Après une projection dans nos salles et le Prix du Public au Festival international du film d’Afrique et des îles (FIFAI) «Les enfants de Troumaron» de Harrikrisna Anenden et Sharvan Anenden (Ile Maurice, fiction, 2012, 90′) poursuivent leur route. Escale à Brixton à Londres où un spectateur mauricien, Daniel Labonne, a assisté pour nous à la représentation. Nous reproduisons ci-dessous son appréciation.
Dans le sud de Londres, Brixton redore son blason. Pas nécessairement avec des extravagances architecturales, comme c’est le cas dans l’est de la capitale anglaise. C’est plus une question de réaménagement. Mieux, c’est au niveau culturel que cela se passe. Ainsi, le cinéma Ritz, connu pendant des décennies pour accueillir le cinéma art et essai, confirme sa tradition tout en bénéficiant de nouveaux espaces attrayants, à l’extérieur comme à l’intérieur. C’est dans l’une de ces salles qu’a été projeté le film Les Enfants de Troumarron (The Children of Troumarron). Le cadre : le festival annuel de cinéma Africain qui, cette année, compte une soixantaine de films. Salle comble pour cette projection unique, précédée par une brève présentation et suivie par des questions et réponses à l’auteur (Harrikrisna Anenden) et la scénariste (Ananda Devi). Le coréalisateur n’est autre que Sharvan Anenden, le fils du couple de créateurs. Cette oeuvre n’est pas familiale que dans la conception : la grande famille mauricienne y est représentée avec justesse et dignité. Croyez-moi : l’homme exigeant que je suis fut séduit du début à la fin.
D’abord le sujet. Dans les faubourgs de la capitale de l’île Maurice, grouille une humanité généralement écartée de l’image carte postale. Tourisme oblige. C’est au coeur de l’une de ces habitations denses qu’évolue un drame. Quelle belle trouvaille déjà de la part de l’auteur de nommer son personnage Eve. Cette créature tiraillée, violentée, tourmentée, ballotte entre le projet d’obtenir un diplôme -— passeport pour se hisser hors de ce milieu -— et une chute inéluctable dans la prostitution. Il fallait une actrice d’un certain calibre pour rendre crédible le film. Avec Kitty Philips, le cinéaste a trouvé. L’on ne s’ennuie jamais de sa présence et de son jeu. Le physique attachant,l’élégance naturelle, elle campe la femme-enfant constamment étonnée de ce qui lui arrive. Car c’est ça le film : la femme subissant le poids d’une société payant le prix humain à force d’accélérer la course d’un développement sauvage. Eve est victime. Mais le film joue dans la finesse et la subtilité, jamais dans la caricature. Eve se croit en charge, en essayant de maîtriser  ses atouts, de dominer son environnement immédiat. Même sa relation homosexuelle relève plus d’un besoin de sincérité de la part d’une âme soeur, que d’une quelquonque attraction incontrôlable. Ainsi, les autres personnages du film se dévoilent avec la même profondeur (sauf celui de Sad, peu convaincant) qui les rend crédibles et attachants. Il faut saluer la trame et la distribution qui ont convaincu un public de cinéphiles londoniens. Le montage donne au film un rythme qui retient l’attention à tout moment. La musique achève de moduler les émotions. Bref, un film réussi.
Dans l’obscurité de la salle, en cet après-midi d’automne hivernal, j’avais bien des raisons d’avoir chaud au coeur. Non pas seulement parce que l’Ile Maurice reste mon pays. Mais je mesurais le secret privilège de reconnaitre à l’écran mes amis du théâtre, défendant avec talent depuis des décennies la cause de l’art. Gaston Valayden (le père), Palmesh Cuttaree (le professeur), Géraldine Boulle (la mère)… Merci aux réalisateurs de reconnaitre leur mérite. De par sa présence cinématique, ne passe pas inaperçu Thierry Françoise dans le rôle du chef de gang. Deux scènes m’ont particulièrement touché. Celle où Eve se fait tondre la tète par sa mère en proie à mille émotions conflictuelles. Et puis, il y a la scène où le frère s’étant échappé de l’île-prison se retrouverait dans une cellule dans son pays d’accueil… Cruelle réflexion sur notre liberté aléatoire.Ce film mérite des salles combles. L’Ile Maurice devrait saluer cette entreprise artistique de mauriciens capables d’offrir une tranche de vie saignante de notre vécu commun. Il reste à rentabiliser. La meilleure récompense serait que des sponsors décident de soutenir cette production avec une programmation spéciale afin qu’un maximum de gens au pays puisse admirer ce film. Les Enfants de Troumarron est un film qui se distingue de tout ce qui a été tenté avant.