Dans le sillage de la conférence Klima sur le changement climatique et de la décision annoncée par le groupe bancaire MCB de ne plus financer des projets liés au charbon, Le Mauricien donne la parole à Raoul Gufflet, Deputy Chief Executive de La MCB Ltd. Pour lui, « l’urgence climatique n’est pas un sujet de concurrence ou de parts de marché », mais un engagement « écologique ». Raoul Gufflet estime, par ailleurs, qu’un pays « qui est sur une trajectoire de pays à haut revenu » ne va pas réduire sa facture énergétique

Vous avez dit stop au financement du charbon. Cela a un coût. Vos clients vont se précipiter chez les concurrents…

Nous avons, j’en suis conscient, jeté un pavé dans la mare avec cette annonce. Mais nous n’avons pas, vous en conviendrez, jeté la première pierre. Mais nous devions prendre cette décision. Et elle a été mûrement réfléchie.

Celles et ceux qui prennent connaissance de nos engagements réaliseront très vite que l’enjeu posé par le changement climatique n’est pas que l’affaire de la MCB. L’idée d’œuvrer pour faire de Maurice un véritable laboratoire de l’économie climatique vient certes de nous, mais l’exécution demandera un effort collectif de la population, du secteur privé et des pouvoirs publics.

Tout cela pour vous dire que l’urgence climatique n’est pas un sujet de concurrence ou de parts de marché. Les institutions financières où qu’elles se trouvent ont cessé, ou réfléchissent à réduire leur encours de prêts dans toutes les industries liées de près ou de loin au charbon et aux énergies fossiles. L’heure est donc aujourd’hui propice pour repenser le modèle énergétique dominant à Maurice, fondé sur lui-même sur les énergies fossiles.

C’est là que la MCB souhaite apporter sa pierre à l’édifice : d’une part, dans l’accompagnement de ses clients afin qu’ils réussissent cette transition cruciale qui consiste à passer du charbon à une énergie plus « verte ». D’autre part, avec la mise en place d’une plateforme de compensation, Klima-Neutral.com, nos clients “corporate” pourront désormais estimer et compenser leurs émissions de gaz à effet de serre par le financement de projets de transition énergétique et de puits de carbone dans la région et à l’international, en cohérence avec les engagements qu’ils auront, j’espère, pris par ailleurs sur les 17 Objectifs de développement durable des Nations unies.

Tout cela pour vous dire qu’il ne s’agit pas uniquement d’affirmer que nous ne financerons plus de charbon. Nous avons accompagné Maurice dans toutes ses phases de développement depuis plus de 180 ans. Nous n’allons pas changer de philosophie. Nous rajoutons simplement un volet écologique à nos conversations. Rien de plus normal, ne trouvez-vous pas ? Pour ce qui est de la décision de certains clients à se précipiter chez la concurrence, c’est bien entendu leur droit le plus souverain, mais j’espère que cela ne sera ni précipité, ni irréfléchi, ni j’ose l’espérer, sans consultation avec nous, tout comme nous voulons engager des discussions sur les options alternatives au charbon, bien entendu.

Sans charbon, pas d’électricité dans le pays… Quelle approche doit adopter le gouvernement dans le “mix” énergétique national et également vis-à-vis des IPPs ?

Je ne vais pas vous rappeler que la production d’électricité à Maurice ne provient pas uniquement du charbon. Toutes les centrales thermiques fonctionnent avec un “mix” charbon-bagasse, et certaines utilisent en quantité marginale de l’huile lourde ou de l’énergie éolienne. En ce qui concerne l’approche à suivre vis-à-vis des IPPs, notre rôle de banquier n’est que d’œuvrer pour le bien-être et la prospérité des Mauriciens tout en essayant de fédérer les forces en présence autour des principaux enjeux économiques et du développement de notre pays. Tout en prenant en compte les impacts du changement climatique.

Comme je l’ai fait ressortir lors de la conférence « Klima » mercredi, j’ai proposé au directeur du Central Electricity Board (CEB) et à nos clients de l’industrie sucrière de se retrouver à la même table pour discuter de ce qui peut être fait ensemble, en agissant comme modérateur et certainement pas, comme moralisateur. Il est toutefois important de rappeler que le gouvernement a clairement annoncé son intention d’encourager la génération d’électricité zéro carbone avec pour intention que cette proportion atteigne 40% à horizon 2030. Atteindre ces objectifs nécessitera de les mesurer, de mettre en place une enveloppe fiscale et des compétences techniques adéquates, mais aussi et surtout, des partenariats publics-privés solides et basés sur la confiance mutuelle. Nous continuerons à encourager nos clients à passer à l’énergie photovoltaïque ou à s’équiper de véhicules hybrides ou électriques. Avec l’Agence française de développement, nous allons de nouveau lancer notre ligne de crédit “Green Loan” d’ici peu et nous lancerons en complément notre propre programme de crédits verts, à hauteur de Rs 1 milliard par an sur trois ans à destination de nos clients “corporate”.

Nous sommes conscients que la modification en profondeur des modes de production et de consommation sur l’île nécessite de mobiliser des fonds importants. De ce fait, nous serons résolument présents aux côtés de nos clients pour les aider à concrétiser leurs projets de transition énergétique et favoriser l’innovation qui financera les projets de transformation bas carbone pour les secteurs de la nouvelle économie climatique. Nous ne voulons certainement pas retourner à l’âge de la bougie…

La MCB a récemment refusé de se positionner sur un gros projet valant plusieurs centaines de millions de roupies, car il n’avait pas suffisamment de « composantes vertes ». Est-ce à quoi on doit s’attendre avec la MCB dorénavant ?

C’est un secret de Polichinelle que nous avons refusé, depuis un moment déjà, de financer un projet de nouvelle centrale à base de charbon-bagasse. D’ailleurs, nous en parlons clairement en page 6 de notre tout premier Sustainability Report que nous avons rendu public à la fin de l’année dernière. Je cite : “We have recently refused to finance a coal-bagasse power plant and this is a first. What makes the situation more interesting is the fact that this has led to a very enlightening discussion with the promoters on alternatives to coal. So we are very clearly on the right path but we need to be able to make our stand clear on such issues while finding a way to live up to our responsibilities to our clients.”

Dès cette année – et nous l’avons clairement énoncé dans nos engagements – nous allons prendre en compte la performance extra-financière (et notamment environnementale) de nos clients “corporate” pour la définition des conditions d’attribution des crédits, afin d’inciter les acteurs de l’économie mauricienne à améliorer leur contribution vers un développement durable. On ne peut être plus clair.

Depuis plusieurs années, vous réduisez votre facture énergétique. À part l’achat de véhicules électriques ou hybrides et pour donner des idées aux autres entreprises, donnez-nous quelques exemples de ce que vous faites exactement dans vos opérations au quotidien pour réduire la consommation d’énergie.

Réduire sa facture énergétique ne se fait pas sans changer son comportement au quotidien. C’est une odyssée dans laquelle nous allons embarquer nos employés, en espérant que certains comportements profondément ancrés dans l’ADN de tout le monde, pourront être remis en question. Nous avons déjà, au sein de notre groupe, reçu un accueil très positif sur nos initiatives responsables et je suis personnellement et particulièrement fier de leur engagement au quotidien. Depuis des années déjà, nous avons mis en place un système de transport qui permet à nos employés de venir travailler à Port-Louis, ce qui leur évite d’utiliser leur voiture. Entre Port-Louis et Saint-Jean, une navette est également disponible à des heures précises, ce qui facilite grandement le déplacement de nos collègues qui vont et viennent entre nos deux principaux bâtiments. Nous encourageons aussi fortement le covoiturage, une pratique bien établie aussi chez nous. Il y a tant de petits gestes, tout simples, que nous pouvons adopter. Réduire le nombre d’e-mails, le nombre de récipiendaires de ces courriels… C’est tout bête. Mais il faut juste y penser et adopter les bons réflexes.

Nous avons parlé de véhicules électriques. Quelle stratégie doit adopter Maurice, selon vous, en termes de carburant ?

Ce n’est très certainement pas à moi de décider de la stratégie du pays dans ce domaine. Ni d’influencer le choix de nos concitoyens. Je pense cependant qu’il y a davantage à faire au niveau des sous-produits de la canne et l’énergie solaire. Dans un monde parfait, nous devrions ne plus utiliser d’énergies fossiles. Je ne verrai probablement pas cette échéance. Mais il faut continuer de rêver que nous atteindrons cet objectif de devenir une île zéro carbone un jour. Le plus tôt possible ! Sans vouloir donner de leçons, tout est une question de formulation de stratégies claires, cohérentes, holistiques, et de décision de se donner les moyens de ses ambitions.

Le diesel est très polluant et a d’ailleurs été banni dans plusieurs pays. Faut-il le bannir à Maurice ?

De nombreux pays ont annoncé qu’ils n’allaient pas uniquement bannir les voitures roulant avec du diesel, mais tous les carburants fossiles. Cependant, personne n’en est là et Maurice ne sera certainement pas pionnière dans cette course. Prenons avant toute chose en compte les réalités socio-économiques de notre pays, et son état actuel de développement. La Norvège, très avant-gardiste dans le domaine, comme d’autres pays scandinaves, a ciblé 2025 pour que le carburant fossile ne soit plus utilisé dans ses véhicules. L’Inde, de son côté, s’est fixé 2030 comme année butoir. La Grande-Bretagne avait, pour sa part, annoncé 2040 comme objectif mais l’a ramené à 2035. Il aurait été idéal de remplacer toutes les voitures utilisant du carburant fossile par des voitures électriques – encore faut-il que l’électricité ne soit pas produite à base d’énergie fossile ! Mais encore une fois, il faut être réaliste. Rome ne s’est pas construite en un jour.

L’État a tergiversé pendant des années sur l’éthanol comme carburant. On avait parlé de l’E20, puis l’E10…mais on n’a malheureusement jamais avancé concrètement. Quel est le souci avec l’éthanol et a-t-il été victime des puissants lobbies pétroliers ?

Comment voulez-vous que je puisse répondre à une telle question en quelques lignes ? Je vais donc vous faire une réponse de Gascon. Tout ce que je sais, c’est qu’un pays qui est sur une trajectoire de pays à haut revenu, et c’est le cas de Maurice, ne va pas réduire sa facture énergétique. Bien au contraire. La question réside dans la composition de ce “mix” énergétique. Et en ce qui concerne la MCB, notre message a été assez clair en ce qui concerne le charbon.