Le projet gouvernemental de procéder à l’abattage d’un certain nombre de chauves-souris endémiques de Maurice jugées trop nuisibles à la production des fruits d’été — mangues et litchis, notamment — s’internationalise. Entériné par le Conseil des ministres le vendredi 2 octobre dernier, ce projet d’abord contesté par des milieux écologistes sur le plan local attire désormais l’attention de l’International Union for the Conservation of Nature (IUCN), puissante organisation mondiale de protection de la nature qui a un statut d’observateur auprès des Nations unies.
Dans une “position statement” rendue publique jeudi, l’IUCN prévient que l’abattage de l’espèce de chauve-souris unique à Maurice est susceptible d’occasionner un rehaussement de sa classification sur la liste rouge des espèces menacées de l’organisation. Jadis présente dans les trois îles des Mascareignes — Maurice, Réunion et Rodrigues —, la Mauritian Fruit Bat (Pteropus niger), qui jouissait dans les années 1970 du statut peu enviable de “very endangered spicies”, est par la suite descendue dans la catégorie des “endangered species”, pour être actuellement classifiée “vulnerable species” par l’IUCN.
Dans sa position statement sur la décision d’abattage contrôlé des chauves-souris endémiques de Maurice, la commission pour la survie des espèces de l’IUCN conteste d’abord les chiffres avancés par les autorités quant à l’étendue des dégâts causés par ces frugivores aux fruits de saison } 73% de dégâts aux letchis et 42% aux mangues — dans les arrière-cours pour 2014, selon un relevé effectué par le Food and Agriculture Research and Extension Institute (FAREI) cité par le ministre de l’Agro-industrie et de la Sécurité alimentaire, Mahen Seeruttun, à l’Assemblée nationale.
L’IUCN se base à cet effet sur un projet de recherche post-doctorale soutenu auprès de l’université britannique de Bristol qui avait été entrepris par la Mauritian Wildlife Foundation (MWF) avec l’agrément du ministère de l’Agro-industrie. Ce travail de recherche, est-il indiqué, avait établi que les dégâts causés par l’espèce indigène de chauve-souris unique à Maurice aux fruits d’été étaient plutôt insignifiants – seulement 11% de pertes dans des grands manguiers et 3% de dégâts aux petits manguiers, 9% seulement à des litchis dans un verger.
90 000 chauves-souris
L’organisation mondiale de protection de la nature évoque d’autres prédateurs qui seraient davantage nuisibles aux fruits dont des oiseaux —condés et martins, notamment — de même que des rats. Mais, selon l’IUCN, les plus importants dégâts seraient dûs aux coups de vents violents – jusqu’à 20% de dégâts. Sans compter les fruits qui tomberaient d’eux-mêmes après mûrissement faute d’avoir été récoltés à temps et d’autres qui demeurent over ripe dans les arbres — 16% et 13% respectivement. Compte tenu de ce que l’organisation considère être un “significant wastage of fruits”, elle estime qu’il existe des possibilités en vue d’une meilleure gestion des récoltes.
L’IUCN conteste tout aussi le fait que la population de chauves-souris endémiques de Maurice aurait considérablement augmenté jusqu’à atteindre un nombre d’au moins 90 000. Elle remet en question le mode de calcul utilisé par les services du ministère de l’Agro-industrie et qui, dit-elle, est susceptible d’avoir favorisé le “double-counting” voire le “multiple counting”, surtout dans la mesure où les chauves-souris qui ont plusieurs gîtes voyagent beaucoup à travers l’île.
L’organisation mondiale de protection de la nature souligne à cet effet que, selon la MWF, la population de chauves-souris serait plus proche de 50 000. Un chiffre, selon elle, plus proche du seuil maximal que l’habitat, dans sa forme actuelle, peut supporter.
Par rapport à toute la question d’abattage d’une espèce protégée, l’IUCN évoque la question d’eethique, celle notamment que des bêtes soient simplement blessées de même que le fait que la période s’étendant du mois d’août à décembre correspond à celle de la procréation chez ces mammifères volants. Elle souligne la présence, durant cette période, de femelles enceintes ou d’autres allaitant leurs petits.
“Toute décision d’éliminer une espèce indigène doit être soutenue par des informations appropriées par rapport à la tendance démographique au sein de cette espèce de même qu’en tenant compte des données sur le taux de reproduction pour s’assurer de son impact. These data on productivity and survival are not available for the Mauritius Fruit Bat”. L’organisation explique néanmoins que des études entreprises en milieu naturel sur d’autres espèces de Pteropus (chauves-souris frugivores) ont établi qu’elles ont toutes un très faible taux de reproduction et d’accroissement de leur population.
 Cyclones
 Ainsi, les femelles de ce genre d’espèces ne mettent pas plus d’un petit au monde par an au terme d’une période de gestation de six mois. Alors que, par ailleurs, les mamans chauves-souris frugivores allaitent leurs petits pour une période aussi longue s’étendent de trois à quatre mois. Il est, de plus, souligné que ce n’est qu’au terme de deux ans que ces derniers atteignent la maturité sexuelle. Comme pour dire que le renouvellement de la population parmi ce genre d’espèces se fait très lentement.
Autre élément important que l’IUCN ne manque pas de rappeler : l’incidence des cyclones tropicaux sur la population de la chauve-souris endémique. Des cyclones qui sont capables d’occasionner une baisse dans la population dépassant les 95%. D’autant que c’est à la veille de la saison cyclonique que les autorités se proposent de procéder à cet exercice d’élimination, même contrôlée, de cette espèce protégée. Aussi évoqué, le rôle de la chauve-souris endémique de Maurice dans la pollinisation de la flore endémique.
L’IUCN soutient qu’il existe des moyens plus effectifs que l’abattage en vue de réduire les dommages causés aux fruits de saison par les chauves-souris indigènes. Pour elle, les filets de protection demeurent l’outil le plus approprié à cette fin. L’organisation, qui félicite à cet effet les initiatives prises par les autorités sous ce rapport, suggère que le projet de protéger les arbres fruitiers au moyen de filet soit ajusté et étendu.
“Les chauves-souris sont rendues responsables pour des pertes causées par d’autres prédateurs ainsi que par d’autres causes. Il est probable que l’étendue des dégâts que causent les chauves-souris a été exagérée par les cultivateurs et la presse populaire”, estime la IUCN. L’organisation rappelle que Maurice s’est bâti une solide réputation internationale en matière de préservation des espèces endémiques sur la base d’une approche scientifique novatrice et que le pays est connu pour être un des rares où des espèces menacées de disparition ont été préservées.
Aussi, la commission pour la survie des espèces de l’IUCN appelle le gouvernement mauricien à gérer le dossier de la Mauritius Fruit Bat à partir de mêmes preuves scientifiques. L’organisation se dit prête à partager l’expertise de son Bat Specialist Group en vue de trouver des solutions autres que celles comme l’abattage en vue de limiter au maximum les dégâts aux cultures fruitières que pourrait causer la Mauritian Fruit Bat.