Des centaines de familles, résidant à proximité de Cité La Cure, ont reçu un ordre d’éviction il y a quelques mois. Leurs préoccupations quotidiennes : voir ces menaces mises à exécution par les propriétaires du terrain sur lequel une centaine de longères ont poussé depuis ces derniers mois. Mais ces familles confrontées à la face cachée de l’exclusion ne perdent pas espoir. Rencontre…
A première vue, elles semblent être habituées à cet environnement. Pourtant, ces familles, dont la majorité sont d’origine rodriguaise, ne sont pas arrivées sur ce lopin de terre par hasard. « Ce sont les aléas de la vie qui s’abattent sur nous », lance Fleurette Perrine, porte-parole des habitants dans la région. Louisemay, mère de quatre enfants, raconte son parcours et son arrivée à Cité La Cure. Cette Rodriguaise, qui a embrassé le sol mauricien il y a une trentaine d’années, espérait vivre dans de meilleures conditions. D’ailleurs, sa vie dans cette longère – située à l’entrée d’une rangée de maisonnettes, n’a pas toujours été ainsi. Locataire d’une maison à Terre-Rouge, c’est lorsqu’elle a dû rendre les clés de son logement avec son époux qu’elle a été contrainte de trouver un autre toit. « Le propriétaire de la maison était généreux. Malgré les circonstances, il nous a donné du temps pour que mon époux et moi trouvions une maison qui convienne à nos revenus », explique-t-elle. Mais le coût du loyer est élevé et la paie de son époux, maçon de profession, n’est pas suffisant pour que sa famille puisse bénéficier d’une maison dans la région de Port-Louis. « C’est ainsi que nous avons entendu parler de ce lopin de terres laissé à l’abandon », dit-elle.
Tout comme elle, d’autres familles y ont trouvé refuge dans les mêmes conditions. Sarah, en cette matinée de jeudi, quitte le quartier avec sa fillette d’un an et demi dans les bras. Mère de trois enfants, cette femme de 35 ans explique avoir déjà habité dans une maison en béton. Son époux, qui travaille comme Helper, n’arrive pas à joindre les deux bouts. Son salaire ne lui permet pas de s’acquitter d’un loyer. Pour cette jeune femme, ce sont les critères de remboursement qui ont contraint son couple « à rendre la maison ». « So peyman tro strik, kuma ou pa kapav paye zot pa rant dan ou problem. Ou bizin trouv so kass », avance-t-elle, avant de dénoncer le manque de flexibilité de paiements par certaines compagnies. Une situation dénoncée par de nombreuses familles,, qui indiquent n’avoir d’autre choix que de vivre dans l’illégalité.
Sortir de la misère
Pourtant, ces familles refusent d’être assistées. Interrogées, la majorité d’entre elles disent espérer bénéficier d’un lopin de terre avec l’État. « Certains d’entre nous peuvent payer. Ce que nous souhaitons, c’est de bénéficier d’une terre pour ne plus vivre dans l’illégalité », disent Jonathan et Sébastien, deux pères de famille. Ils sont nombreux à abonder dans son sens. Et de soutenir : « Nous avons survécu à la faim et aux conditions climatiques grâce à notre courage. Nous souhaitons sortir de la misère. Mais il nous faut du temps. Un coup de pouce de l’État nous permettrait de nous régulariser. Pour le reste, nous sommes prêts à faire nos preuves. »
Le « courage », ils en possèdent. Des mères de familles disent surtout ne pas perdre espoir. À l’intar de Louisemay, qui, elle, déploie toute son énergie pour transformer sa longère « an ene zoli lakaz ». Mais alors qu’elle envisageait d’élargir son toit en ajoutant une chambre supplémentaire, elle a dû cesser les travaux. « Akoz sa lord-la… (Ndlr : un ordre d’éviction a été émis contre ces familles en mars dernier) », souffle-t-elle. Mais c’est par le biais de ces poules pondeuses et de ces cochons qu’elle tente d’arrondir ces fins de mois. « Bizin trase avek seki nou ena », lance-t-elle. Son logis, elle l’a accommodé avec ce qui lui tombe sous la main. Avec sa réserve d’eau, elle peut se permettre de faire la vaisselle et la cuisine. « Parfwa kwi manze lor dibwa, parfwa kwi lor gaz. Depann seki ou ena tou lezour… Mo ena mo plas mo kwi manze koson », indique notre interlocutrice. Tout comme elle, d’autres familles se sont retrouvées dans la contrainte d’abandonner les travaux d’extension. « Ena lakaz pe tini avek dibwa », soutient Sébastien Babet.
Christiane, âgée de 50 ans, dit pour sa part garder le sourire malgré toutes les épreuves. Cette grand-mère, qui est venue rendre visite à l’une de ses filles – dont la longère se trouve sur le flanc de la montagne –, est une « ramasseuse de bouteilles en plastique ». Ce métier, elle le pratique depuis trois ans. « Non seulement il est rentable, mais il me permet de faire de l’exercice », soutient cette mère de sept enfants. « C’est par une amie que j’ai pris connaissance de ce travail. Finalement, c’est plus qu’un métier, c’est une distraction, parce que je me plais dans ce que je fais. Cela me permet de rencontrer de nombreuses personnes », indique cette dernière. Le ramassage de bouteilles se pratique selon les régions, et ses matinées, elle les passe à karo Lalo, Lekornu ou encore à Cité La Cure. « 10h, monn fini travay la mwa », dit-elle, satisfaite. Une fois les bouteilles entassées, elle appelle alors le responsable de sa compagnie, qui dépêche un camion pour la collecte. Les bouteilles sont ensuite acheminées à The Mount.
Pour ces familles, la vie à Maurice s’est avérée être le revers de la médaille. « Nou ti vinn Moris pou vinn rod travay. Me tou nou kass al dan pey lakaz », lance Fleurette Perrine. Pour cette Rodriguaise, qui a déjà habité Montagne-Longue, la vie des squatters de Cité La Cure n’est pas sans embûches. Car, bien que les pères de famille travaillent tous, il leur est difficile de joindre les deux bouts. « Sitan dan problem, pena kass, pena manze, ou travay ziss pou donn kass proprieter lakaz », raconte-t-elle. Bien que la situation soit difficile, pour ces habitants, il est hors de question que leurs enfants soient privés d’éducation. « Nou prefere viv koumsa avek le minimum. Nou zanfan aprann avek labouzi », avance Fleurette Perrine. Malgré tout, ces habitants croient tous en des lendemains meilleurs. Virginie concède qu’avec l’aide des Ong, leur vie serait plus confortable. Et de lancer dans la foulée une demande d’aide matérielle aux compagnies privées à travers leurs fonds CSR.
Solidarité
Cette situation ne laisse cependant pas indifférentes les autorités. Les visiteurs, nombreux, sont tous en état de choc lorsqu’ils constatent les conditions de vie de ces familles. Sylvio Michel, leader des Verts Fraternels – en compagnie de son épouse Daniela –, n’en est pas à sa première visite dans le coin. « Il est difficile de croire qu’à Maurice, en 2013, les gens continuent de vivre dans de telles conditions », lance-t-il, avant d’énumérer les autres régions victimes du fléau de la pauvreté. La semaine dernière, c’est Jean-François Dobelle, l’ambassadeur de France à Maurice, qui étaient dans la région, le temps d’un « constat de visu ». Et comme les autres, lui aussi a été choqué par la situation de ces habitants. Pour Sylvio Michel, la priorité à Maurice devrait être le logement.
Tout comme lui, d’autres parlementaires ont pris connaissance du problème. C’est notamment le cas de la députée Aurore Perraud, très proche des familles de squatters de la région, qui dit ne pas être insensible à leur détresse. Aussi a-t-elle informé de la situation son leader, Xavier-Luc Duval. Aussitôt au courant, le vice-Premier ministre et ministre des Finances – avec la collaboration des membres du gouvernement – a décidé d’intervenir. D’ailleurs, il compte bien trouver une solution à long terme pour toutes ces familles. « Nous travaillons pour qu’elles cessent d’être dans la tourmente », souligne la député bleue. Et les familles concernées de lancer à leur tour un appel aux autorités pour qu’elles puissent bénéficier d’un meilleur cadre de vie, avec des infrastructures adéquates. « Nou osi nou anvi ene lavi desan avek ene lapey akseptab », lancent-elles.