Le paragraphe 181 du discours du Budget prononcé par le ministre des Finances, Pravind Jugnauth, consacré au projet The Heritage City de Rs 28 milliards, dont Rs 2,7 milliards allouées dans ces mêmes Budgetary Estimates, est en passe de devenir un Game Changer en politique. Indépendamment des explications fournies dans un camp comme dans l’autre, le fait brutal demeure que le Premier ministre, Sir Anerood Jugnauth, un des plus ardents défenseurs de cet ambitieux développement, et ayant négocié personnellement un G to G (Government to Government) Agreement avec Dubaï pour sa réalisation, a été mis en minorité au sein du Conseil des ministres à un moment crucial, soit le démarrage des travaux préliminaires sur le chantier, dont la livraison — avec un nouveau siège de l’Assemblée nationale et des ministères clés, dont le Prime Minister’s Office — annoncé dans trois ans. En l’absence d’un consensus au sein du gouvernement et devant ce qu’il présente comme des « doutes par rapport à ce projet avec le risque d’un écroulement du Bagatelle Dam », le ministre des Services financiers, Roshi Bhadain, qui s’était vu confier la responsabilité de piloter ce projet, a demandé au Premier ministre de ne pas le concrétiser.
Toutefois, l’abandon de ce projet de développement d’« urban space for present and future generations » en raison des risques que représente Bagatelle Dam ne serait pas sans conséquence pour le compte de la State Land Development Company Ltd, avec un patrimoine foncier de quelque 2 500 arpents d’une valeur de Rs 12,5 milliards, valeur qui pourrait être réduite à quelques fossés de cannes compte tenu des risques. Il y a également des Diplomatic Ripples à être gérées par le gouvernement avec Dubaï et aussi avec l’Inde, qui a mis à la disposition de Maurice une enveloppe de Rs 2,7 milliards sous le grant de Rs 12 ,7 milliards pour la construction du nouveau siège de l’Assemblée nationale et des Government Towers, dont une pour le Prime Minister’s Office. Des casse-tête diplomatiques et politiques, qui demanderont à être gérés avec doigté  pour ne pas porter préjudice à l’image de Maurice sur le plan international et aux yeux des potentiels investisseurs étrangers. La confirmation des Minutes of Proceedings relatifs à cette décision vendredi prochain devra permettre de voir plus clair sur les éventuelles étapes de ce feuilleton politique.
Compte tenu du rififi lors des délibérations du Conseil des ministres de vendredi consacrés au Heritage City, il est des plus évidents que ce développement urbain, qui devrait être le « Political Legacy of SAJ », ne verra pas le jour. Pour justifier la décision de proposer l’abandon du projet, Roshi Bhadain a mis en exergue le fait que « la thèse de l’éclatement de Bagatelle Dam a eu pour effet de discréditer le Development Model préconisé pour sa réalisation. Quid des banques commerciales, qui seront appelées à participer au montage financier de ce projet ? Seront-elles intéressées à s’engager maintenant que le propriétaire du projet parle de risques avec Bagatelle Dam ? Qu’en sera-t-il avec la prochaine émission de Redeemable Preference Shares pour compléter le financement ? Ou encore ces éventuels propriétaires d’appartements ou de visiteurs au Cultural Park vivant sous la hantise d’être emportés par les flots de Bagatelle Dam ? »
Autant de raisons pour mettre un terme à un projet d’envergure marqué depuis le début par la controverse. Pour rendre à César ce qui appartient à César, l’opération kamikaze de Gérard Sanspeur n’a eu pour effet que de défoncer une porte déjà grande ouverte. Dès le 19 avril dernier, le Hansard de l’Assemblée nationale faisant foi, le leader de l’opposition, Paul Bérenger, avait fait part de ses préoccupations par rapport aux Security Problems liés à l’emplacement de Bagatelle Dam et de Heritage City. « What specialised advice government has received that there is no problem with the site chosen as at now ? », avait-il demandé au ministre Bhadain en pas moins de deux reprises lors des échanges sur la Private Notice Question de ce jour.
Les langues se mettent à délier
Des recoupements d’informations effectués par Week-End auprès de sources concordantes indiquent que le clan anti-Heritage City au sein du Conseil des ministres avait prévu de jouer son va-tout quitte à mettre en minorité le chef du gouvernement lors des délibérations de vendredi. En début de soirée de jeudi, des émissaires avaient tenté d’approcher le Premier ministre en vue de le dissuader d’aller de l’avant avec les prochaines étapes du projet, soit le lancement des appels pour le Clearing des 336 arpents sous cannes et du Site Grading. Mais la tentative, en marge des débats sur le Budget à l’Assemblée nationale, ne devant pas donner les résultats escomptés, le rendez-vous hebdomadaire au Treasury Building fut transformé en plate-forme idéale pour donner l’assaut au Heritage City.
Un peu plus de 24 heures après cette réunion du Conseil des ministres pas comme les autres, les langues se mettent à délier. L’un des premiers protagonistes à faire entendre sa voix contre ce projet aurait été le vice-Premier ministre et ministre des Utilités publiques et leader du Muvman Liberater. Les critiques les plus acerbes, avec les consultants de Stree Consulting de Dubaï, présentés comme des Cowboys, se mettent à fuser, notamment au niveau de l’esthétisme du design proposé. Le relais est pris par le ministre de l’Infrastructure publique, Nando Bodha, qui n’a pas encore digéré le sort infligé récemment à l’architecte Gaëtan Siew.
Les reproches du ministre de l’Infrastructure publique sont axés sur les accès routiers à Heritage City, avec notamment des dépenses de l’ordre de Rs 2 milliards nécessaires. Devant ce cumul d’objections et en dépit des explications de Roshi Bhadain rappelant Nando Bodha à ses responsabilités de prévisions, le Premier ministre commence à se rendre compte que la partie ne sera nullement facile. Le ministre des Finances, Pravind Jugnauth, qui avait avalisé ce projet en l’incluant dans le Public Sector Investment Programme avec des dotations budgétaires de Rs 2,7 milliards sous forme d’Equity pour les trois prochaines années, intervient avec des objections au sujet du G to G Agreement négocié par Sir Anerood et le choix de Stree Consulting même si Dubaï n’est pas un des bailleurs de fonds.
Les interventions de Sir Anerood au sujet des procédures suivies et du vice-Premier ministre Premier ministre et ministre du Logement, Showkutally Soodun, arrivent difficilement à calmer le jeu. De son côté, le Deputy Prime Minister et leader du PMSD, Xavier-Luc Duval, se la joue finement pour porter l’estocade. Il semble n’avoir pas de « quarrel » avec le projet de développement à Bagatelle allant jusqu’à proposer qu’une composante de Financial District, pour le développement du secteur des services financiers, qui aurait dû être annexée à ce projet. Le seul concern exprimé par le No 2 du gouvernement est que le Parlement ne doit pas être transféré de Port-Louis à Phoenix. Pour la petite histoire, il se fera reprendre par le Premier ministre qu’il y a une différence entre Phoenix et Bagatelle.
En fin de compte, le consensus à être dégagé pour faire avancer le projet de Heritage City faisait défaut au sein de la plus haute instance à l’Hôtel du gouvernement. En parallèle, lors des discussions, de graves accusations selon lesquelles une « mafia bien organisée, avec des tentacules au coeur du gouvernement, aura tout fait pour torpiller un bijou architectural pour Maurice » ont été proférées avec le ministre de la Santé, Anil Gayan, restant sur sa faim quant à l’identité des parrains de la Cosa Nostra locale.
Tout a commencé avec un e-mail
Toutefois, la genèse de ce revers pour le tandem SAJ/Bhadain remonte à un e-mail en date du 22 juillet dernier, que l’on ne pourrait pas qualifier d’anodin, puisque le Senior Adviser au ministère des Finances, Gérard Sanspeur, avait déclaré la guerre au projet porté sur les fonts baptismaux par le Premier ministre. C’était à une semaine de la présentation du budget. Dans ce message électronique, le Special Adviser décrète : « I am  not personnally impressed by all the reports and studies sublitted by Stree Consulting. I suggest that you stopped payments to Stree Consulting. »
Des milieux autorisés affirment qu’à ce stade, il n’était pas encore question de paiement, car les plans et autres rapports ne devaient être soumis qu’à la fin de juillet. Ils tiennent également à apporter une précision sur le montant des honoraires à être versés aux consultants. « To set the records straight vu que le document de 22 pages non signé mentionne le chiffre faramineux de 19 millions de dollars, le montant sera de 9,5 millions de dollars, soit 2,5% du Project Cost au lieu de la moyenne variant entre 6% et 8% pour ce projet », ajoute-t-on.
Gérard Sanspeur, qui ne sera pas en mesure d’exclure le projet Heritage City dans le discours du Budget suite à une intervention « from higher quarters », reviendra à la charge lors de sa première réunion en tant que membre du comité de Heritage City Co. Ltd de mardi dernier. Depuis le début de la semaine dernière, les consultants de Stree Consulting ont animé une série de PowerPoint Presentations, notamment à l’intention des membres du gouvernement, sauf le Deputy Prime Minister et ministre du Tourisme et le vice-Premier ministre et ministre du Logement, en fin de matinée de mardi.
Aucun signe ostentatoire de contestation ou d’objection noté, les ministres réclamant des précisions auprès des consultants de Stree Consulting. Mais ce calme apparent s’est avéré trompeur. Dès mardi après-midi, Gérard Sanspeur mettait le feu aux poudres lors de la réunion du conseil d’administration. A peine le Lead Consultant de la société de Dubaï aura-t-il entamé sa présentation qu’il sera interrompu par un « Who are you ? » des plus péremptoires du Senior Adviser du ministère des Finances. « When I enter Stree Consulting on Google I see nothing. When I enter Gérard Sanspeur, I get access to 200 pages», aurait-il ajouté.
Le ton des échanges est monté d’un cran avec Gérard Sanspeur déclarant en substance : « I don’t want to hear your explanations. I have said: stop everything. » Ensuite, il a quitté la salle de délibérations pour téléphoner au ministre des Finances et y est revenu pour ordonner que soient « recorded in the minutes of proceedings » ses instructions suite à cet échange téléphonique. Cette joute verbale avec le consultant de Stree Consulting est considérée comme un embarras pour le ministre des Services financiers qui a déclaré que « c’est inacceptable qu’une personne, qui n’occupe pas une fonction officielle comme un ministre ou un officier du gouvernement, se soit sentie autoriser à humilier un pays ami ».
Le bras de fer devait passer à une étape supérieure avec la mise en circulation d’un document de 22 pages, intitulé « Report on the Heritage City Project », dressant un catalogue de critiques et de contestations, forçant du même coup la firme LuxConsult, dont le nom y est mentionné, d’apporter des précisions sur le tas pour prendre ses distances de cette démarche. Alors que sur le terrain officiel, les préparatifs pour un Cabinet Memorandum pour le feu vert au calendrier de travail battaient leur plein, une étape décisive était abordée avec le spectre de l’éclatement de Bagatelle Dam au coût de Rs 6 milliards brandi devant le ministre des Finances et le Premier ministre en début de soirée de jeudi.
En l’absence d’une garantie formelle au sujet de la solidité à toute épreuve de Bagatelle Dam et le « mutuk du doute » au sujet des risques d’inondations dans cette région, les dés étaient jetés pour Heritage City. Toutefois, la State Land Development Co Ltd, dont le Chairman n’est autre que le même Gérard Sanspeur, avec quelque 2500 arpents ou encore les promoteurs de Hermes Smart City, ayant déjà consacré Rs 400 millions pour l’acquisition de 75 arpents dans les parages, pourraient aussi voir leur capital foncier être written off, car « what is sauce for the goose is sauce for the gander »