Le déménagement qui me fait quitter Argentan pour Caen m’oblige à repenser le classement des vingt-mille livres de la bibliothèque avec laquelle je travaille. Dans  mon village natal, mon autre bibliothèque n’obéit à aucun classement, mais je sais où sont les livres… Question de flair, de mémoire photographique.
Les cartons entassés dans mon appartement place de la Résistance à Caen font plier les planchers… La philosophie est dans un coin, le reste, partout ailleurs. Mais à la faveur du déballage, certains auteurs résistent au classement – et j’aime qu’un penseur résiste au classement !
Philosophe ? Essayiste ? Ecrivain ? Les gardiens du temple philosophique institutionnel n’utilisent le mot « essai » que pour (le) déprécier. Un essayiste est moins qualifié pour le genre positif qu’il pratique que, négativement, pour le sortir de la cour des philosophes où ne jouent en boucle que les inventeurs de langages incompréhensibles, de théories fumeuses et de propos abscons.
Parmi ceux qui résistent, donc : Roger Caillois, Ernst Jünger, Michel Leiris. Philosophes, essayistes, romanciers, ils ne sont asservis à aucun genre même si Caillois et Leiris n’ont publié qu’un seul roman.
J’aime chez Caillois la liberté d’esprit et de ton, la transversalité, la capacité à penser en dehors des sentiers battus, sa capacité à ne pas souscrire aux idoles du moment, dont la psychanalyse, sa plume efficace, sa profondeur alliée à sa lisibilité, ses sujets : les pierres et la mante religieuse, les rêves et la pieuvre, la symétrie et les jeux, le sacré et les mythes, la guerre et la poésie, le vertige et la métamorphose, et tant d’autres domaines dans lesquels il exerce un réel travail philosophique.
J’aime chez Jünger, non pas le nationaliste qui esthétise la guerre ni le roublard qui amende ses textes afin de gommer les compatibilités entre sa pensée de jeunesse et le national-socialisme des années 20 afin de mettre en exergue le Jünger que j’aime : l’entomologiste et l’anarque (l’anarque écrit-il est à l’anarchiste ce que le monarque est au monarchiste…), le botaniste et le naturaliste, le bibliophile et le nietzschéen, le penseur des comètes et des fleurs, de la force et du déclin, du courage et de la vie, de l’aristocratie et de la civilisation.
J’aime chez Leiris l’ethnologue et l’autobiographe, l’amateur d’opéra mais pas celui de la tauromachie, l’ami des peintres et des artistes, j’aime le galeriste et l’africaniste, le poète et l’écrivain, l’homme qui affiche sa fragilité pour en faire une force sublimée en oeuvre.
Je préfère Caillois à n’importe quel phénoménologue, Jünger à n’importe quel heideggérien, Leiris à n’importe quel psychanalyste. Ils ne font pas la loi philosophante mais ils ont pensé le monde bien mieux que les philosophes que la profession reconnaît comme tels.
Si Bachelard n’avait pas publié d’importants livres d’épistémologie qui lui valent la reconnaissance du milieu, il ne l’aurait jamais obtenue pour ses travaux sur l’eau et le feu, la terre et l’air, la flamme d’une chandelle ou les punchs flambés, la cave ou le grenier, le coquillage ou la rêverie. Devant mes cartons d’inclassables, je me suis senti soudain moins seul…
michelonfray.fr