Si on traduit fidèlement la pensée de l’ancien président de la République, Cassam Uteem, associer l’Esclavage et l’Engagisme – c’est-à-dire, l’emploi de travailleurs engagés venus surtout massivement de l’Inde – n’était pas une démarche judicieuse dans le cadre de la Commission Justice et Vérité. Sans passer par quatre chemins, l’ancien président, qui intervenait à l’atelier de travail de l’Institute of Social Development and Peace (l’ISDP) à l’Université de Maurice, vendredi dernier, a exprimé son point de vue à l’effet que « même si l’Esclavage et l’Engagisme ont pu avoir des similarités, les deux choses n’ont pas été les mêmes ». « Slavery is one thing, indentured labour another ! Both may have similarities but they are not the same », a observé Cassam Uteem.
Cassam Uteem n’est certainement pas la première personne à Maurice à faire ce genre d’observations. Effectivement, parfois avec beaucoup plus de virulence, certaines organisations créoles dites « socioculturelles » avaient dans le passé fait la même réflexion.
Pour l’ancien président Uteem, le rapport de la Commission Justice et Vérité est un des documents les plus importants, les plus intéressants et les plus compréhensifs produits jusqu’ici dans le pays. Il couvre toute une gamme d’intérêts, d’implications et de conséquences de l’Esclavage et l’Engagisme à Maurice. Ses constats ont éclairé sur les facteurs qui ont mené à l’exclusion politique, économique et culturelle de la communauté créole de nos jours, qui sont les descendants des esclaves. Ces constats ont obligé les chercheurs, les universitaires, les historiens et les décideurs (« policy makers ») à avoir un regard nouveau sur deux modèles de production économique les plus répréhensibles et les plus horrifiants. Ceux-ci ont été caractérisés par un degré extrême d’exploitation de l’homme par l’homme, et ont été immoraux et « excruciatingly » humiliants.
Selon Cassam Uteem, la liste des 124 recommandations de la Commission Justice et Vérité (ndlr : il y en a en fait 290) constitue en elle-même tout un programme gouvernemental qui couvre tous les aspects de l’Histoire de Maurice, de sa culture, la démocratisation de la vie publique, l’égalité sociale et économique, la justice, la propriété foncière, le système des castes et un système d’éducation plus juste. Les recommandations de la Commission n’ont pas, non-plus ignoré Rodrigues et Agalega.
« Ne perdons pas de temps à savoir qui doit des excuses »
Toujours selon l’ancien président, la décision du gouvernement de mettre sur pied la Commission Justice et Vérité a été en elle-même très louable, et l’initiative de l’Institute of Social Development and Peace de braquer l’attention sur le rapport de nouveau, afin qu’il ne soit pas relégué aux oubliettes, l’est davantage. Les études et les recherches entreprises, l’effort intellectuel fourni et l’honnêteté des commissaires méritent l’appréciation et la gratitude de tous. C’est maintenant à l’État de proposer des politiques fondées sur leurs recommandations. Pour Cassam Uteem, aucun comité ministériel ou autre ne devrait s’autoriser ou être autorisé à dormir sur le rapport. Un certain nombre de mesures d’urgences doivent être appliquées si nous voulons éviter une autre explosion sociale, qui aurait des effets encore plus dramatiques que celles que nous avons déjà connues avant.
L’ancien président Cassam Uteem a déclaré ne pas croire qu’il faut perdre du temps à tenter de savoir qui doit présenter des excuses pour les injustices dont ont souffert les descendants d’esclaves et les travailleurs engagés. Autrement, a-t-il soutenu, dans quelques années, nous aurons tous à nous excuser pour avoir failli à notre devoir de réparer ces injustices, qui se perpétuent jusqu’à aujourd’hui. Soit, la pauvreté, le dénuement financier, l’injustice grandissante dans l’écart des salaires, l’injustice des disparités sociales, l’exclusion et d’autres injustices encore. Au lieu de perdre du temps, a observé Cassam Uteem, il y a nécessité d’aller au-delà de la bonne foi et s’intéresser à un concept que le professeur Frances Stewart, du Oxford Center for Research on Inequality, Human Security and Ethnicity, a décrit comme « the Horizontal Inequalities or inequalities among identity groups », en opposition à l’inégalité sociale entre les ménages. Selon Cassam Uteem, ce concept et d’autres méthodes encore plus innovantes sont maintenant adoptés pour combattre la pauvreté, l’insécurité et l’exclusion, et sont de plus en plus débattus dans les forums internationaux. Par exemple, le droit au travail est de nos jours reconnu comme un droit humain basique contre l’exclusion, tout comme le sont le droit à l’éducation et le droit d’accès à la nourriture. Et c’est à l’État qu’incombe la responsabilité d’appliquer et de faire respecter ces droits.
C’est à ce stade de son intervention à l’atelier de travail que l’ancien président de la République a fait la distinction entre esclavage et engagisme. Selon lui, « le rapport de la Commission Justice et Vérité invite les Mauriciens à voir notre Histoire en face et, à partir de là, à avoir une approche critique, sans complaisance par rapport aux événements qui ont marqué notre passé, qui se reflètent sur notre présent et qui continueront à influencer notre avenir à tous. »
« L’Esclavage a été une chose, l’Engagisme une autre. Les deux peuvent avoir des similarités, mais ne sont pas pareils. L’esclavage à Maurice nous rappelle le colonialisme Français tandis que l’engagisme (indentured labour) nous ramène au colonialisme britannique. L’esclavage était « assimilationniste » et le traitement accordé aux esclaves était barbare, cruel et déshumanisant. Les esclaves ont été déracinés et rendus sans racines. Les colonialistes Français détruisirent leurs familles, leurs ethnies et leurs religions. Les esclaves étaient achetés et vendus sur la place publique, enchaînés et traités pire que des animaux qu’on menaient à l’abattoir. Ils n’avaient pas droit à une opinion, pas le droit d’objecter. Ils n’avaient qu’à obéir à leurs maîtres sous peine d’être punis, fouettés et se voir couper les oreilles. Ils perdirent leurs noms et on leur en donna de nouveaux. Ils perdirent leurs religions et on leur en donna une nouvelle. Ils perdirent leur langue et eurent à en inventer une nouvelle. On leur supprima tout contact, tout lien avec leurs terres natales, et la plupart des descendants d’esclaves ignorent toujours leur pays d’origine.
Le colonialisme britannique, pendant la période post-abolition de l’Esclavage, pouvait se permettre d’être moins dur que celui des Français. Les laboureurs engagés étaient employés sous contrat. Ils furent attirés à Maurice par de fausses promesses mais ils avaient un contrat, bien que, et cela arrivait souvent, leurs employeurs-maîtres ne les respectaient pas. Ils furent maltraités et eurent à travailler au-delà des heures raisonnables, en retour d’une pitance ou de paiement en nature. Mais les travailleurs engagés furent autorisés à conserver leurs langues, religions et cultures et, plus tard, les générations qui les ont succédés se rappellent toujours de leurs racines.
L’esclave était un meuble, même pas un animal. Le laboureur engagé, une bête de somme, mais il n’était pas déshumanisé. Ceci est une vérité connue de tous mais peut-être ignorée. Aucune comparaison n’est par conséquent possible et justifiée. Nous ne devons pas alors perdre notre temps à toujours devoir faire le lien entre l’Esclavage et l’Engagisme, car en ce faisant, nous envoyons un mauvais signal à la population. Mauvais signal veut dire mauvaise appréciation, mauvaise attitude et mauvaise conclusion. »
« Mauvaises conclusions veut dire mauvaises appréciations »
L’ancien président a rappelé que la Commission Justice et Vérité a noté que le processus d’exclusion des descendants des esclaves a débuté avec l’abolition de l’Esclavage, et il en a résulté que ces descendants sont parmi les citoyens les moins enviés de la République. Ils sont les plus mal logés, l’illettrisme a un taux élevé parmi eux, et une poignée seulement trouve de l’emploi dans le gouvernement et les corps para-étatiques (moins de 2% selon l’historien Benjamin Moutou). Les descendants d’esclaves sont absents dans le secteur agricole, dans le commerce et les petites et moyennes entreprises. Une majorité d’entre eux doivent se tourner vers le travail manuel dur. Leurs doléances ne sont pas entendues et ils sont mal représentés dans les sphères de la vie publique.
L’ancien président de la République s’est ainsi posé la question de savoir « si on peut continuer à dire, comme le font certains qui tirent des conclusions hâtives et fausses, que les descendants d’esclaves n’ont qu’eux-mêmes à blâmer s’ils sont aujourd’hui dans une situation déplorable. »
Cassam Uteem a terminé en lançant un appel pour que, en tant que nation, nous puissions ensemble arriver à dégager des solutions appropriées aux problèmes de la pauvreté et de l’exclusion, auxquels ont à faire face un important segment de la population – la plupart d’entre eux étant des descendants d’esclaves et, beaucoup aussi, des descendants de coolies.
On aura remarqué que, tout en ayant elle-même fait le constat de la situation des descendants d’esclaves dans le rapport de la Commission Justice et Vérité, dont elle a d’ailleurs été la vice-présidente, Vijaya Teelock a dit ne pas vouloir se lancer dans une comparaison des misères subies par esclaves et coolies. Par contre, le point de vue de Cassam Uteem a été repris par un membre de l’assistance qui a, lui aussi, trouvé que l’association systématique esclaves/travailleurs engagés par les décideurs de notre pays, ne sert pas nécessairement la cause des derniers nommés et qu’au contraire, elle retarde le règlement des problèmes.
———————————————————————————————————————————
Mobilisation pour l’application des recommandations
Après deux années et demie de travaux de recherches ardues, conformément à la mission que lui avait assignée la présidence de la République à la requête du Premier ministre Navin Ramgoolam et de son gouvernement, la Commission Justice et Vérité a soumis, le 3 décembre de l’année dernière, six volumineux ouvrages qui dépeignent les périodes de l’esclavage et de l’engagisme et leurs séquelles sur la société mauricienne. Que font les autorités de ce rapport ?
Presque cinq mois après sa publication, le gouvernement n’a fait qu’instituer un comité interministériel (présidé par le ministre des Finances Xavier-Luc Duval), lequel n’a, pour le moment, fait qu’identifier que dix-neuf recommandations, sur les 290 formulées par la commission, pour être appliquées dans les mois à venir. Jugeant ce traitement très en deçà des attentes du pays pour plus de justice, la société civile commence à se mobiliser afin que les recommandations soient en oeuvre dans leur totalité et non pas de manière sélective. Et c’est peut-être de l’université de Maurice que sonnera le réveil…
En effet, c’est sous l’impulsion de l’Institute of Social Development and Peace (ISDP), une émanation de l’université, que prend forme la « mobilisation ». L’ISDP, sous la férule du lecturer Azaghen Chengana, en collaboration avec la Faculté des Sciences sociales et humaines, a organisé vendredi dernier un premier atelier de travail sous le thème Advocating for greater justice : findings and recommandations of the Truth and Justice Commission Report.
L’atelier a réuni une assistance composée d’universitaires, de quelques étudiants (une majorité d’étudiantes) et des membres du public. Cette assemblée, dans laquelle s’est retrouvé Sylvio Michel, lequel avec son frère Élie s’est battu depuis 197O pour l’institution d’une enquête sur l’esclavage et ses retombées désastreuses sur la communauté créole, ont ainsi entendu les points des quatre assesseurs qui ont siégé sur la Commission Justice et Vérité, en l’occurrence les historiens Vijaya Teelock (vice-présidente) et Benjamin Mootoo, Jacques David et Palma Veerapen. Ces derniers n’ont pas caché leur grande déception par rapport au sort qui a été réservé à leur immense travail !