Denis Dhiersat, médecin généraliste et son épouse Claire, tous deux conseillers conjugaux et familiaux depuis plus de 25 ans et formateurs du Centre de liaison des équipes de recherche sur l’amour et la famille (CLER), ont animé un stage sur la dynamique de la vie conjugale les 15 et 16 mars derniers. Et ce, à l’initiative de l’Institut Cardinal Jean Margéot. Interrogé sur la santé des couples dans la société moderne, les deux Français, basés à La Réunion, constatent la difficulté des couples d’aujourd’hui à s’engager.
Vous êtes conseillers conjugaux et familiaux, formateurs du CLER. Pouvez-vous nous en parler ?
Claire Dhiersat : Le CLER est un centre de recherche sur l’amour et la famille. C’est un organisme français, chrétien de formation, reconnu par le pouvoir public en France pour former des éducateurs à la vie. Ceux-ci sont au contact avec des jeunes en matière d’éducation à l’affectivité et à la sexualité. Le CLER forme également des conseillers conjugaux et familiaux, capables d’accueillir des couples en difficultés de communication. Il existe des antennes à travers la France et à l’île de La Réunion. À Maurice, pendant une quinzaine d’années, le CLER est venu former des éducateurs à la vie.
Comment se portent les couples dans notre société moderne ? Sont-ils malheureux puisque le stage que vous venez d’animer s’intitulait “Couples, Vivons heureux” ?
CD : Nous avons en effet choisi ce titre un peu flash mais nous ne l’avons pas vu dans la perspective « comme ils ne sont pas heureux » … Mais vraiment nous avons la conviction que la vie de couple vaut le coup.
DD : Et qu’on peut être heureux dans la durée. Le stage permet aux gens, à travers le quotidien qu’on décrit à cette occasion, de découvrir que tout le monde est confronté à des difficultés mais qu’on peut tout à fait vivre heureux à deux au-delà des conflits et en se disant qu’on peut s’aimer tous les jours un peu plus que la veille.
CD : Et que le meilleur est encore à venir !
Comment se portent les couples aujourd’hui ?
DD : Les couples aujourd’hui demandent trop à l’amour.
CD : L’amour devrait satisfaire tous les besoins, qu’ils soient affectifs, sexuels, sociaux… Cela devrait être une « assurance tous risques ».
DD : Je pense que les couples et en particulier les jeunes, confondent l’amour sentiment — qui est de l’ordre fusionnel et pulsionnel — avec l’amour du couple qui est un “vouloir aimer”. À partir du moment où on est dans un couple, il y a décision d’un engagement. Les couples d’aujourd’hui ont du mal à s’engager.
CD : On est dans une société de consommation. On va aller consommer de l’amour. Ça marche bien, on se sent bien ensemble, on est dans un sentiment amoureux, ce qui est parfaitement louable. Mais, on confond l’amour sentiment avec l’amour qui se construit et qui exige un engagement.
DD : Le fait de mettre en place un engagement est un frein pour beaucoup de couples. Du coup, ils restent de très longues durées ensemble sans s’engager.
Y a-t-il une explication à cela ?
CD : Sous couvert justement de vouloir se laisser la liberté – « nous allons vivre ensemble, si cela marche bien, on restera ensemble ; si cela ne marche pas, je repartirai avec quelqu’un d’autre » –, quelque part, ce sont des amours qui les jettent un peu sur pied. Il n’y a pas de perspective d’avenir.
DD : Ce qu’ils oublient, c’est que même sans l’engagement du mariage, plus ils restent ensemble, plus des liens se créent et plus la rupture sera difficile. Autant que s’ils étaient mariés.
Quand vous parlez d’engagement, qu’est-ce donc pour vous ?
C’est le mariage. C’est la fidélité jusqu’à la mort et vivre ensemble pour toujours. Cela fait de plus en plus peur aux jeunes.
Autrefois, des couples qui duraient, cela allait de soi…
DD : Autrefois, les gens s’engageaient parce qu’il y avait ce sentiment amoureux, il y avait le temps des fiançailles qui permettait aux jeunes de se rencontrer et quand ils sentaient qu’ils pouvaient faire quelque chose ensemble, ils s’engageaient. Ils continuaient ensuite sur la route.
CD : Il y avait vraiment dans l’esprit de chacun : « Il n’y a pas de retour possible. » C’était définitif.
DD : Aujourd’hui, c’est très différent. Les jeunes se rencontrent, ils vivent ensemble et si cela marche, éventuellement ils s’engagent. Nous faisons la préparation au mariage à La Réunion et la clientèle que l’on a, ce sont des gens qui ont 12, 14, 15 ans de vie commune, un enfant, deux enfants, trois enfants. Ils ne s’engagent que beaucoup plus tard.
CD : C’est intéressant quand on leur demande « pourquoi vous engagez-vous puisque vous êtes ensemble depuis 15 ans ? » C’est en approfondissant avec eux qu’on découvre que l’amour demande des rites, des signes, des cadres, que ce soit dit, notifié quelque part. Ils découvrent, comme tous les couples le découvrent, que l’amour est fragile et qu’il faut une corde autour pour le soutenir, pour prendre des dispositions. Et cela se construit tous les jours.
CD : Finalement, le mariage, ce n’est pas se mettre la corde au cou, c’est partir en cordée à deux. À Maurice et à La Réunion, il y a beaucoup de montagnes, et quand on part en randonnée, c’est bien de partir à deux au lieu de se casser la figure en y allant seul.
Au vu du nombre de divorces à Maurice et ailleurs, on a de plus en plus l’impression que la durabilité du couple est devenue presqu’un défi pour les conjoints aujourd’hui. Partagez-vous cet avis ?
DD :
Certainement ! Quand on va signer pour rester ensemble avec la même personne pour 50 ans, 60 ans, 70 ans, c’est effectivement un pari fou si on ne fait marcher que la raison. Mais l’amour marche avec la durée ; l’amour appelle la durée. On n’a pas envie de quitter l’autre. D’ailleurs, quand on est jeune, on se dit « on sera toute notre vie avec l’être aimé ». Mais cette durée ne pourra vivre que s’il y a découverte que c’est plus que simplement un sentiment mais quelque chose qu’il faut construire toute sa vie.
CD : Ce n’est pas une routine. C’est pas quelque chose de statique mais dynamique. Il y a toute la notion d’accueillir ses différences et après, décider de vouloir construire avec ses différences et non pas malgré ses différences. Nous sommes vraiment dans une notion de complémentarité et non pas de compétitivité ou de comptabilité : « Si tu m’aimes, si tu fais ceci, je ferai cela. » L’amour est gratuit.
DD : Mais, en sachant profondément qu’il y aura toujours une imperfection au coeur de tout homme. L’autre ne pourra jamais me combler totalement et inversement.
CD : C’est de par notre nature humaine. On n’est pas des surhommes, superwomen… Nous sommes faillibles.
DD : Les gens divorcent souvent parce qu’ils ont eu un manque dans leur couple qu’ils sont allés chercher ailleurs. Ailleurs, ils trouvent d’autres manques !
CD : L’herbe paraît plus verte à côté mais quand on s’approche de plus près, on s’aperçoit qu’elle n’est pas plus verte.
Quelles difficultés connaissent les couples d’aujourd’hui que les autres générations ne rencontraient pas ?
DD : Il y a la peur de l’avenir, tant professionnellement que socialement. Certains ont étudié 6/7 ans et ne trouvent pas de travail. Avant, quand on avait un boulot, on pouvait espérer le garder toute sa vie. Aujourd’hui, on peut facilement se faire virer. Et du coup il y a un sentiment de peur que notre génération n’avait pas.
CD : Oui, les jeunes sont inquiets. On privilégie la préparation au futur métier avant de penser à une construction affective et à créer une famille.
DD : Les femmes qui font carrière vont se marier à 35 ans et vont commencer à s’affoler en se disant qu’il faut faire un enfant parce que dans quelques années ce ne sera plus possible. Tout est retardé. Du coup, ils vivent toute leur jeunesse en essayant de mettre de l’amour dans tout cela. Mais, ce sont souvent des amours de papillonnage, sans engagement. On voit les jeunes – même nos enfants – entrer dans la vie professionnelle angoissés.
Il y a aussi cette autre réalité : des hommes qui acceptent mal que leur femme occupe un poste important…
DD :
C’est un peu plus prégnant à Maurice et à la Réunion, moins en Europe. Il y a encore un machisme très important. Cela exacerbe un peu la jalousie des hommes.
Est-ce que les difficultés des couples de la jeune génération à rester ensemble influent aussi sur les couples plus assis dans leur vie conjugale, disons, les 50 ans et plus par exemple ?
CD : Maintenant, on commence à voir des divorces chez les personnes plus âgées, du moins, mûres. Le plus souvent, ces gens-là le font une fois que leurs enfants ont quitté la maison.
On dit souvent : « Si un couple n’est pas heureux ensemble, pourquoi se torturer, autant divorcer ». Que dites-vous dans ces cas ?
CD : Je pense que quand un couple s’engage, il ne se promet pas de ne pas se quitter. Il s’engage à tout faire pour que cela fonctionne.
DD : Là, il faut leur poser la question : « Est-ce que vous avez fait le tour de tout ce qui pourrait vous aider » ?
Est-ce qu’il vous est arrivé de conseiller à un couple de divorcer ?
CD :
Qui sommes-nous pour le faire ?
DD : Ni de rester ensemble ni de divorcer. Ce n’est pas le boulot d’un conseiller conjugal. Au nom de quoi je peux dire à un couple : « Il faut que vous restiez ensemble » ? C’est à lui de faire le choix. C’est son histoire.
CD : Quand un couple vient nous voir, déjà il fait le pas, on regarde où il y a des noeuds…
DD : Il y a des exceptions, par exemple, les violences intraconjugales. Si Mme est en danger, on va dire « écartez-vous ». C’est un acte citoyen que de protéger quelqu’un. C’est pas dans le cadre de notre travail de conseiller conjugal. C’est en tant que médecin qui découvre des blessures et qui va avertir le Procureur de la République pour initier une enquête. On référera une dame agressée à une association relative tout comme on référerait une personne dépressive à un psychiatre. Mais, on dira jamais à un couple « séparez-vous ».
CD : On est vraiment dans l’ici-maintenant et on est là pour les aider à réaliser ce qui se passe, quelles sont peut-être les causes. Souvent, on croit que l’autre a compris alors que non. N’ayant pas d’affectif avec eux, nous pouvons les aider objectivement. Le mari est arrivé avec un langage affectif qui était le sien. La femme est arrivée avec un langage affectif différent. On va les aider à trouver un langage affectif commun. Souvent, on s’aperçoit que derrière les problèmes des couples, il y a un souci de communication qui est détruit progressivement avec le temps. L’interprétation a pris la place de la compréhension, d’où des conflits qui finissent par des engueulades. Cela retentit par la suite sur la vie affective, sur l’éducation des enfants et les relations sociales. L’imperfection dans l’amour, quelque part, c’est normal. « Bienvenue au club ». La vie n’est pas un long fleuve tranquille. Comme dans tous les autres domaines de la vie, il faut un « service après vente », une formation continue pour apprendre à aimer.
DD : On leur rappelle que dans toute vie, on est imparfait. On leur rappelle la dimension du pardon qui est une des façons de céder et de prouver son amour.
CD : Dès que les enfants sont petits, il faut que les parents leur apprennent que dire « merci », « pardon », ce n’est pas se déjuger mutuellement, perdre du pouvoir mais se reconnaître faillible. C’est important d’être des parents imitables.
Vous êtes basés à La Réunion et vous avez certainement entendu parler des violences domestiques fatales perpétrées atrocement ces derniers mois dans un aussi petit pays que Maurice, votre opinion ?
CD : On est totalement saisis !
DD : Comment les gens peuvent en arriver là. C’est un autre débat.
CD : Au-delà de toutes les raisons, un des aspects, c’est que les enfants sont amenés à confondre réalité et ce qu’ils voient dans les médias.
DD : Maintenant, quelle est l’éducation que ces gens ont reçue ; où est l’amour là-dedans ; quelle est leur histoire, celle de leurs parents ; le quartier dans lequel ils vivent… Il y a x facteurs qui entrent en jeu. C’est très complexe. Quelque part, c’est le signe de la déstructuration de la société.
Le dialogue est important ?
DD : Le dialogue, c’est l’oxygène du couple. Sans dialogue, on meurt ! Un couple sans dialogue régulier où on est capable de dire ce que l’on ressent, soit positif soit négatif, va progressivement vers une routine. On ne se comprend plus.
CD : L’important ce n’est pas seulement le oui que l’on se dit le jour du mariage mais le oui que l’on se dit tous les jours.
Diriez-vous que dans la société d’aujourd’hui, il n’y a qu’une poignée de couples qui vivent heureux ensemble ?
Oh non ! Il y a des tonnes et des tonnes de ces couples. L’amour aura le dernier mot. On veut être optimiste. À ceux qui sont mariés, montrez que vous êtes heureux et soyez des témoins. On voit souvent des bonnets de nuit dans la rue… Montrons que nous sommes heureux.