On évoque bruyamment ces jours-ci le chant du cygne d’un gouvernement à la mine déconfite et le carcan d’une opposition, dont le statut d’alternative subit un certain revers dans l’opinion publique. On entend, ici et là, que les contours d’une vague sociale se dessinent, qu’il suffit que des citoyens s’arment de courage et occupent la rue en masse pour que capitule le gouvernement jugé « incompétent ».
“Leve do mo pep ?”
Imaginons : les quelque 52,500 chômeurs (diplômés ou pas) décident de descendre dans les rues de Port-Louis ; les mères de famille du secteur textile, toujours aussi mal rémunérées, se rangent à leurs côtés ; des étudiants anesthésiés se réveillent de leur torpeur intellectuelle, et profitant de ce branle-bas de protestation, des représentants des Senior Citizens’ Associations ainsi que des travailleurs sociaux déploient une chaîne humaine de revendication. Osons imaginer que des pères de famille parviennent enfin à transcender le stress du surendettement et que ces lois du travail abrutissantes – qui tendent à castrer tout désir de soulèvement – ne constituent plus aucune barrière pour eux ? Et si, entretemps, les nombreux fonctionnaires pouvaient, pour leur part, faire l’impasse sur cette batterie de règlements qui les empêchent d’exprimer ouvertement leur point de vue politique ? Et si… Et si… Mais encore.
Toute reconstruction sociale serait une aubaine pour notre pays : la putréfaction des moeurs politiques est telle que l’amputation est devenue plus que nécessaire. Il y va de la salubrité publique et de notre survie dans un contexte international, qui requiert des compétences hors normes de la part de tous nos politiques. Il n’y a qu’à voir leur comportement public (et privé pour certains) : abject, n’est-ce pas ? Et l’on s’étonne encore que nos jeunes deviennent réfractaires à la chose politique et qu’il y ait comme une crise de renouvellement.
Fantasme…
Ce qu’on avance plus haut, dans les trois premiers paragraphes de ce texte, n’est qu’un concentré de suppositions et d’espoirs pêle-mêle que des éditorialistes et observateurs de la société civile véhiculent, en toute bonne foi, depuis un certain temps déjà. Peut-on pour autant continuer à se gargariser de tels stéréotypes et en rester là ? A force de les ressasser sans un suivi raisonné et raisonnable, ils finiront davantage par inciter au fantasme de la révolte au lieu de privilégier un engagement qui sous-tend une mutation sociale constructive, une vraie révolution. Une dangereuse impasse d’où il faut sortir à tout prix.
Certains se contentent encore des idées jetées en pâture, à tel point que la société civile en est tout sclérosée, atteinte de ce mal, cruel, qu’est l’attentisme. Au sommet de l’État, on connaît bien le sens de ce mot. Et voilà qu’une bonne partie de la population, complice par défaut de cette stratégie de “wait and see”, se disait il y a quelques jours : « Ena problem dans le por, problem dan CNT, problem koripsion, dan ledikasion, la sante, infrastriktir piblik, krim, viol… gete, pran kont zafer-la pou eklate la… gouvernman la pou tonbe. »
Mais qui fera éclater quoi ? Les véritables agents actifs du syndicalisme, de l’opposition sur le terrain, du travail social transmettent tous les jours des signaux de détresse – le principal étant qu’il leur manque un soutien concret et visible à leur action vouée « au mieux-être des autres et à la transparence ». Il ne leur reste plus désormais qu’à quémander tant la population demeure inerte face aux fléaux qui l’accablent.
La force créatrice du silence
Ne désespérons pas. Dans un tout autre registre, relisons Jiddu Krishnamurthi, l’auteur de La Révolution du silence qu’on devrait prescrire aux adolescents et moins jeunes tant le propos est pertinent. Il prône une subtile remise en question du pré-établi et nous invite à déconstruire les illusions qu’entretient la pensée. On comprend que le silence en soi peut générer la parole pénétrante et l’acte fondateur contre la domination politico-sociale. Il n’est pas question, ici, de cette loi mafieuse du silence qui parasite nos institutions mais bien de l’élévation de la force créatrice en chaque individu contre l’insoutenable dérive.
Du silence, parlons-en davantage. Que peut-on bien y trouver ? Est-il aussi vide de sens qu’on le prétend ? L’écoute attentive du silence clarifie la vision que l’on a de nous-mêmes. Celui qui songe à mener une révolution, la vraie, doit pouvoir avant tout adopter une posture crédible. Celui qui sait écouter le silence voit au travers le vernis des grands discours. Le citoyen éveillé est en mesure de décoder les fréquences brouillées que certains de nos politiques corrompus ont érigées en réseau. La plupart de ces fréquences de corruption à l’échelle nationale échappent au plus grand nombre tant elles endorment la population matin et soir. Vous vous dites « Tenez, voilà un scandale ». Mais un scandale en cache toujours un autre. Il faut bien déceler la source de la corruption avant de tenter de la combattre.    
De plus, l’observation du silence affûte l’intuition et permet de démystifier la portée de certaines décisions gouvernementales, qui, judicieuses, en apparence, ne sont en fait que trahison à la nation. Apprendre le respect du silence constitue aussi un recul salutaire face à cette diarrhée verbale qui semble gagner la population tant elle fait écho de tous les scandales sans songer à la manière, concrète, d’y remédier. Mais quand, où et comment l’observer, ce silence ? A chacun son rythme, à chacun ses conclusions. Et qu’en est-il de l’après-silence ? Tout futur révolutionnaire ne pourra se complaire dans l’indifférence mais devra activer l’ensemble des leviers de son être pour agir au mieux.
De grâce, n’allez surtout pas croire que le silence n’appartient qu’à ceux qui ont du temps à tuer. Il est également le quotidien de ces bonnes gens qui se saignent aux quatre veines pour nourrir leurs proches. Néanmoins, souvent, au creux d’un estomac vide ou maltraité, le silence prend d’autres proportions et nourrit un tourbillon destructeur, une révolte à consommer. Là se situe le point : comment faire pour que notre zoli ti zil – qui s’appauvrit de jour en jour tant au plan économique que des valeurs fondamentales – ne cède à la facilité d’une éventuelle révolte, avec les écarts communautaristes que cela implique, et choisisse la voie d’une saine révolution systémique ? Pourquoi pas un débat, ou mieux, une action collective et structurée en ce sens ?
Chaque Mauricien pourra peut-être (re)commencer à s’interroger sur son rôle et sa conscience « citoyenne » car tout acte fondateur d’évolution relève avant tout de l’effort personnel et de la conviction d’aller jusqu’au bout de ses attentes. Et ce, bien au-delà des stéréotypes et du mimétisme.
Alors, révolte possible ? Oui.
Mais révolution souhaitable.
Dans les meilleurs délais, s’il vous plaît…