanset finn travers dan Chamarel. Li donk natirel ki depi touzur bann rasta finn swazir Chamarel pou fer laprier ek pratik zot rituels », élabore-t-il. « Li nou koutim ki nou konstruir nou “Nyahbingi Tabernacle” lor enn sit kot nou bann zanset finn traverse. Sa sit-la vinn alor sakre pou nou », poursuit-il.
Selon José Rose, cela fait une trentaine d’années que les rastas ont élu domicile à Chamarel. « Pou nou, li enn lieu sakre, enn lieu mystik ek li enn lieu natirel parski li omilie bwa, trankil, kot personn na pa vinn deranz nou », affirme-t-il. Mais cette tranquilité sera perturbée. « Kan nou finn trouv bulldozer rantre, nou finn dire zot aret. Nou finn explik zot. Zot finn arete, mai kan nou pa la, zot finn zet zot salte », s’indigne le porte-parole de l’ASR. « Le plus étrange, c’est qu’il a fallu que nous installions un panneau indiquant notre Tabernacle pour qu’ils viennent installer un panneau “Terrain Privé” », ajoute-t-il.
« Ceux qui prétendent avoir le titre de propriété de ce lieu doivent comprendre une chose : le Triangle de Chamarel est le dernier vestige de l’esclavage et du marronnage à Maurice. Pour nous, ce lieu est devenu une terre sacrée où nous célébrons tous nos rituels en paix, l’anniversaire du couronnement d’Hailé Sélassié, entre autres. Chamarel est devenue une terre de résistance, un “Nyahbingi Tabernacle” , comme il y en a partout dans le monde là où il y a des rastas descendants d’esclaves. » Il poursuit : « Ceux qui veulent nous déraciner doivent comprendre que l’heure de réparation a sonné. Ils ne peuvent, après nous avoir tout pris, nous reprendre également ce petit bout de terre que nos ancêtres ont foulé et qui est devenu un lieu de mémoire sacré pour nous. Nous n’allons pas nous laisser faire. Une solution pacifique existe », prévient le porte-parole des rastas. « Je reste confiant que les autorités gouvernementales et le Conseil des Religions comprendront notre position ! », conclut-il.