Elles squattent un terrain qu’elles croyaient appartenir à l’État depuis six ans. Mais elles ont reçu un ordre d’éviction d’un propriétaire privé. Ces 300 familles ont trois mois pour évacuer les lieux, à moins de trouver un compromis avec le propriétaire. Sauf qu’à ce jour, elles ne l’ont jamais rencontré. Elles ne savent pas non plus si elles peuvent se fier à celui qui se présente comme un intermédiaire. Désespérées, elles ont recherché de l’aide auprès de leurs députés.
Pour parvenir sur les hauteurs de Cité La Cure où vivent environ 300 familles de squatters, il faut affronter un sentier boueux qui devient impraticable en temps de pluie. Les enfants doivent alors s’absenter de l’école ou mettre des bottes, voire des sacs en plastique autour de leurs chaussures pour ne pas les salir…
C’est pourtant là que vivent ces familles de squatters, faute de moyen pour louer une maison. Depuis qu’elle a reçu un ordre d’éviction de la cour Suprême pour quitter les lieux, la petite communauté, composée principalement de Rodriguais, est en ébullition. Elle tente par tous les moyens de faire entendre sa voix et réclame une société plus juste où tous les citoyens auraient leur place.
« Quand nous sommes venus nous installer ici, nous ne savions pas qu’il s’agissait d’un terrain privé. Ce n’est qu’après six ans que le propriétaire se manifeste. Pourquoi ne l’a-t-il pas fait quand il n’y avait que deux ou trois maisons ? » se demande Antoinette Collet, une mère de famille. Cette dernière raconte comment ses voisins et elle ont été « floués » par un individu se présentant comme un officier de l’État. « Il nous a dit qu’il était venu prendre les noms pour que nous ayons droit à des logements sociaux. En réalité, il est parti soumettre la liste au propriétaire pour des actions légales. »
Terrain en friche
Les familles déclarent qu’à leur arrivée sur les lieux, le terrain était en friche. « Nous avons dû avoir recours à des sabres pour dégager le terrain et ce n’est que maintenant qu’on vient dire que c’est privé. » Elles disent aussi avoir dépensé beaucoup d’argent pour acheter des matériaux de construction pour leurs maisons. « Si on nous avait averti plus tôt, nous n’aurions pas fait tout cela ! »
Fleurette Perrine, une autre mère, confie que si sa famille et elle se retrouvent comme squatters, c’est parce qu’elles n’ont pas les moyens. « Pensez-vous que nous serions là si nous avions les moyens d’acheter ou de louer une maison ? » Cette Rodriguaise regrette aussi que les Mauriciens qui visitent son île soient bien accueillis alors que ce n’est pas le cas pour eux lorsqu’ils viennent ici. « Nous sommes aussi des citoyens mauriciens. Nous venons ici surtout parce qu’il n’y a pas de travail à Rodrigues. Nous aurions dû avoir des facilités pour trouver un logement. »
Éviter une « arnaque »
Joyce Romuald, elle, est Mauricienne. Elle s’est résolue à vivre en squatter après avoir vécu des expériences difficiles avec des propriétaires. « Si je suis ici, c’est pour vivre en paix. Quand vous êtes locataire, vous êtes comme prisonnier. Vous ne pouvez parler à haute voix, ni faire une fête chez vous… »
Meryna Castel explique pour sa part avoir vécu chez sa soeur durant 35 ans, avant que celle-ci ne lui demande de partir. « C’est parce que nous faisons face à des problèmes que nous nous retrouvons ici. Ce n’est pas par choix. »
Les familles concernées par l’ordre d’éviction disent être en présence d’une offre de l’intermédiaire pour acheter le terrain.
« Mais nous n’avons pas d’argent pour acheter le terrain. En revanche, nous sommes partants pour un bail. » Toutefois, font-elles ressortir, elles veulent être sûres qu’il ne s’agisse pas d’une « arnaque ». Pour cela, elles ont fait appel aux députés de leur circonscription pour les assister dans cette affaire.
Sollicité par Le Mauricien, le député MMM Joe Lesjongard confirme avoir reçu la visite des squatters de Cité La Cure. Il souhaite qu’une solution puisse être trouvée. « Ce sont des personnes qui gagnent honnêtement leur vie, sauf qu’ils n’ont pas d’autres endroits où aller. Qui plus est, elles ont acheté des matériaux pour construire leurs maisons et maintenant, ils doivent aller chercher ailleurs. »
De son côté, la député travailliste Kalyanee Juggoo dit s’occuper sérieusement du dossier avec ses deux colistières, Aurore Perraud et Mireille Martin. « On n’encourage pas les gens à squatter le terrain des autres, mais nous essayons de voir ce que nous pouvons faire pour eux. »
Kalyanee Juggoo soutient avoir déjà entrepris des démarches auprès du ministère du Logement et des Terres pour vérifier à qui appartient le terrain. « Maintenant que nous avons la confirmation qu’il s’agit d’un terrain privé, nous allons essayer de trouver un arrangement. On m’a dit que le propriétaire veut vendre le terrain, mais certains n’ont pas les moyens. Je pense qu’il faudra faire une liste pour voir quelle solution serait la plus adaptée à chaque cas. »
La députée rouge dit avoir pris contact avec l’intermédiaire pour voir ce qu’il propose aux squatters. « On m’a dit qu’il y aura une rencontre dimanche et qu’un contrat leur sera proposé. Mais la majorité de ces personnes ne savent pas lire. Ils ne peuvent signer un contrat dont ils ne connaissent pas la teneur. Je tiens à voir ce papier. »
Mais du côté du propriétaire, avec lequel Le Mauricien est entré en contact, il n’y a aucune négociation possible. « Il y a eu un ordre d’éviction de la cour et il doit être appliqué. » Ce dernier qui tient à garder l’anonymat, précise que le terrain en question, d’une superficie de 20 arpents, a été acheté par ses parents et qu’il y a six héritiers en tout. De même, il réfute les dires des squatters selon lesquels ils y sont installés depuis six ans. « Lorsque les surveyors sont partis sur place il y a un an et demi, pour les besoins du partage, il n’y avait aucun squatter sur ce terrain. Ce n’est que très récemment qu’ils s’y sont installés. »
Le propriétaire dément également les propositions de vente. « Je ne suis pas le seul héritier de ce terrain. Il n’est pas question non plus de faire un contrat de bail. »
En attendant, les 300 familles vivent toujours dans le suspense. Ils ne savent plus qui croire, ni où aller. Elles regrettent également que la cour ne leur ait même pas donné l’occasion de s’exprimer. « Nous avons écrit une lettre commune, mais on a refusé d’en prendre connaissance. »