Nous profitions du lancement officiel de l’hôtel Veranda-Pointe-aux-Biches, le dernier-né du groupe Veranda Leisure and Hospitality, pour vous faire faire la connaissance de Christine Dupond. Aujourd’hui directrice commerciale de ce groupe, Christine Dupond a fait carrière dans l’hôtellerie internationale avant de choisir de rentrer vivre et travailler à Maurice. Voici son portrait.
Après ses études secondaires au Lycée Labourdonnais, Christine Dupond décide de faire un BTS pour travailler dans le tourisme. En cours de route elle se rend compte que c’est en fait l’hôtellerie qui l’intéresse. Après ses études en France, elle rentre à Maurice et est engagée comme hôtesse d’accueil dans l’équipe qui ouvre le Royal Palm. A l’époque, les filles qui travaillent dans les hôtels ne sont pas bien considérées. «On disait que l’hôtellerie n’était pas un métier pour une jeune femme bien. Surtout avec des horaires impossibles, l’obligation de travailler la nuit et de manger avec des clients tous les soirs : ça ne se faisait pas.» Christine passe outre et apprend le métier sur le tas, d’abord sous la direction de Patrice Clozier, puis de celle de Jean-Pierre Chaumard, passe de l’accueil à la réception, puis à la gestion des chambres tout en vivant «les belles années de l’hôtellerie mauricienne». Après quatre années au Royal Palm Christine s’ennuie un peu et se pose une question qui reviendra souvent au cours de sa vie professionnelle : «What next.» A la surprise générale, elle démissionne du Royal Palm pour aller travailler au Pullman de Grand-Baie qui est aussi propriétaire du PLM Azur de Choisy, comme responsable commerciale. «On m’a dit que j’étais folle de  quitter le Royal Palm pour un groupe étranger qui venait de s’installer à Maurice. Mais j’étais jeune et je voulais faire autre chose, vivre ma vie. Et puis, au début des années 1990, Accor rachète les deux hôtels et m’embauche. Accor était un groupe international et on considérait à l’époque qu’il n’avait pas sa place à Maurice. Il a dû se battre pour s’imposer, avoir une place ici d’autant plus qu’il venait pour faire des hôtels d’affaires et qu’à l’époque on ne comprenait pas ce concept à Maurice, pays de l’hôtellerie de loisirs. Puis, Beachcomber rachète le Pullman qui devient le Mauricia et je reste avec Accor qui venait de prendre la gestion du Sofitel Impérial. Au bout de trois-quatre ans, quand l’hôtel est lancé, en 1994, je me dis what next ? Le directeur régional d’Accor – qui gérait des hôtels à la Réunion, Madagascar et Mayotte, me propose la direction commerciale de ces établissements pour l’océan Indien.» Est-ce que vous aviez l’envergure pour occuper ce poste. «J’aimerais souligner que si j’étais un homme on ne m’aurait jamais posé cette question. En fait, on ne me la pose pas cette question, mais on se la pose. Je n’avais peut-être pas l’envergure pour faire le job à ce moment, mais j’ai accepté et je crois avoir bien fait, puisque quelques années plus tard, mon patron me dit : tu sais faire pour Maurice et l’océan Indien, mais es-tu capable de travailler ailleurs dans le monde. Et il me propose de prendre la direction commerciale des îles pour le groupe Accor.» Christine accepte et s’installe au siège du groupe à Paris pour s’occuper des hôtels des Antilles, de l’océan Indien et de la Polynésie. «Je découvre alors que les autres îles sont différentes de celles de l’océan Indien : les Antilles, c’est franco-français et très compliqué, la Polynésie a d’autres particularités, les clientèles ne sont pas les mêmes, comme les personnels, comme leurs demandes. Je m’installe, je mets en place les équipes, je travaille et puis quelques années après je me repose la question : what next ? D’autant plus que j’étais basée à Paris, mais que je voyageais sans cesse et que je commençais à penser à rentrer à Maurice.» Est-ce que ce n’est pas le rêve de tous ceux qui travaillent dans l’hôtellerie internationale d’avoir un job dans un grand groupe, d’être basé à Paris et de passer sa vie à voyager ? «Oui, vu du dehors. A l’intérieur c’est un travail très intense et on ne voyage pas pour aller faire du tourisme, mais pour aller travailler. Et puis chez Accor, c’était plus compliqué que ça : on gère certes, mais avec des équipes et des départements spécialisés qui ont leur manière de fonctionner. Il y a des sous-services qui viennent alimenter ce que j’avais besoin de faire. C’était un peu l’usine tentaculaire. Et puis, à un moment, Accor a vendu ses hôtels aux Antilles où il y avait trop de grèves et je dis que j’en avais assez de sillonner la planète et que je vais rentrer à Maurice, chez moi. On refuse mon départ, je rentre à Maurice pour des vacances et à mon retour on me propose de m’occuper de la région Asie Pacifique. Avec plus d’une centaine d’hôtels de loisirs avec des équipes américaines, australiennes, asiatiques qui sont à des années-lumière de l’Europe et qui travaillent très vite. Je tombe dedans et je m’amuse jusqu’en 2010. Et là, après 20 ans de maison chez Accor, je décide de prendre avantage du plan social qui consiste à offrir une bonne retraite anticipée, pour dégraisser les cadres qui coûtent trop cher, et rentrer à Maurice couler des jours heureux.»
Mais avant même qu’elle puisse se poser la traditionnelle « what next » en quittant Accor, une proposition est faite à Christine. «Avant même de quitter Accor, Andrew Milton du One and Only St Geran m’appelle et me propose de venir travailler avec lui. Je me suis dit que ce n’était pas bête de revenir à Maurice et de travailler, pas dans n’importe quel hôtel, mais au St-Géran. Cela faisait vingt ans que j’étais partie, on ne savait plus qui j’étais et professionnellement je n’étais pas reconnue. Juste avant ça, j’avais rencontré François Eynaud et lui avait dit que j’aurais bien aimé travailler pour le groupe Verandah, petit groupe d’hôtels de charme, proposant l’image d’une île Maurice authentique, à dimension humaine, un domaine dans lequel je n’avais pas encore travaillé. Je vais donc au St-Géran et ça ne se passe pas bien. C’est un bel hôtel, mais qui est vieux, qu’il faut rénover, mais il faut attendre que la décision soit prise ailleurs, à Londres. Je ne m’amuse pas et quelque mois après j’appelle François Eynaud, qui avait besoin de quelqu’un pour le commercial, et lui propose mes services. J’avais de l’expérience, un savoir-faire, je pouvais apporter une valeur ajoutée au groupe. On a discuté, j’ai rencontré les propriétaires, on est tombé d’accord et j’ai donné ma démission au St-Géran.» Démissionner du Royal Palm, d’Accor et puis du St Géran, ça n’arrive pas souvent dans la carrière d’un employé d’hôtellerie ! «Les choses se sont mises en place d’elles-mêmes. C’est la suite d’un parcours qui m’a donné mon expérience. Ma partie hôtellerie pure, tout le B.a ba du métier a été faite grâce à Beachcomber, mais c’est à Accor que je dois mon expérience commerciale. Curieusement, il a fallu que je travaille pendant vingt ans à l’étranger pour acquérir une légitimité dans l’hôtellerie mauricienne. Si j’étais restée à Maurice, je n’aurais certainement pas gravi les échelons pour devenir directrice commerciale d’un groupe hôtelier.» Cette reconnaissance professionnelle, cette légitimité locale sont-elles nécessaires ? «Oui. Parce qu’elle me permet aujourd’hui de vivre dans mon pays, d’habiter à dix minutes de mon bureau et de venir travailler tous les matins avec mon équipe que j’appelle ma dream team. Je fais un job, que je maîtrise bien, et dans lequel je m’éclate.» Est-ce que le travail est le même dans un petit groupe hôtelier mauricien que dans un groupe international ? «Le travail est plus challenging dans un petit groupe comme Veranda que chez Accor. Accord a des centaines d’hôtels et quand l’un d’entre eux ne marche pas bien il passe dans le bilan général. Ce n’est pas le cas dans un petit groupe où tout est en direct, le propriétaire est à côté et tous les hôtels doivent marcher. Il y a ici plus de demandes d’efficacité et de rentabilité. On s’approprie plus les hôtels un peu comme si on considérait qu’ils nous appartiennent, donc on travaille plus et mieux pour leur développement. On vit le quotidien du propriétaire, on partage ses soucis, ses objectifs. Avant, j’étais un maillon dans une chaîne, aujourd’hui je travaille, je me bats pour faire avancer « mes » hôtels dont je suis fière. Et je le fais grâce à mon équipe composée de gens qui ont du caractère pour se battre avec moi et même, quand il le faut, contre moi.» Il paraît que la directrice commerciale du groupe Veranda a du caractère et n’a pas la réputation d’être un chef facile à travailler avec. «Je crois que le terme pas facile n’est pas juste. J’ai du caractère et surtout je suis exigeante, ce qui n’est pas la même chose. L’hôtellerie ce n’est pas un métier huit heures trente-quatre heures et demie, avec des soirées calmes et de longues vacances. Il faut avoir envie de le faire, acquérir des connaissances, travailler dur et avoir la niaque. J’ai tout appris sur le tas, sur le terrain et je sais mettre la main dans le cambouis quand il le faut. S’il faut faire une chambre et le lit, je le fais pour rester dans le quotidien, pour le vivre avec mon équipe. Ceci étant, je suis très maternelle ce qui ne m’empêche pas de crier quand il le faut.»
Est-ce que la question du « what next » qui a ponctué la vie de Christine va encore se poser dans quelques années ? «Pour le moment, la question ne se pose pas. J’ai trouvé mon bonheur et je crois qu’avec les projets de Veranda j’ai encore quelques années à continuer, ce que je suis en train de faire. Je m’éclate, je suis passionnée par mon métier qui consiste à tirer mon équipe pour qu’elle ait autant envie que moi d’aller plus loin, d’atteindre les objectifs fixés. C’est facile avec des gens dont leur métier est une passion.» Un peu de féminisme pour continuer : est-ce que l’égalité des sexes est respectée dans le secteur hôtelier mauricien ? «Elle n’est respectée nulle part dans le monde. A un certain niveau de management, les femmes sont rares. Il y a plus de cent hôtels à Maurice et il n’y a que deux femmes directrices, dont une seule Mauricienne, Jennifer Wong. Il reste du chemin à faire dans ce domaine. On a encore à Maurice une élite assez machiste. Dans les réunions il arrive que ce que je propose soit totalement ignorée, mais quand cette même proposition est faite par un homme, c’est considéré comme une super idée. C’est pour cette raison que j’ai affiché sur mon bureau la phrase suivante : l’Intuition féminine est bien plus efficace que les certitudes masculines. Les femmes doivent être non seulement expérimentés et savoir travailler, mais elles doivent le prouver plus souvent que les hommes. Ils ont envie de changer, de bouger, ont de bonnes intentions, sont pour l’égalité des genres dans le métier,  mais ils  etombent bien vite dans leur monde d’hommes.» Une question très personnelle pour terminer ce portrait : Est-ce que la réussite professionnelle de Christine Dupond ne l’a pas obligé à sacrifier sa vie de femme, d’éventuelle mère de famille ? «Voilà le genre de question que l’on ne posera jamais à un homme qui fait le même métier que moi et qui aurait eu le même parcours. J’ai une famille, des frères, des soeurs, des neveux, des amis, une équipe, un travail que j’aime. Je suis plus chanceuse que beaucoup de femmes. Je n’ai jamais eu d’états d’âme, pas eu le temps de me poser des questions existentielles.» Sans jouer au psychologue, ce n’est pas une manière de refuser de se poser les questions essentielles ? «Peut-être. Mais c’est mon choix et il me convient tout à fait ! Je fais un job que j’adore, je me plais, j’avance, je rigole. Pour moi, la vie et simple et je n’aime pas la compliquer.»