PRAVINA NALLATAMBY

Éloignez vos tentes, rapprochez vos cœurs.
Proverbe touareg

Un hymne d’amour et de paix résonne à Beuzeville en Normandie…
Une mélodie lointaine monte vers le ciel dès que je pénètre cette église à Beuzeville dans la région de l’Eure. Quelques paroles appelant à la tolérance et à la solidarité me reviennent en mémoire dès que mon regard se pose sur les vitraux de l’église Saint-Hélier. En cette matinée de novembre 2017, une douce clarté automnale renvoie des reflets chatoyants dans cette petite église romane à travers les vitraux, qui à leur tour font entrer une belle lumière dans mon cœur. Des scènes bibliques et plusieurs saints représentés avec beaucoup de finesse forcent l’admiration et invitent à la méditation. D’autres vitraux nous rappellent le rôle des fêtes liturgiques et l’importance des sept sacrements pour que la vie du chrétien se déroule avec bonté dans l’amour, la paix et la joie. On suit, entre autres, le cheminement de Saint Pierre avec son filet de poissons multicolores et celui de l’austère Saint-Hélier, patron de la paroisse. Une image capte mon attention en particulier et je m’y arrête longuement pour la contempler : c’est le visage serein du Père Charles de Foucauld représenté en mission dans les montagnes du Hoggar dans le Sud algérien. À l’heure où la violence et le fanatisme défrayent la chronique, mes pensées s’envolent vers la transformation de ce militaire en homme de Dieu.

1er décembre 1916 : L’homme de paix nous quitte, le cœur percé d’une balle à Tamanrasset en Algérie. Né en 1858 à Strasbourg, Charles de Foucauld commence une carrière militaire qu’il renonce plus tard en faveur d’une quête spirituelle ; il voyage en Afrique du Nord et, transformé par la Grâce divine, il devient prêtre. Il mène une vie ascétique sévère, s’abandonnant à la volonté divine. Lorsqu’il devient prêtre en juin 1901, il pense que sa place est au Sahara. Ne pouvant pas retourner au Maroc, il s’installe d’abord à Béni Abbès en Algérie. Très marqué par l’esprit communautaire des zaouïas, il souhaite accueillir des gens, comme le font les zaouïas arabes, dans la maison qu’il appelle sa « Fraternité », la khaoua. C’est ainsi qu’avec un cœur plein d’amour, il héberge les voyageurs, nourrit les affamés, soigne les malades et fait découvrir les évangiles aux soldats. En mars 1903, il est chargé par le Général Laperrine « d’apprivoiser » les peuples du Sud algérien dans la région du Hoggar. Il noue des liens d’amitié avec les Touaregs, se met à étudier le tamacheq et partage sa vie avec ses nouveaux amis en leur donnant des légumes de son jardin, une aiguille pour coudre leurs peaux ou un remède pour guérir.

Connu pour sa bonté légendaire, il vit dans son ermitage pour les autres et étudie la culture berbère ; puis, il lègue à la postérité le premier dictionnaire touareg-français et un ensemble de chants touaregs reflétant bien la culture des différentes tribus qu’il côtoyait. Le public connait davantage la grandeur de la foi de l’homme spirituel et le frère universel qui fut béatifié par le Pape Benoît XVI en 2005. En suivant un peu ses traces au Maroc et dans le Sud algérien, j’ai souhaité souligner le message culturel et humain qu’il voulait transmettre en nous léguant ses recherches géographiques et anthropologiques.

En février 1904, l’ermite s’installe dans une oasis du Hoggar pour se consacrer d’abord à un recueillement intérieur. En rencontrant des Touaregs un peu délaissés, ils découvrent leur langue ; il l’étudie et finit par créer une passerelle pour communiquer. Il prend des leçons de touareg et publie en 1908 un premier ouvrage intitulé Grammaire et dictionnaire français-touareg. Selon lui, faire un travail de reconnaissance autant linguistique et archéologique que culturelle et historique des pays touaregs était capital. Il ne fallait pas que ce précieux patrimoine tombe dans l’oubli. En parcourant sa biographie, on peut supposer que ce désir d’aller à la rencontre des autres et d’ouvrir le dialogue avait déjà commencé depuis son voyage au Maroc à la fin du XIXe siècle. À peine âgé de trente ans, il traverse ce pays et nous raconte le récit de ses découvertes dans un très bel ouvrage intitulé Reconnaissance au Maroc. Le récit de ce voyage éclaire bien sa quête dans le Hoggar.

Témoin des conflits intertribaux et déçu par l’absence d’écrits dans la langue tamazight au Maroc, le jeune explorateur voulait comprendre ces peuples nomades. Dans cet ouvrage captivant, Charles de Foucauld expose de façon détaillée la géographie du pays ainsi que les mœurs d’un peuple divisé en autant de tribus que de sous-tribus. Tout lui plaît dans cette terre généreuse allant de la douceur de l’air à la fraîcheur des jardins en passant par les mille et une sources d’eau. Aller vers l’autre en vue de comprendre sa culture pour enfin nouer des liens d’amitié, telle était visiblement l’ambition secrète de Charles de Foucauld lors de ses haltes dans des zaouïas, ces espaces de « protection » où les voyageurs tirent profit des rencontres. L’explorateur va tout noter sur les comportements des différentes tribus, leurs habitations, leurs coutumes, leurs ressources, leurs cultures et leurs commerces.

Charles de Foucauld, l’anthropologue en herbe, était un défenseur de la francophonie avant l’heure : répertorier, classer, décrire, traduire, c’est ainsi qu’il s’investissait pour partager ses découvertes avec les siens ; il a fait sortir une oasis de savoir d’un désert de documents écrits et a légué le fruit de ses recherches à la postérité. Son exemple pourrait en inspirer plus d’un en vue de la pratique de la tolérance, de l’enrichissement mutuel des peuples et de la sauvegarde des mémoires en péril.

Les jours, les semaines, les années passent… En ce jour de Noël 2018, c’est un autre hymne d’amour qui s’élève dans la Basilique du Sacré-Cœur sur la butte de Montmartre à Paris pour célébrer la nativité. Il y a un an, forçant mon admiration dans l’église Saint-Hélier à Beuzeville, le Père Charles de Foucauld m’a conquise. Mes pas m’orientent aujourd’hui vers l’entrée de l’église de Montmartre où les rayons du soleil hivernal illuminent un vitrail en honneur de Charles de Foucauld qui aimait venir y prier. Je m’arrête une fois de plus, je m’incline pour me recueillir devant ce grand homme. L’homélie de ce jour proclame la joie et l’espérance liée à la naissance de Jésus. On nous rappelle l’importance de la paix qui naît de l’écoute, du partage et de l’échange en toute fraternité, cette valeur si chère au Bienheureux Charles de Foucauld ; cet homme si attachant, doté d’un sens profond du devoir, savait mettre sa foi au service de l’action.
Pour sauvegarder un patrimoine en péril, il suffit parfois de quelques mots. Et, pour voir rayonner une lumière au fond de son cœur, il suffit d’une image…

Chants touaregs

Dans une publication parue en 1997, l’anthropologue Dominique Cajasus présente les poèmes en langue touarègue recueillis et traduits en français par Charles de Foucauld au début du XXe siècle. Les thèmes du combat et du courage reviennent dans ces textes. Les poètes évoquent leur foi et la crainte de Dieu ainsi que la protection contre la solitude et les errances intérieures. Ils exaltent le précieux méhari, compagnon du désert, ainsi que l’amour avec le souvenir de la femme aimée et celui de son violon ; ils chantent les affres de l’äsouf, (« la mélancolie »), ce sentiment qui habite tout homme qui s’éloigne des siens pour une raison quelconque.

Les vers suivants sont extraits du poème « Combat d’Oudjmîden » datant de 1877 et composé par le poète Bâdi ägg Oughalla (1835-1894) de la tribu de Kel-Guela.
« Saluez de ma part Täkharibt, hommes nobles !
Tu as été vengée, Täkharibt, en un pays lointain : Hemma et Äma sont déchiquetés et en morceaux étroits comme des bandes d’étoffe du Soudan ; (.) Je reviens, faisant marcher mon méhari acajou clair d’un pas lent et cadencé,
Tenant sur mes genoux le violon
Requis par la force du bras.
Saluez de ma part Täkharibt et toutes les joueuses de violon !
Mon cœur, la passion y fait s’entrecroiser les éclairs
Comme quand le vent et le tonnerre se répondent dans la tempête. »

Chants touaregs, Paris, Albin Michel, 1997.